La communion qui vient – Carnets politiques d’une jeunesse catholique, de Paul Colrat, Foucauld Giuliani et Anne Waeles

La communion qui vient – Carnets politiques d’une jeunesse catholique, de Paul Colrat, Foucauld Giuliani et Anne Waeles

2021 Le Seuil

J’ai reçu ce livre comme un coup de poing en pleine poitrine. Pour ressentir ce choc, lisez les pages 7, 55 et 213/214, notamment. J’ai été bousculé par la radicalité assumée, argumentée et fondée sur le message du Christ, de ces trois jeunes auteurs qui se définissent page 120 comme « des assoiffés d’absolu ».

J’ai été interpellé par l’originalité de leur discours qui mêle intimement foi et politique, à l’image du titre de leur ouvrage « La communion qui vient/carnets politique d’une jeunesse catholique ». Ainsi, page 28 « ce qui est aboli par la foi chrétienne, c’est la politique définie comme pouvoir légitime et comme contrainte… » ou page 53 « la prière… est ce qui constitue la paroisse dans sa vocation politique… ». Ils tissent des liens surprenants entre leur engagement chrétien et une vision   particulière de la politique.

J’ai également ressenti un malaise, qui tient à deux raisons. La première raison est leur volonté explicite, systématique, de déconstruire. Il suffit de feuilleter les titres ou sous-titres pour s’en convaincre : se dégager du pouvoir, déciviliser le christianisme, destituer l’économisme, déconstruire les villes, déconstruire « la vie » et la « famille ». Ce qu’ils résument page 212 «  ne pas être  les digues qui sauvegardent les limites, mais le courant qui renverse les dispositifs de contrôle ». La seconde raison tient à leur ré-interprétation de plusieurs termes classiques qui sont au cœur de leur ouvrage. D’autant que ces mots, ils n’en finissent pas de les définir par petites touches, de les préciser. Le lecteur – mais sans doute est-ce un effet recherché – en sort perturbé. Quels sont donc ces mots-clés ? La communion, la paroisse, l’enracinement, l’église. Entrons dans le détail.

 La Communion : Mot majeur qui constitue le titre même de l’ouvrage. P 49 « la communion… est l’articulation de l’hétérogène. La communion est l’expression de ce mystère qui, politiquement, n’a pas encore été exploré : Dieu est Trinité ». P 50 « la communion est une présence à soi, aux autres et à Dieu… La communion commence avec la parole donnée, c’est-à-dire le serment. C’est pourquoi la communion est le point à partir duquel nous pensons politiquement ». P 63 « Par communion, nous entendons donc un triple phénomène : union de Dieu avec Lui-même, union de Dieu avec nous et union avec la Création. Cette communion est déjà donnée… Elle est la source éternelle, c’est-à-dire éternellement présente…. Le péché est le refus et l’oubli de la communion ». P 64 « En dépit du péché, la communion reste première tant dans l’ordre chronologique (elle est ce qui a inauguré la Création) que dans les ordres ontologique (elle est ce pour quoi nous sommes faits) et historique (Dieu poursuit son dessein d’amour). … Elle est l’unique point de référence à partir duquel se mesurent nos actes ». P 85 « La communion est à la fois toujours déjà là, et en même temps toujours à venir, et ne sera réellement achevée qu’au Ciel ».

La paroisse (ou la vie en paroissien) :  p 9 « la paroisse est la manière d’être sur le mode du séjour, c’est-à-dire en admettant sa distance au monde et aux autres, et en faisant de cette distance l’occasion d’une proximité. Dans une paroisse, la rencontre est favorisée par la distance : le malien est plus proche que le voisin ronchon, le marginal appauvri plus proche que l’inclus winner, l’ancien alcoolique plus proche que l’irréprochable voisin ». p 48 « Elle n’est ni le foyer, ni l’Etat, ni l’empire, elle est l’appropriation temporaire d’un territoire en vue d’y accueillir une certaine communion… La paroisse est ce qui lie une forme particulière à l’universel… Devenir catholique, c’est devenir paroissien, paroikos, c’est-à-dire une sorte d’étranger à sa patrie ». P 48  « La paroisse… n’est ni l’apologie sincère du retour à la nature, ni celle , intéressée, du néolibéralisme ». p 51 « Vivre en paroissien consiste à articuler quatre gestes : prier, penser, s’organiser, agir… » P 53 « La prière constitue la paroisse dans sa vocation politique ». Ce qui amène à définir la politique, qui (p 51) n’est pas la lutte pour la conquête du pouvoir mais le service aux plus pauvres et au bien commun universel.

L’enracinement :  ils y consacrent un chapitre entier (p 99 à 108). P 99 « Nous rejetons le fantasme réactionnaire d’un enracinement défini comme résistance culturelle, nous croyons en revanche en la possibilité d’un enracinement conçu comme une condition de disponibilité au prochain ». ou p 106 « Être enraciné signifie travailler à réunir les conditions matérielles et spirituelles pour vivre, en un point de l’espace, l’appel évangélique ».

L’Eglise :  p 35 « L’institution de l’Eglise par Jésus coïncide avec sa faillite à travers Pierre. Cela signifie soit que l’Eglise est mort-née, soit qu’elle n’existe qu’au sein de son échec, dans une tension entre ce qu’elle est et ce qu’elle devrait être, c’est-à-dire qu’elle n’existe que dans un état de crise, d’inadéquation avec sa vocation ». p 71 «   Le Christ n’a pas mis de l’ordre, il a désordonné le faux ordre et cela non par goût de la confusion mais de la communion ». p 76 « L’Eglise … est à la fois …un lieu visible qui instaure des séparations entre baptisés et non-baptisés, et un espace invisible dans lequel se retrouvent des baptisés et des non-baptisés… L’Eglise n’existe donc pas comme les autres institutions, en instituant un dehors et un dedans, mais en parlant tout haut ; elle est une institution qui abolit sa propre localité, qui n’est dans un lieu que pour ouvrir un espace ». Il en découle qu’il n’y a pas d’identité chrétienne (p 81), « le chrétien ne dit pas « je suis » (appartenance à un groupe social) mais « je crois » (appartenance au Christ).

De ces éléments, ils déduisent que le christianisme est une course, une crise (p 57) ; qu’ « il n’est pas (p 78) une racine mais une greffe, une puissance de conversion de tout ce qui est créé… L’héritage subsiste par sa conformité à ce qui le précède, alors que la greffe tient par sa fécondité même ».

 En face de cette analyse, il est difficile de distinguer ce qui relève de la foi, du christianisme, de l’église de ce qui relève de la politique et du rôle du chrétien dans la cité. Encore faut-il prendre en compte quelques éléments fondateurs de la pensée des auteurs.

Le premier est l’hymne à la personne, avec une référence en p 161 à Emmanuel Mounier. On notera la distinction très intéressante faite entre l’humain, l’individu, le citoyen et la personne, en laquelle la relation prime sur la substance (p 153). A rebours, l’individu s’auto-fonde et recherche son autonomie en oubliant la socialité et la vulnérabilité.

 Le deuxième est le goût de l’événement. Là encore la référence au personnalisme de Mounier est claire. Cet événement est évoqué à plusieurs reprises (p 43, 70, 104, 181). Il signifie le surgissement de l’imprévu de l’altérité dans le cours de nos modes de vie.

Le pèlerinage en est un autre (p 101). Nous sommes en séjour.  Notre vie se joue dans une histoire-errance et une histoire-pèlerinage où nous avons à vivre de la charité de Dieu.

Enfin, on ne comprend pas la vision des auteurs si on oublie qu’ils ont tous trois été (ou sont encore) des membres actifs du Dorothy et du Simone, deux cafés associatifs à Lyon et Paris, qui ont pour ambition d’expérimenter collectivement l’Evangile dans la vie laïque de tous les jours. L’exemple cité p 47 signifie la primauté du pauvre et la présence concrète de Jésus.

 La dernière page de l’introduction expose l’ambition de leur travail « Nous parlons ici de politique en tant que catholiques…  Nous écrivons pour exposer comment nous comprenons la vie chrétienne, pour lutter contre les mensonges qui la défigurent… Nous partons du positif qu’est déjà la vie chrétienne incarnée par le Christ et esquissée dans les paroisses… ce qui nous conduit à un certain refus de ce que l’on présente comme « l’ordre ». En effet, la foi chrétienne exerce politiquement sa puissance de déflagration selon au moins trois axes. Elle désacralise et délégitime les pouvoirs mondains, politique et économique en faisant du maître le serviteur, elle nous ouvre à l’expérience de l’éternité… Elle ruine les prétentions du sujet à l’identité l’ouvrant à la découverte en lui-même de l’altérité divine qui l’appelle au don de soi – ce qu’on appelle l’amour- où s’expérimente la béatitude ».

Une telle radicalité suscite des questions de deux ordres.

Sur la conception de l’église :

  1. Qu’est-ce qu’être catholique aujourd’hui ?
  2. En quoi leur vision de la paroisse modifie notre relation à l’Eglise, telle que nous la connaissons ?
  3. Comment voient-ils l’église de demain, après la crise du cléricalisme ? (dans la mesure où ils évoquent dans leur livre des concepts comme le sacrement de réconciliation (p 165), la prière et le pardon (p 165), le sacerdoce baptismal (p 166), le partage des tâches entre hommes et femmes dans l’église (p 174 et s), un féminisme chrétien (p 184), les dames-caté progressistes-à-bigoudis (p 189). Que faire de l’institution ?

 Sur leur conception de la politique :

Compte tenu du fait qu’ils dressent un bilan accablant de la politique : nous vivons dans un monde « surpolitisé » (p14), la politique est en crise (p60), le capitalisme, dans sa démesure, défigure la démesure du christianisme (p 123). Le capitalisme représente « un pouvoir plastique exercé sur toutes les sphères de nos vies » (se nourrir, voyager, avoir des désirs sexuels…). Il faut donc se dégager du pouvoir (p23) et non pas suivre une logique légitimiste, mais une logique évangélique « en suivant une manière originale d’organiser la vie en commun » (p 28). Ainsi ils en appellent à « une antipolitique » ( p 210) qui consiste à « détruire un certain esprit de contrôle de nos vies ».

  1. Faire de la politique, pour eux, se limite-t-il à agir localement au Dorothy ou au Simone ?
  2. Leur haine du capitalisme exclut-elle toute action « réformiste » ou « social-démocrate » ou exige-t-elle une révolution politique ? Et si oui, laquelle ?
  3. Peut-on se contenter d’une action locale (d’une communion au niveau de la paroisse) en laissant aux autres (non-baptisés ?) le soin de s’occuper des affaires du monde ?

Enfin on se doit de noter :

  • Leur long développement sur « Nous n’avons rien à craindre de l’islam » (p 86 à 98)
  • Leur critique de l’écologie intégrale (p 159)
  • Leur critique de la Manif pour tous (p199) ET de l’anthropologie dualiste et individualiste (p 183 et 184) qui justifie la procréation technique, la GPA, la prostitution et l’euthanasie.
  • On aimerait également connaître leur opinion sur les thèses de Bruno Latour qui nous appelle à « atterrir ».

On l’aura compris, ce livre bouscule et interpelle.

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Patrice Obert