Qui portera le ciel ? Chapitre 30.

Qui portera le ciel ? Chapitre 30.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Chapitre 30

Gloria, combien d’heures suis-je resté assis en tailleur à côté d’Egor, ce géant paralysé et prostré ? Insupportable attente silencieuse. Tu finiras bien par parler, Egor, me disais-je en moi-même, m’avouer ce qui s’est réellement passé en ce soir d’avril où Aïcha La Vivante a disparu. Te dévoiler dans ta grandeur ou ta bassesse. Je dois te livrer un aveu qui me coûte, ma chère Gloria. Peu m’importe au fond le destin d’Aïcha la Vivante. Je ne la connais pas. Jamais je ne la croiserai. Elle restera toujours pour moi un prénom sur une page, la fille mystérieuse d’Egor. Bien entendu, son sort m’apitoie, je ne suis pas indifférent à ce qui lui est arrivé. Mais, pour être honnête avec toi – j’en ressens de la honte -, d’elle, je me contrefiche. Demain, je l’aurai oubliée. Comme j’aurai effacé de ma mémoire les enfants de Shang Zhou et la petite Meï, dont j’ignore la vie, si elle est toujours l’esclave préférée de l’ancien directeur de l’usine, si elle est exploitée dans les bordels de Shanghaï ou si elle a pu fuir vers l’Europe ou les Etats-Unis. Par contre, cette histoire qui me tient aux tripes, me tenaille depuis des années, m’éveille la nuit et me poursuit le jour, dépend de la réponse d’Egor. Il n’est qu’un pauvre type, un vulgaire dissimulateur, un sale violeur de fillette et mon projet s’écroule. Qui imaginera qu’un tel scélérat porte des valeurs qui le hausseraient au niveau d’un symbole ? Comment prétendre nimber ce personnage d’une stature de mythe ? Personne ne lira mon torchon ravalé au rang des pages les plus sordides du Sun magazine. Il doit ouvrir son sac, cracher sa part de vérité.

Combien d’heures ai-je monté la garde près de lui, plus obsédant qu’un miroir, plus accablant que le Commandeur, plus exigeant que Méphisto réclamant son dû ? Jusqu’au moment où, de la caverne de sa poitrine, une voix sourde s’est élevée pour venir mourir à mes oreilles tendues et tremblantes.

Ce soir-là, en ce mois d’avril, tandis que le soir tombait paisiblement sur la Terre, Egor avait dîné chez lui, seul. Ses sept princesses avaient été invitées chez des camarades et elles étaient parties ensemble, joyeuses et parfumées. Egor avait lu tard avant de se coucher. Avant de rejoindre sa chambre, il avait eu envie de respirer l’air de ses filles, de se rassasier une nouvelle fois de leurs univers, les petits objets posés sur leurs tables de chevet, les pyjamas pliés sous les oreillers, une chemise de nuit en tas sur un traversin. Besoin de passer le regard et la main sur leurs vies. Aïcha la Vivante dormait sur son lit. Il s’était arrêté, surpris, et l’avait regardée, contemplée. Sa peau brune, ses paupières fermées sur ses yeux ardents, ses lèvres rosies qui vacillaient sous l’hésitation de son souffle, ses cheveux épais et tressés, plus noirs que du charbon. Elle portait une chemisette qui laissait apparaître la tendre amorce de sa poitrine naissante et un short très court. Ses jambes repliées sous son corps n’en paraissaient pas moins longues et fines. Ses chevilles délicates dégageaient des pieds d’enfants pourtant nacrés d’ongles sanguins. La Vivante ! Aïcha donnait sens à sa vie. Une préférence qui s’était imposée à lui, depuis le premier jour, il n’y pouvait rien. Il avait bien essayé de s’ôter cette idée de la tête mais cette évidence s’était affirmée de jour en jour. Il avait fini par admettre la simplicité de cette complicité qui les liait. Il ne l’en favorisait pas pour autant, du moins voulait-il s’en convaincre. Il se sentait respirer, agir, être et aimer à travers elle. Elle incarnait son bonheur. 

Il se souvenait s’être extasié devant sa beauté. Il devait être attentif à ne jamais la lui faire remarquer. Elle risquerait de perdre toute modestie et de jouer la racoleuse à son égard, comportement qu’elle observait déjà, sans doute de façon inconsciente. Il le ressentait parfois, non sans une certaine gêne agrémentée toutefois d’un indicible plaisir. Sa fille, sa douce préférée, sa princesse superbe, il l’aimait si fort, si tendrement ! Il se savait incapable du moindre mal à son égard. Il s’était approché d’elle, s’était assis sur le rebord du lit et peut-être avait-il posé sa main sur sa jambe. Il avait senti le doux et fin duvet. Chaleur de ce corps adolescent, où bouillonnait en silence une sève prête à éclore. Alors, sans comprendre, il avait tiré de sa poche le couteau qui l’accompagnait et avait tranché la gorge de la fillette d’un coup vif et sûr. Puis, sans attendre, il l’avait mangée.

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Patrice Obert