La Maison vide de Laurent Mauvinier, ed de Minuit

La Maison vide de Laurent Mauvinier, ed de Minuit

Est-il bien raisonnable de rédiger une fiche de lecture sur ce livre consacré par le prix Goncourt 2026 ? Oui, car ce grand- et épais livre de 750 pages – m’a impressionné et touché. Rarement, j’ai eu les larmes aux yeux en lisant un livre. Avec La maison vide, ce fut le cas.

Il ne s’agit pas ci de raconter l’histoire mais de souligner quelques points :

D’abord le style, étonnant, admirable. Oui, certains passages auraient gagné à être raccourcis, mais quelle splendeur, quel élan, quel débordement ! D’autant qu’il est mis au service, non seulement de descriptions d’objets, de scènes ou de lieux, (lisez l’enterrement, on entend les gravillons crisser sous les pas !) mais surtout  des sentiments qui habitent et traversent en tous sens les personnages. Et comment ne pas reconnaître nos propres tergiversations, nos doutes, nos interrogations perpétuelles ? On notera aussi la façon très singulière de faire apparaître les dialogues. Au début, ça surprend, mais, tout compte fait, c’est assez génial, s’intercalant sans peser dans le récit et valable aussi bien pour les échanges entre personnes que pour les  questions non- prononcées que chacun  mouline dans sa tête.

Ensuite, la petite supercherie qui tient au titre. Car, en fait, cette fameuse Maison vide, on ne la découvre pas beaucoup dans le livre. Le domaine, son étendue, sa diversité, oui ! Mais la maison, pas tellement.

Car au fond, ce qui se joue dans ce roman tient à autre chose, qui est lié au rapport très subtil que le narrateur entretient, via le livre et ses lecteurs, à sa propre histoire familiale et au jeu entre ce qu’il sait et ce qu’il imagine de la vie de ses aïeux. C’est très bien mené et ça résonne en chacun de nous. Car, quand on y réfléchit, nous ignorons beaucoup du passé, ce que nous savons tient à des récits ou à des objets retrouvés. Mais le mystère est souvent épais. C’est la force de Bertrand Mauvinier de nous faire entrer dans cet entre-deux.

La ligne la plus saillante du récit me semble tenir au rapport entre les femmes et les hommes, sur plusieurs générations, la place des femmes dans la société et les familles, le poids de la religion, la force des traditions et du on-dit, tout ce qui trotte de malsain dans la tête des hommes, et dieu sait que le livre n’est pas tendre pour les hommes ! Aucun, me semble-t-il, ne trouve grâce aux yeux du narrateur.

Il y a enfin dans le livre – et c’est sans doute ce qui m’a le plus ému – un sentiment de triste nostalgie, de regret de décisions prises, le sentiment d’avoir laissé passer des occasions, l’impression qu’on a raté, sinon sa vie, mais des choses essentielles, que des malentendus ont empêché les rencontres que les uns ou les autres attendaient, souhaitaient tant et qui ont glissé entre leurs doigts en leur laissant l’amertume et les désillusions. Et, là encore, chacun est renvoyé à sa vie et ressent parfois intimement cette tristesse qui fait monter les larmes aux yeux.

Je ne peux que recommander ce très beau et très grand livre.

NB Pour se repérer plus facilement dans la généalogie, à toutes fins utiles

photo/wikipedia

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1 commentaire
  • Merci cher Patrice. Tu es un formidable lecteur. Ce livre que je ne comptais pas lire va me tirer par la manche à cause de toi. Jusqu’à ce que je l’achète et le glisse dans ma valise. Tu m’accompagneras donc par Mauvignier interposé. Merci d’ouvrir mes horizons. Avec ma fidèle amitié.
    Jean-Michel

Patrice Obert