Il peut sembler étrange d’associer le petit livre du grand académicien François Cheng, paru il y a dix ans, à celui de la romancière et essayiste Cécilia Dutter et à la série d’articles parus dans le N° 144 de la revue Projet. Pourtant, ils nous parlent tous de cette grande absente de nos débats publics contemporains, l’âme. L’âme, chaque civilisation, chaque tradition religieuse et spirituelle, depuis l’origine de notre humanité historique, lui a donné un nom : Aum chez les Indiens, Qi chez les Chinois, Ruah chez les Hébreux, Rûh chez les Arabes, Pneuma chez les Grecs, Anima chez les Latins. Or, dans le creuset de la Modernité occidentale, qui a répandu sur le monde les traits d’une culture scientifique, rationnelle et technicienne, l’âme a disparu, laissant le couple corps/esprit à la manœuvre. Ainsi, notre époque, faisant fi des sagesses de toutes nos humanités passées, pense-t-elle pouvoir s’en remettre au seul pouvoir de l’individu libre, responsable et rationnel, cet Ogre qui dévore tout, la nature, les autres, le Ciel.
Qui ne voit, en contemplant le désarroi de nos sociétés, que nous marchons collectivement vers le désastre, qu’il soit écologique, guerrier ou transhumaniste !
Chacun à sa façon, ces trois ouvrages nous parlent du désir profond de vie que chacun de nous ressent et qui nous permet de nous aligner avec le souffle de la Vie qui porte l’univers. Désir de vie qui nous donne envie de nous lever chaque matin, qui nous tient debout dans les tornades de l’existence, et qui, de la naissance à la mort, nous accompagne tout au long de notre existence. François Cheng nous le confie : « la mort est une force agissante ». Cécilia Dutter le confirme : « la mort … est passage, …continuité de la Vie, suprême respiration céleste qui jamais ne s’éteint, au sein de laquelle vivants et morts communient au même Souffle universel ».
Si nous sommes fondamentalement corps-âme-esprit, si, comme l’écrit Hildegarde de Bingen « Le corps est le chantier de l’âme où l’esprit vient faire ses gammes », si nous devons utiliser au maximum notre esprit pour penser le mode, inventer des procédures et mettre en œuvre des institutions et des mécanismes de survie collective, alors, quel fabuleux chantier se présente devant nous ! Avec cette exigence majeure, énoncée par Benoit Guillou dans son éditorial : dans quelles conditions les pratiques de l’intériorité – silence, retrait, sobriété, méditation, prière – peuvent-elles devenir des ressources pour renouveler les formes d’engagement démocratique et la réorganisation d’une communauté humaine traversée de violence ? Autrement dit, comment articuler changement personnel et changement collectif, à l’instar des « spirituels démocrates » évoqués par Eric Vinson, les Gandhi, Jaurès, Martin Luther King, Dalaï Lama, sur lesquels nous devrions prendre exemple.
Certes, nous avons beaucoup de raisons de désespérer, mais, en regardant avec attention autour de nous, sachons identifier et nommer les raisons encore plus nombreuses d’espérer. Que de petites pousses, que de jaillissements de solidarité, que de gestes qui préservent le monde et pansent les liens entre les humains ! Etty Hillesum, nous rappelle Cécilia Dutter, face aux camps de la mort, savait que « son faire consist[ait] à être là ». Comme nous y exhorte la philosophe Simone Weil, citée par François Cheng, prenons conscience que nous sommes d’abord enracinés dans le Ciel avant de l’être dans la Terre.
Ces trois ouvrages nous invitent à devenir, plus que jamais, des « méditants-militants ».
