Les lumières sombres – comprendre la pensée néoréactionnaire, de Arnaud Miranda, Gallimard 2026

Les lumières sombres – comprendre la pensée néoréactionnaire, de Arnaud Miranda, Gallimard 2026

En lisant ce livre, j’ai mieux compris que le trumpisme n’est pas un accident de l’histoire, mais un mouvement venu de loin, pensé, structuré. Du coup, les actes a priori irrationnels d’un président mégalo doivent être lus, non pas comme des saillies d’un individu hors norme, mais comme la mise en œuvre pointilliste d’un projet rationnel qui vise à détruire la démocratie, à remplacer l’appartenance citoyenne par des relations de clients payant des services, à promouvoir une société inégalitaire et violente, un capitalisme technologique, une vision transhumaniste. Telle est la pensée néoréactionnaire.

Le chapitre premier rappelle des données de base, ce qui n’est pas inutile : la gauche cherche à transformer la société pour la rendre plus juste. La droite veut conserver des éléments traditionnels pour garantir la stabilité politique. Le conservateur défend le statu quo et la stabilité. Le réactionnaire pense que la démocratie est allée trop loin et qu’il faut revenir à un ordre traditionnel antérieur et légitime. Le néoconservateur considère que les Etats-Unis incarnent le bien et les autres, le mal. Le partisan du alt-right tient un discours national-populiste qui penche vers le racisme, l’antiféminisme et le complotisme. Le libertarien défend la primauté absolue des droits et libertés individuels, l’économie de marché, la réduction massive de l’Etat. La néoréaction émerge alors dans les milieux issus du monde de la tech, considérant que la démocratie est une impasse et qu’il faut en revenir à un régime monarchique.

Arnaud Miranda se livre alors à une description de la multitude des mouvements, auteurs, forums, blogs qui émergent au début du XXIème siècle et dessinent une constellation ou tout passe par le numérique, le pseudo, l’anti-système, le refus des intellectuels universitaires et médiatisés.

Il faut alors lire  la pensée de Curtis Yarvin (pages 63 à 75) qui repose sur trois piliers, à savoir le manifeste formaliste, la critique de la « cathédrale » et le plan pour renverser la démocratie.

  1. Le manifeste formaliste proclame que les Etats-Unis sont juste une entreprise. Ce qui suppose d’avoir à leur tête un bon manager.
  2. La « cathédrale », c’est notre société démocratique, universaliste, respectueuse des droits humains, qui n’est en fait qu’une secte chrétienne sécularisée, devenue hégémonique en Occident depuis 1945 et qui repose sur deux piliers, les universités et la presse classique.
  3. Pour mettre en œuvre ce formalisme et renverser la Cathédrale, il faut mettre en œuvre un plan, le reset, autrement dit la méthode informatique qui permet de faire le ménage. Cette grande réinitialisation comporte plusieurs étapes, d’abord le programme RAGE (Retire All Gouvernement Employees «  Virer tous les fonctionnaires ») ; ensuite trouver le meilleur PDG, lui donner tous les pouvoirs pour détruire les réseaux qui font tenir la Cathédrale et enfin restructurer.

Quand on relit la nomination de Musk pour nettoyer l’administration, les coupes budgétaires aux universités, le discours de JD Vance sur la décadence européenne, les deals incessants de Trump, on voit qu’il y a là beaucoup de cohérence.

Arnaud Miranda poursuit ensuite son analyse des discours d’un certain nombre de penseurs et entrepreneurs (Nike Land, la galaxie NRx, les milliardaires Peter Thiel et Marc Andersen…). Ces hommes ne seraient pas en mesure d’influencer l’équipe dirigeante à Washington, on rirait presque de  leurs  fantasmes de science-fiction :

  • La démocratie étant une idéologie égalitaire, elle freine l’expansion du capitalisme et est une force de décélération
  • Il faut défendre un accélérationnisme inconditionnel pour déployer le capitalisme, car il n’y a rien au-delà du capitalisme, lequel n’est rien d’autre que sa propre autodestruction frénétique
  • Le capitalisme est une force de déconstruction menant à la mort. Il faut viser la destruction de tout ordre, territorial, biologique, politique, social, sexuel, bref « une soif d’effondrement » de la civilisation humaine, sa dissolution dans une grande machinerie cybernétique.  Tout cela pouvant aboutir à une forme de transhumanisme radical, et à l’émergence du cyborg, du « surhomme »
  • La croyance dans l’avènement d’une humanité supérieure, d’une élite faisant sécession et réduisant en cendre la civilisation occidentale à la manière d’une horde barbare
  • Une vision des femmes, réduites au rang de génitrices à la recherche du meilleur mâle
  • Certains évoquent une nouvelle histoire, une nouvelle esthétique, une nouvelle religion, car, si le futur est bien « à l’ombre de la croix », ils considèrent que l’Eglise est complètement corrompue par la modernité

Ce qui me frappe le plus, c’est de constater que tous ces auteurs se réfèrent à des mythes antiques, à des philosophes comme Platon, Nietzsche, Spengler et d’autres,  à l’Antéchrist, pour Thiel à Carl Schmitt (et à ses interprétations  du Katechon figurant dans la deuxième épitre de  saint Paul  aux Thessaloniciens) et à René Girard ( à travers la théorie du Bouc émissaire devant produire une nouvelle figure canalisatrice de la violence, c’est-à-dire un monarque), le tout sur un fond d’innovation technologique.

Arnaud Miranda évoque en conclusion les répliques possibles de ces réflexions, aux Etats-Unis avec le personnage de JD Vance, en  France avec les contacts pris avec Eric Zemmour, Marion Maréchal et  Pierre-Edouard Stérin, en Europe avec la vague illibérale.

Nous devons prendre la mesure de ce nouveau fascisme, né, aussi incroyable que cela puisse paraître, aux Etats-Unis, qui était pour nous le cœur vivant de la démocratie.

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Patrice Obert