Qui portera le ciel ? Chapitre 36.

Qui portera le ciel ? Chapitre 36.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Georges,

J’ai pris quelques jours de vacances. Tes histoires finissent par me fatiguer. Je ne comprends pas ton obstination, tes débats intérieurs, cette responsabilité que tu t’imposes quand personne ne te demande de porter sur tes épaules le poids du monde. Vous êtes bien de ce bois, vous, les hommes, à vous croire chargés de missions providentielles. Comme si la planète attendait votre intervention, comme si l’humanité allait s’effondrer dans le néant si vous n’agissiez pas ! Vous me faites rire. La force inconsciente du collectif, le mouvement magistral impulsé d’où on ne sait et qui nous mène, voilà, selon moi, des réalités bien plus tangibles. Certes, elles ne mettent pas en valeur le petit talent de tel ou tel puisque c’est l’ensemble qui avance, parfois dans la cacophonie. Je crois beaucoup à la leçon que nous donnent les spermatozoïdes. Les tentatives de chacun restent vaines si la masse ne joue pas son rôle. Elle seule permet à l’un de franchir la paroi de l’ovule devenue soudain poreuse par l’effort de tous. Le « Tous pour un », le « Chacun pour tous », voilà ce qui a sens pour moi, et non le chacun pour soi qui détricote l’avenir.  Aussi, ton obsession pour Egor, si elle m’amuse parfois, m’irrite et me distille un goût amer dans la bouche.

D’autant que mon Russe s’est évaporé. Je me retrouve les bras vides en cette fin d’année. Igor était arrivé de façon imprévue, bousculant mon emploi du temps, chavirant mon quotidien, allumant des guirlandes de lumière dans ma vie. Je m’en défendais, je refusais ce miracle, je me méfiais de cette chaleur qui embrasait mon ventre quand il me prenait dans ses bras, tantôt violemment, parfois tendrement, et qu’il me laissait pantelante, épuisée et ravie, la tête dans les étoiles et le corps rajeuni. Une fois de plus, me voici seule. Larguée ! D’habitude, c’est moi qui pars ou plutôt qui ferme la porte. Je me rends compte aujourd’hui combien être lâchée en plein vol est une épreuve terrible. Du coup, je m’en veux pour mes amants que j’ai expulsés par le passé. Je ne mesurais pas la douleur de la séparation. Être abandonnée… le pire des drames ! Je savais que cette histoire ne pourrait se conclure que de cette façon, mais j’avais lancé la bobine du cinéma. Malgré moi, je m’étais mise à imaginer l’impossible, à y croire. Croire à quoi, d’ailleurs ? A une passion qui ne finirait pas ? A un quotidien heureux qui s’installerait benoîtement dans la longue durée ? Pouah, les deux images me révulsent. Finalement, Igor a bien fait de me fuir, il m’a évité de le bannir.

Je suis donc partie au tournant de l’année loin de Paris, des fêtes joyeuses, des décorations lumineuses, des repas gargantuesques. Avec deux amies, qui ont elles aussi jeté hommes et amants depuis belle lurette, nous avons loué une petite voiture et nous avons filé vers les côtes froides de Normandie, au-delà de Caen et d’Avranches, là où une guerre d’usure voit s’étriper depuis des lustres Bretons et Normands sur la possession du Mont Saint Michel. Une brume à couper au couteau envahissait le ciel tandis que la nuit tombait lourdement. La navette, deux phares jaunes délavés, a surgi au loin et s’est approchée. Nous sommes montées. La masse du Mont est progressivement apparue, transpercée de quelques lueurs. Des liserés de lumière soulignaient le contour des remparts. Le froid nous piquait, vif. Nous avons gravi les marches. Quelques boutiques ouvertes proposaient des espaces lumineux, privés de badauds. Dans quelques restaurants vides, des serveurs dressaient les tables. Privilège si rare d’être seule au Mont Saint Michel ! Je savourais le plaisir de ces escaliers désertés par les touristes. On ne devrait jamais s’y rendre en été. L’abbaye avait portes closes. Je garde de mon adolescence le souvenir de murs épais et froids, du vent qui souffle sans relâche derrière l’étroite fenêtre d’une cellule refermée sur le monde, du silence envoûtant qui envahit, du temps qui s’arrête.

J’ai regretté de ne pouvoir visiter une nouvelle fois les vastes salles aux colonnes puissantes, le réfectoire glacial strié des lumières du jour, le cloître plongeant dans la baie, l’horizon qui se déploie dans le cri des mouettes en une étendue impossible à délimiter du regard. Le sable, la mer et le ciel se rejoignent dans une ligne imperceptible où plus rien ne se distingue. Je me suis souvenue d’un baiser de sel qui m’avait émue et laissée transie. Le brouillard descendait sur l’abbaye. Déjà Saint Michel, malgré ses dorures, avait disparu. L’obscurité mangeait la haute façade, noyée dans une humidité percée par les spots censés illuminer le monument. Cet éclairage gorgé de bruine dessinait des ombres fantastiques. Un instant, j’ai pensé à ton héros et j’ai cru deviner sa silhouette quand le vent a soudain rabattu des branchages qui ont frémi en haut de l’escalier monumental. Nous sommes parties, pas très rassurées, en rejoignant les remparts obscurs et glissants, jusqu’à la porte de la ville.

Le lendemain, nous nous sommes promenées de longues heures le long des vastes plages qui annoncent Cancale. J’ai cru deviner la bordure de la mer et je me suis approchée. Une mousse d’écume givrée dessinait sur le sol une lisière factice. La mer, la vraie, jouait l’invisible, retirée si loin qu’aucun regard ne pouvait l’atteindre. Le registre des marées nous a appris qu’elle ne serait basse qu’en milieu d’après-midi. Je l’ai imaginée, fougueuse comme un cheval piqué, revenir vers le rivage. Nous avons distingué la silhouette massive du Mont Saint Michel, lointaine, noyée de brume, bientôt emmitouflée dans un épais brouillard. Nous parlions peu, chacune dans ses pensées, les mains gantées enfouies dans les poches, le cou enroulé d’écharpes tassé dans le col du manteau, le bonnet enfoncé sur les cheveux. Le sol sonnait dur. Des équidés étaient passés peu avant, inscrivant le galop de leurs sabots dans le sable. La marque des fers dessinait un relief visible. Du bout du pied, j’ai cherché à effacer le renflement et à niveler l’aspérité. Peine perdue, la terre gelée s’était statufiée. Je me suis alors aperçu que des empreintes de chaussures signalaient des cheminements que ni l’eau, ni le vent, n’avaient gommés. Je me suis penchée, ai touché cette texture grumeleuse dans laquelle des coquillages concassés s’étaient mêlés au sable endurci. Des rafales sibériennes balayaient la plage. J’ai ôté mes gants, tâté cette matière vivante engourdie de froid. La nature sculptait les paysages. Au loin, en bordure de la route, des lignes d’arbres ployaient sous le givre et tressaient une guirlande qui a soudain resplendi quand le soleil a déposé sur les branches argentées un fin rayon doré. Je me suis redressée, ai respiré profondément. Je me suis sentie en paix.

Nous avons déjeuné de quelques huîtres au goût de mer, agrémentées d’un verre de vin blanc frais.

Gloria

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Patrice Obert