Qui portera le ciel ? En guise d’aurevoir.

Qui portera le ciel ? En guise d’aurevoir.

 Chères amies, Chers amis, qui avez eu la gentillesse de me suivre durant toute cette année. La semaine dernière, nous sommes arrivés à la fin des 46 chapitres de ce récit. Je sais que j’ai perdu en route quelques lecteurs, troublés par le séquencement en courts chapitres. J’en conviens. Suivre l’histoire en sautant d’une semaine sur l’autre n’était pas très facile.

Je vous joins ci-dessous la version numérique complète.

Durant cette année, j’ai cherché à trouver un éditeur. Ma quête est demeurée vaine.  Je ne vous cache pas que c’est une grande déception. Les difficultés économiques du monde éditorial, le fait que je ne sois pas connu peuvent en partie expliquer cet échec. Il me revient aussi de comprendre ce qui « cloche » dans ce travail. Je l’ai tant et tant modifié depuis une dizaine d’années qu’il a peut-être perdu de sa saveur première, la force du « jet initial ».

Si certains d’entre vous souhaitent recevoir une version papier complète, je leur enverrai bien volontiers. Signalez-le-moi par mail ( patrice.obert22@gmail.com) en me précisant l’adresse postale où vous l’envoyer.

Pour l’heure, j’ai renoncé à reprendre ce récit. Comme me le suggérait récemment une amie, je vais me ressourcer au plaisir d’écrire pour moi, sans préoccupation éditoriale. C’est la voix de la sagesse. Encore merci pour votre amicale fidélité.

*

La version intégrale :

QUI PORTERA LE CIEL ?

Le roman d’Egor

Présentation

Shang Zhou, Chine. Le directeur et les ouvriers attendent l’arrivée de Georges Fauconnier, l’expert mandaté par les dirigeants de la société STAN pour comprendre les raisons des troubles qui perturbent la production des ballons de foot-ball de cette multinationale du sport et des loisirs. Ce dernier arrive en Chine avec, en tête, un projet personnel dont il s’entretient par internet avec son amie Gloria, sculptrice résidant à Paris, France. Entre ces personnages va se nouer le destin d’un être hors du commun, Egor.

Sommaire

Roger                                                 4

Aïcha                                                24

Meï                                                   55

Le Rayon d’Emeraude                  75

Egor                                                102

Fin                                                   115

ROGER

1

Ne poursuivre dans la vie qu’un seul et unique but. Je ne me pardonne pas d’avoir oublié mes passions de jeunesse. L’âge venant, je me rends compte que je suis passé à côté de l’essentiel en remettant toujours à plus tard ce qui aurait dû être le cœur de mon existence. Me voici en Chine depuis quelques jours. Le professionnel consciencieux que je suis ne supporte déjà plus cette cité fabuleuse et effrayante de Shang Zhou où il se retrouve perdu et sans repères pour servir les intérêts d’une firme qui le paie grassement pour une mission sordide. Étrange nécessité de résider à des milliers de kilomètres de mon pays natal pour prendre conscience de ce besoin vital. De chez nous, dans la tranquillité quotidienne de nos plaines, je ne parvenais pas à identifier ce projet qui me hante depuis toujours. Qui a dit que les paysages nous rendent intelligents ? Ici, je suis envahi de doutes, sans boussole, étranger à ces montagnes pourtant magnifiques, égaré dans cette ville qui s’étend aux dimensions de la Chine sur des dizaines de kilomètres. Incapable de retrouver mon hôtel, lire le nom de ma rue, m’orienter, me renseigner, puisque ces Chinois gênés n’ont que leur sourire à offrir à mes questions en anglais. Une voiture de l’usine passe me chercher, me conduit à mon bureau, me dépose. Le soir, elle me récupère. Il aura fallu ce dépaysement, ce sentiment bizarre, angoissant et paradoxalement apaisant, un espace vierge ouvert devant moi, ce choc de l’inconnu pour que je sois en mesure d’énoncer, avec une netteté qui m’étonne, cet impératif, écrire l’histoire d’Égor.

Gloria, merci de m’accompagner dans cette aventure singulière. Tu connais mes engagements. Toute ma vie, j’ai été un combattant de l’utile. Je me suis investi dans ma profession, y ai donné le meilleur de moi-même, me suis consacré sans compter à ce job que j’estimais indispensable. Cette activité me prenait la chair et les os, me dévorait. J’ai repoussé jusqu’à aujourd’hui l’évidence. Elle s’impose à moi, brûlante. Ecrire cette histoire-là.

Ne me demande pas de définir avec précision ce que j’attends de toi. Sois à mes côtés, fidèle et critique. Encourage-moi, j’en aurai besoin. Fais-moi confiance.

Georges

2

Quand j’ai reçu cette lettre, j’ai regardé l’enveloppe. De drôles de caractères recouvraient le timbre. Je me suis demandé qui pouvait m’écrire de ce pays si lointain. De mes doigts englués de terre, j’ai posé le courrier sur le fatras de papiers entassés sur mon buffet. J’ai repris mon travail en dessinant du pouce les arcades sourcilières de Rimbaud. Je ne parvenais plus à me concentrer. L’enveloppe voyageait dans ma tête et emportait mon imagination. Signes cabalistiques annonciateurs d’un univers inconnu, mots-images en forme de toits aux extrémités recourbées, musique dissonante inscrite en bandeau sur une portée invisible. Je l’ai délicatement reprise et l’ai observée, songeuse. Peut-être était-ce une erreur ? Qui m’aurait écrit de si loin jusqu’à venir s’accouder à mon atelier devant ma baie transpercée de ciel pour nouer ses entrelacs à mon univers de pierre ? J’ai épousseté mes doigts sur mon tablier, ai relevé ma mèche tombante, ai ouvert. J’ai lu. Je suis restée silencieuse, entourée de mes amis d’argile, adossée à mon étagère bancale.

Le message de ce courrier cheminait dans mon esprit. Il était donc parti en Chine avec Égor. Depuis le temps qu’il m’en parlait. Irait-il au bout de son voyage ? J’en ai tellement connus qui rêvent leur vie. Qu’espérait-il de moi ? Il passait à l’atelier en fin de journée, toujours pressé, le costume impeccable. Il s’asseyait sur le tabouret en calant ses chaussures sur la barre intermédiaire. Il se tenait devant moi, les coudes sur les genoux, le menton sur les poings, me fixait et m’intimait sans un mot de l’oublier, cet homme charnel dans mon univers de plâtre et de bronze. À peine respirait-il. Son souffle emplissait l’espace au point que souvent je m’arrêtais, je le toisais, la mèche dans les yeux, les mains gantées de boue. Nous nous sourions. « Tu veux du thé ? ». Il tournait la tête, dévisageait mes fantômes, croisait le regard de ces êtres qui me sont si chers. Je sentais qu’il s’interrogeait sur ma façon de vivre, farouche et solitaire. Je devinais dans ses yeux plissés une complicité affectueuse.

Parfois, nous déjeunions dans le restaurant chinois près de chez moi. Il me questionnait sur ma vie. La masse de glaise de mon atelier l’intriguait. Quelle nécessité me conduisait chaque matin à revêtir mon tablier pour l’affronter les mains nues ? Fallait-il que je sois attirée pour en perdre le sommeil et le repère des repas, pour sortir de ce combat journalier épuisée, exsangue et, en même temps, rassasiée et comblée ! Il prétendait que je me consacrais à l’essentiel. Les futilités de son métier n’étaient qu’un passe-temps illusoire, auquel il avait sacrifié trop d’heures de sa vie.

Qu’attendait-il de moi ? N’était-ce pas étrange de me convoquer de si loin pour une tâche imprécise, sans objet clair, sans calendrier. Me tenir à sa disposition, moi qui ai pour seul maître ma liberté !

Je ne lui répondrai pas.

3

Egor marche à grandes enjambées dans un immense parc. Il porte sur ses épaules Aïcha la Vivante, la plus petite, la plus précieuse de ses filles. Au loin, la silhouette crénelée d’un château dessine un foisonnement de tourelles, de flèches et d’aiguilles. Ah, le rire déferlant d’Aïcha, agrippée aux cheveux touffus de son père ! Egor bondit entre les souches sans effleurer la moindre fleur. Il tient par les mains ses six autres filles. Ils caracolent ensemble. Qui craindraient-elles ? Ce géant les défend, ce tribun apostrophe les grandes personnes jalouses de leur bonheur, ce héros cueille pour elles les mûres sauvages, protège les écureuils, fait surgir du roc des torrents où elles s’abreuvent. Allongés dans l’herbe, ils contemplent dans le ciel le miroir de leur ronde. Ses filles, ses lutines, ses chéries, ses capricieuses, chattes endiablées avides de se jeter sur lui, de l’écouter, de l’embrasser. Il leur parle de la folie des hommes, de la boue qui déborde parfois des cœurs humains pour se métamorphoser en gouttes d’or.

Elles observent le ciel qui s’assombrit, s’émerveillent des étoiles naissantes, devinent dans l’obscurité animaux étranges et figures fantastiques, Vierges et Béliers, Lions et Scorpions, tissés de lignes invisibles. Elles se reconnaissent les unes les autres dans ces signes ésotériques. Aïcha la Vivante, Iris la Joyeuse, Alexia la Rêveuse, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Eva la Rigolote, Noah l’Appliquée et Morgane l’Effrontée. Elles sont reliées à leur père par un fil virtuel d’eux seuls connu, doigts effilés dont la dernière phalange s’étire indéfiniment jusqu’à ne plus être qu’une microscopique fibre de tendresse. Rien ne pourra jamais la briser. Egor respire à peine, à moins qu’il ne soit ailleurs, entre sommeil et éveil, entre vie et mort, dans l’espace asymptotique de la bulle du temps, encore présent, déjà absent, blotti dans la pointe terrestre de l’éternité, ce lieu qui lui tient de mémoire et d’action, où il se donne à chacune de ses filles. Elles scintillent, facettes biseautées de son existence. Egor étend sa main aux sept doigts. Le fil d’amour secrété à l’extrémité de ses ongles s’enroule autour d’elles et les accompagne. Chacune de ses sept préférées lui rappelle le don béni offert par le Rayon d’émeraude, prodigalité du souffle vital venu bousculer leur existence, sept filles jaillies du néant, sept sceaux, sept bénédictions. D’instinct Egor sait que la saveur de son existence gît en elles. Il n’aura plus d’autres aventures, lui le rocailleux, le bûcheron, le foreur de matière, le mangeur de sable et le buveur de sang, que celle de leur espérance et de leur aspiration au bonheur.

Egor a placé sous la voûte céleste ses paumes d’homme, rudes et tendres. La nuit n’en finit plus de se distendre ; elle avance sans se rompre, suspendue. Rares cristaux de grâce. Il faut être sensible aux subtilités de la nature pour être capable de les ressentir, pour percevoir dans les êtres humains, les animaux, les plantes et la matière cet étirement infinitésimal. L’horloge astronomique poursuit son cycle, soumise à l’arbitraire de la levée des sept doigts d’Egor. Moment privilégié où l’observateur attentif s’interroge sur des phénomènes apparemment anormaux. L’onde qui frappe l’oreille semble légèrement décalée, le souffle de certaines personnes s’accélère sans raison apparente, parfois la Terre tremble et s’enclenchent des tsunamis meurtriers que la science – l’arrogante – explique par le frottement des plaques tectoniques. Instants faussement fugitifs dont les amoureux se saisissent dans leurs baisers ou que les condamnés à mort savent goûter, eux qui connaissent le prix des secondes. Manque coupable de vigilance de notre monde de là-bas, où tout se mesure, se démontre, s’analyse, et se comprend ! Ici, on contemple, on se fond, on communie et on vit. Le silence d’Egor retient la courbe du temps.

4

Peu de temps après un message s’afficha dans ma boîte mail. Cette fois, il avait recouru à la messagerie. J’ouvris le fichier joint.

Gloria,

Je viens compléter la lettre que tu as dû recevoir. Du moins, je l’espère. Tu ne m’as pas répondu, ni même accusé réception.

Je suis parti la mort dans l’âme. Maman, ma chère maman, va mal. Nous sommes tous un jour confrontés à l’évidence de la mort de nos parents. L’inéluctable n’efface pas la souffrance. Une part de nous refuse de s’éteindre.

Avant de rejoindre la Chine, j’ai aidé un ami à ranger le stock des livres qu’il avait rassemblés pour une vente amicale organisée par une association de parents d’élèves afin de financer un camp de vacances des collégiens de troisième en Lozère. Des dizaines de livres, de tous les formats, des vieux, quasiment jaunis, d’autres à peine usagés, que nous avions à remettre en ordre pour l’année prochaine. Tu n’imagines pas la scène. Je les empoignais et les enfournais par brassées dans les cartons. J’avais une telle envie de lire les titres sur la tranche, je tombais en extase. J’ouvrais un bouquin et commençais à lire. Je me reprenais, je ne pouvais pas avancer ainsi, en m’arrêtant au moindre ouvrage. Des romans, des manuels de géographie et d’histoire, des polars, des bandes dessinées, des revues, des essaus sur le bien et le mal, le sens de l’existence. Je n’en croyais pas mes yeux. Que de grands noms ! Des vrais auteurs, pas du menu fretin, je t’assure, des penseurs. J’étais stupéfait. Tous ces écrivains vautrés les uns contre les autres ! Je découvrais les prix inscrits au stylo, un euro, deux euros, tu te rends compte, des livres qui chacun avait justifié le travail d’une vie, des ouvrages majeurs pour éclairer notre conscience collective, bradés. Nous les entassions les uns sur les autres, avec un vague souci de séparer les thèmes. Tâche difficile, il y en avait trop. Cette marée débordait des tables, dégoulinait sur le sol, encombrait les allées, empêchait de marcher. Il a fallu absolument ranger ce bazar dans l’après-midi. J’aurais voulu emporter chez moi cette littérature abandonnée, m’approprier ce savoir, cette connaissance, ces souffrances qui avaient engendré ces dizaines, ces centaines, ces milliers de pages. Quel désespoir !

J’enfouissais les bouquins, pas tout à fait en vrac, mais tassés, couverture contre couverture. J’en glissais dans les interstices. J’ai fermé les cartons en hâte, en les emberlificotant de gros scotch épais, puis je les ai empilés. Nous y avons passé l’après-midi, j’étais épuisé. Le soir, des jeunes se réunissaient. Les responsables avaient exigé une salle propre. J’étais découragé. Mon ami m’a fait remarquer que ces livres bénéficiaient d’une seconde chance. Sans doute avaient-ils été lus, relus peut-être, par plusieurs personnes dans une famille, prêtés, égarés, rendus. Ils avaient voyagé entre Paris et la province au gré de déménagements ou de séjours en vacances. Un bon parcours de livre, en somme. J’ai été rassuré. Les livres vivaient. Peut-être allaient-ils hiverner un an ou plus dans la cave associative. Demain ils reviendraient et poursuivraient leur œuvre éducative tandis qu’un jour, moi, je mourrai. Moi qui ai la folle prétention d’ajouter à tous ces chefs-d’œuvre oubliés, galvaudés, éparpillés, l’histoire d’Egor, ce livre que je dois écrire, que je vais écrire et pour lequel, Gloria, tu vas m’accompagner, parce que c’est notre destin.

Georges

Notre destin ? Il en parlait bien légèrement… Je n’aime pas cette idée de destin. Il serait écrit que nous devrions exécuter telle tâche, réaliser tel travail, tenir tel rôle, croiser telle personne ! La vie est un fleuve ouvert à toutes les rencontres. Elle chemine et creuse son lit, s’adapte à un terrain perméable, s’enrichit de la traversée d’un terreau. Qu’est-ce qui le poussait à croire que son destin était d’écrire ce livre ? Il m’en parlait, c’était vrai, depuis notre rencontre. Quant à penser que j’avais un rôle à jouer dans cette histoire…

Que sais-je de Georges Fauconnier ? Il s’est présenté à moi lors d’un de ces multiples salons auxquels je participe dans l’espoir de vendre quelques pièces pour survivre. Il s’est montré intéressé par mes travaux, a passé beaucoup de temps dans l’espace d’exposition, m’a demandé si je sculptais d’autres types de sujets. Je lui ai répondu que je me consacrais aux êtres vivants, femmes, animaux et hommes. Cette énumération, que je reconnais un peu provocatrice, l’a amusé. Il s’est arrêté devant le buste de l’Africaine. La façon dont il l’a contemplée m’a surprise. Ce n’était pas l’attitude d’un amateur d’art. Il semblait suspendu au regard de cette femme, ce trou aveugle que mes doigts avaient foré avec rudesse pour forger dans l’argile une étincelle de vie. Il ne parvenait pas à détacher ses yeux de ce visage aux hautes pommettes ; l’arc des sourcils, le front bombé traversé de fines rides, la chevelure hâtivement enroulée dans un fichu, les lèvres épaisses, ourlées et le menton fier. Il est resté longtemps devant elle. Cherchait-il à lire ses pensées ? Il a repris sa visite, l’air préoccupé. Avant de quitter le stand, il s’est approché de moi et m’a demandé tout à trac « Vous étiez amoureuse de cette femme, n’est-ce pas ? ». J’ai dû bafouiller une réponse gênée. Il est parti et je suis restée troublée.

5

Gloria,

Je sais que tu as pris connaissance de mon dernier mail. Ne te presse pas pour me répondre. Une vie entière m’a été nécessaire pour me décider. Quel ingrat je serais si j’exigeais de toi une réponse immédiate. Je t’imagine dans ton atelier. Tu tournicotes, avales une tasse de thé, hésites, plonges les mains dans l’argile, tâtonnes, renonces, soupires. Ma demande te perturbe, je le conçois. J’en suis désolé. Ton aide m’est indispensable.

Il y a quelques semaines, j’ai rendu visite à mes vieux parents. Je voulais leur dire que j’avais l’intention de prendre un congé sabbatique pour me consacrer à écrire une histoire qui me hantait. Le docteur a diagnostiqué à maman une rechute de son cancer. Elle était fatiguée, assise dans son grand fauteuil. Papa tournait en rond, comme toujours, électron en orbite autour de son épouse, se tourmentant d’un rien, inquiet de tout. Il venait de barricader l’appartement. Il avait fixé en travers des fenêtres des planches de bois qu’il avait scellées en apposant un verrou. Seule celle de la cuisine ouvrait encore. Les autres étaient condamnées. Il craignait que des rôdeurs vinssent les dévaliser en passant par les toits ou en marchant le long de la gouttière. Maman avait opté pour un léger foulard en soie, ultime maquillage destiné à cacher sa calvitie. Pauvre Maman. Elle suffoquait. Il ne s’en rendait pas compte. Il avait insisté auprès d’elle pour qu’elle gardât sa perruque dans la journée. Je crois qu’il ne l’a jamais vue tondue. Ils suivent le soir un cérémonial très étudié pour qu’elle s’harnache de son bonnet de nuit sans qu’il soit agressé par la vue de sa femme diminuée. Elle se gardera belle pour lui, jusqu’au bout. Sans doute a-t-elle oublié ses infidélités, ou lui a-t-elle pardonné, je ne sais pas.  Ai-je d’ailleurs cherché un jour à savoir ? Sa tendresse pour son mari me touche. La sueur coulait le long de son cou. Rien à faire. La fenêtre devait rester fermée. J’ai seulement obtenu de mon père une concession sur le foulard. Je me suis senti lâche.

Je n’ai guère besoin de parler avec maman, nous nous comprenons. Avec papa, nous ne nous comprenons pas, donc nous ne nous parlons plus. Cet homme a placé en moi ses espoirs de promotion sociale. J’ai été élevé, instruit, éduqué pour réussir et j’ai accompli son projet.  Quand j’ai été recruté chez Stan pour occuper un poste de chef de service, son vœu s’est réalisé. J’ai compris que j’avais rempli la mission qu’il s’était fixée, faire de ce rejeton un grand manager.

Je ne parvenais pas à leur parler de mon intention.

A un moment, papa s’est approché de moi et m’a demandé de le suivre dans leur chambre. Le lit est entouré de deux tables de nuit qui proviennent de l’héritage d’un vieil oncle bourguignon. Deux lampes de chevet identiques éclairent deux napperons en fine dentelle blanche. Des boîtes de médicaments s’empilent, pyramides incertaines. Un miroir est fixé au mur, au-dessus d’une tablette sur laquelle mes parents ont installé des photos d’eux et de moi. On m’y voit avec mon épouse et nos deux garçons. Signes de la vie qui se poursuit au-delà de mes parents, sourires de tendresse qui veillent sur eux quand ils dorment. Sur le côté, une photo de Roger, l’ami de la famille, survit aux événements familiaux et cherche toujours mon regard. Face au lit, une penderie permet aux parents de ranger leurs affaires. Papa a baissé le ton. J’ai tendu l’oreille, intrigué.

  • Les clés, a-t-il soufflé d’une voix feutrée, les clés pour les fenêtres, je les planque là-haut.

Avant que je ne réagisse, Il s’est glissé derrière la porte, a extrait un escabeau, l’a déplié et a grimpé cahin-caha jusqu’à la dernière marche. Il a levé le bras, soulevé en tâtonnant une petite planche en bois et m’a indiqué de la main une cachette. Il en a sorti un trousseau de clés, ainsi qu’une enveloppe qu’il m’a montrée. Elle regorgeait de billets de banque.

– Maintenant, tu sais, m’a-t-il soufflé. C’est pour toi, si jamais je décanille… Tu es le seul.

Il m’a regardé. J’étais stupéfait. Il est redescendu de son escabeau, l’a rangé, m’a pris par le bras. Nous avons rejoint maman.

 Quelques jours plus tard, STAN m’a envoyé en Chine.

Georges

6

Gloria,

Je ne t’en veux pas de ton silence. Pourquoi me répondrais-tu ? Nous nous connaissons assez peu. Je comprends que tu t’interroges sur mes mobiles. Je suis conscient de la confusion de ma requête. Je regrette l’embarras que je te procure. Je ressens une telle aspiration à ne pas peser, à me dissoudre dans la brume du matin quand le soleil peine à percer. Parfois l’envie de ne pas exister me traverse. Disparaître. Tu me comprends, j’en suis certain, et tu souris de mes divagations.

Ecrire cette histoire me tient debout. Je ne baisserai pas la garde tant que je n’aurai pas satisfait à cette exigence. Je ne méconnais pas la vanité de cette ambition. Je le sais, le temps efface le nom des écrivains. Tout s’oublie. Futilité des choses et des êtres… Que signifie la reconnaissance des humains, volatile, fragmentée, versatile, conditionnée par les effets de mode ? Elle est plongée de nos jours dans le grand bain de l’information en continu qui déverse des torrents de messages dont l’origine n’est même plus connue.  Chaque manipulateur est téléguidé par plus manipulateur que lui. Dans ce brouhaha généralisé, l’auteur, voué à l’écriture, est conduit à commenter son œuvre quand il faudrait la lire, la résume pour tenir dans les trente secondes accordées par le journaliste, finit par lancer une phrase. Quelques mots pour une vie, un cri dérisoire qui ne déchire même plus le bruit environnant, se perd dans l’indifférence. Jadis, la Personne se fondait dans le collectif. Aujourd’hui elle est engluée dans la masse informe des individus. L’auteur ? Oublié, anonyme, invisible ! Ne restera de moi, grâce à toi, que ce personnage, Egor.

Peu importe l’écrivain, définitivement. Alors, pourquoi t’associer à cette entreprise, te consulter, te faire perdre ton temps ? S’il ne doit rien rester, si la vacuité envahit à ce point nos existences dans notre civilisation du déchet ? Pour l’œuvre, uniquement pour l’œuvre. Incréée, suspendue à l’origine des temps, sans fil, ni filet, ni fondation. Sans la barbe d’un faux savant pour lui donner de la respectabilité, sans le regard enjoué d’un enfant pour susciter l’émotion, ou l’avis aléatoire d’un commentateur, l’œuvre dans son état brut. Orpheline, vivante. Voilà ce qui m’intéresse, la raison pour laquelle j’ai besoin de tes conseils.

Tu ignores pourquoi je t’ai choisie. Peu importe. Tu es à Paris quand je suis ici, à Shang Zhou.  Je ne supporte pas cette grisaille, ce tourbillon perpétuel autour de moi, ces visages multipliés de jumeaux, ces caractères incompréhensibles que je ne lis, ni déchiffre, ni suis capable de reproduire. J’ai besoin de toi. Nulle autre personne, aussi chère soit-elle, ne pourrait remplir ce rôle. C’est ainsi.

N’oublie pas de me répondre.

Georges

7

Je lui ai dit « oui ». Mesure-t-on toujours les conséquences de ce petit mot ? « Oui, j’accepte d’être ta femme », ai-je un jour répondu à un homme qui prétendait m’aimer et que je croyais aimer. Façon de sauter dans le vide. Pour la confiance, l’aventure, le pari. Oui, pour l’aider à extraire de lui-même ce personnage comme j’accouche de l’argile les femmes et les hommes qui peuplent mon univers. Oui, parce que lui opposer un « non » aurait été trop triste. J’aime le côté imprévisible de cet homme aux allures de notable juste-milieu, botaniste et pansu. Une rotondité bienséante de quinquagénaire qui apprécie la bonne chère et le vin capiteux, une légère tonsure bordée de cheveux grisonnants, une démarche tranquille de pingouin, l’aspect satisfait de lui-même que tout cadre supérieur arbore sans même y penser. Il porte à l’annulaire gauche une alliance qu’il se plaît à caresser de sa main droite pour bien attirer sur elle l’attention, mon attention. Très vite, il est venu me rendre visite dans mon atelier, cette grande pièce lumineuse à laquelle j’accède par un escalier qui marque la séparation entre l’espace où je dors et celui où je vis. J’y passe le plus clair de mon temps. Moi qui n’ai jamais accepté un emploi de salarié, qui ai toujours refusé d’appartenir à la classe des exploitées du système, je suis devenue au fil des années une assoiffée de travail, commençant tôt, finissant tard, ardente au labeur quand l’émotion et le désir me tirent, pétrifiée et angoissée dès que mes doigts tâtonnent en vain. Une bagnarde.

Il m’arrive de rester en silence entre mes bustes, immobile, assise sur une chaise ou sur mon grand tabouret, ou encore accroupie entre deux coussins, un verre de café à la main ou une tasse de thé refroidi près des chevilles. Je vis dans mon atelier, je m’y réjouis, j’y pleurs, je m’arme de courage et j’y désarme, je flue et je reflue, je meurs et je renais. Ma chambre est un dortoir. Peu d’hommes y passent, rapidement, sans mémoire, histoire de quelques nuits sans lendemain. Je ne pourrais pas supporter davantage leur présence. L’homme, chez moi, n’a pas de poids face à la pierre. Ici, la matière envahit l’espace, impose son temps, son silence, la tessiture de l’air. Mes mains sont ses mains, mes doigts ses tentacules, ma peau son regard. Rien ne doit perturber cet étrange manège que nous jouons ensemble à longueur de journées, ce corps à corps épuisant dans lequel je reprends mes forces autant que je les consume. J’aime ce rite. Cette cérémonie en huis clos fait de moi la déesse des forgerons divins et la prostituée sacrée livrée aux forces telluriques des pierres volcaniques. De rares visiteurs me distraient. Quand échanges financiers il y a, ils ont la plupart du temps lieu lors des expositions où chez les galeristes qui m’exposent et me rançonnent. Je ne livre pas facilement l’entrée de mon antre. Je suis, en d’autres termes, une asociale, une égarée dans le monde contemporain. Autant dire que Georges Fauconnier n’a pas été invité chez moi, il y est entré en intrus. Naturellement, innocemment, sans se rendre compte du privilège dont il bénéficiait. Sa spontanéité bonhomme l’a vite rendu un familier du lieu, un habitué. Je ne connais rien de lui, ou si peu. Cadre supérieur dans une grande compagnie internationale du sport et du loisir, m’a-t-il glissé un jour. Lui, un homme du sport et du loisir ? Il n’en a aucunement l’air. C’est un gestionnaire, cette espèce que j’exècre. Quoique sa façon de regarder mes œuvres, de passer sa paume sur les visages de mes amis, de rester silencieux quand il les dévisage, me trouble. Je sens son regard me pénétrer quand, me tournant le dos, il plonge ses yeux dans la prunelle noire et aveugle d’où aucune lumière ne réchappe et où pourtant j’ai su d’une phalange donner la vie.

  • Je vous achète cette tête, a-t-il décidé en fixant mon Africaine. 

C’était donc pour elle qu’il était revenu plusieurs fois. Il n’a pas négocié le prix, marquant juste une hésitation quand j’ai indiqué la somme.

  • Elle vous ressemble, a-t-il ajouté, puis, à haute voix, comme s’il s’adressait à mes figurines de plâtre, « je la mettrai dans ma cave à côté de mon portrait, oui, elle y sera bien, elle veillera sur lui ».

J’apprécie cet homme qui parle aux statues et qui prend soin de son portrait au point de le confier à une femme aux lèvres ourlées qui ne me ressemble pas mais que j’ai aimée, c’est vrai, le temps que dure un regard dans l’éternité de la pierre.

Qu’attend-il de moi ? Pour quelle tâche ? Quelle œuvre le hante-t-il ? J’ai dit « oui » parce que j’ai toujours été stupéfaite des photographies des poètes dont les vers m’ont touchée. J’espérais découvrir des jeunes révoltés, des indiens vengeurs, des prophètes illuminés et je tombais sur des pépères sanglés dans des trois-pièces bourgeois, des types semblables aux présidents du Conseil de la IIIème République, l’air sévère, la barbiche taillée. Il m’avait parlé un jour d’un de ses professeurs de français, un homme du temps passé. C’est à cet homme que l’adolescent avait présenté en tremblant ses poésies. L’enseignant avait-il saisi pourquoi ce jeune homme impudique lui avait ouvert son jardin fantasmé ? L’apprenti-poète avait ressenti dans les cours magistraux de l’austère pédagogue le frémissement de l’âme. Il avait reconnu une aspiration commune, une sensibilité qui pourrait le comprendre. Le vieux maître avait lu et répondu. Quand Georges m’avait confié ce secret, sa voix vacillait. J’avais été touchée par sa façon de contempler mes œuvres. Je m’étais interrogée sur cette béance qu’il cachait si bien derrière son apparence respectable, ses cartes de visite et son portefeuille épais. Ce jour-là, il avait regardé mes mains. J’ai de belles mains, douces et fermes, équilibrées, aux doigts puissants mais fins, aux ongles courts et nets, des mains lisses et polies, érodées par l’argile et l’eau, des mains rassurantes et paisibles. Dans un mouvement tranquille, il les avait saisies et serrées entre les siennes, puis les avait portées à ses lèvres et avait posé sur elles un baiser. Peut-être est-ce en souvenir de ce moment-là que je lui ai répondu « oui ». On n’abandonne pas une âme d’enfant quand elle se dresse face à la rigueur des adultes, on ne rejette pas un poète quand il affronte le monde des philistins et des notaires. Ce jour-là, nous nous étions sentis proches l’un de l’autre, les mains liées.

8

Gloria,

J’ai reçu ton accord. Quelle joie !

Je ressens une profonde reconnaissance pour ta décision. Je te propose une démarche étrange, inédite, je ne l’ignore pas. Nous sommes dans un rapport du ni trop proche, ni trop éloigné. La distance entre nous me semble idéale pour ce travail en commun.

Toi qui extrais la vie de la pierre, tu es outillée pour me guider et accoucher la vérité de ce personnage. Marche avec moi avec, pour seule certitude, celle de m’être indispensable. J’accepterai tes remarques, tes doutes, tes critiques. Chacune de tes observations me sera précieuse. Je les respecterai. C’est de cette confrontation que j’ai besoin, pour être capable de relever le défi de ma vie.

Avançons.

Georges

NB Avant de nous élancer dans cette aventure, je tiens à te confier un secret. Mes parents ont été accompagnés leur vie durant par un ami de papa, Roger, rencontré lors de leurs combats de jeunesse. Un ami imposant, pesant, oppressant. Irais-je jusqu’à dire que j’ai eu deux pères ?  J’hésite à l’écrire. J’ai toujours distingué leur rôle. Je ressens pour papa une tendresse inexplicable malgré le silence qui a envahi notre relation. Je ne lui en veux pas de ses maladresses, de son incapacité à communiquer et exprimer le moindre sentiment. Je suis tellement conscient de ma difficulté à assumer mon rôle de père vis-à-vis de mes fils. Je les aime si fort, si mal. Quel enfant indigne je serais si je me permettais d’adresser à mon père des reproches que je formule à mon encontre ? Nous vivons avec nos infirmités. J’accepte les siennes, je subis les miennes. Je le remercie d’avoir parié sur mes capacités à grimper avec l’obstination dans l’univers professionnel par la seule force de ses poignets et d’y être reconnu. Je l’admire d’avoir mené son entreprise avec compétence et succès. Chapeau !

J’ai renoncé à comprendre pourquoi il a imposé à maman et à moi la présence de Roger. Cet homme me fichait la trouille. Voilà plusieurs années qu’il est mort. Son regard me poursuit. Un regard froid, dur, exigeant, qui me transperçait et me paralysait. Y brillait une source brûlante qui m’irradiait et s’emparait de mon être. Roger passait son temps à me dévaloriser. Il balayait mes efforts pour exceller à l’école, soulignait la moindre de mes erreurs, me ridiculisait, plaisantait de mon goût excessif pour les sucreries et se moquait de mon surpoids. Les parents ne lui reprochaient rien. Il jouissait d’une liberté totale de ton à mon égard. Maman me témoignait confiance et encouragements. Papa ne réagissait pas, semblant se défausser sur Roger de son autorité. Etrange dédoublement de père…

Je me surprends à te chuchoter cette confidence aujourd’hui. J’hésite à rayer les lignes précédentes. J’y renonce. Sans doute cet aveu, exprimé sans préméditation, est-il nécessaire. Pour aller de l’avant. Une clé que je te confie sans raison et sans réserve. Pour ouvrir quelle porte ? Libérer quel souvenir ? Fais-en bon usage.

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Cher Georges,

Je t’ai donné mon accord. Quelle folie ! Comment effacer cet engagement, supprimer cette promesse qui te transporte de joie ? Tu me demandes de t’aider à écrire Egor et tu me balances dans les gencives un certain Roger au rôle obscur et prégnant dans ton enfance. Qui est Roger ? Quelle relation malsaine a-t-il entretenue avec toi ? En ces temps troubles, tu imagines que cette évocation ne m’a pas laissée insensible. Pourquoi orientes-tu mon regard vers cette réalité familiale ? Quelle part prend-il dans ce projet d’écriture ?

Et Egor ? Tu prétends le « voir » mais non le connaître. Tu me décris un homme, somme toute plutôt normal, doué de quelques qualités rares qui tiennent à des rapports étroits et de confiance avec ses enfants. Sept filles, je te l’accorde, descendance peu commune ! Le chiffre connote de nombreux symboles. D’autant que leurs prénoms éveillent les échos de contes de fée. Ce genre de récit dissimule des lectures à double sens. Evite, je te prie, de m’égarer dès les premiers pas. J’ai noté des histoires de fils d’or qui s’enroulent autour de leurs doigts et les unissent d’une façon, j’en conviens, peu conventionnelle. Liens qui libèrent ou enchaînent ? Qui relient ou entravent ? Tu me décris une étrange posture d’Egor. Il ne retient pas le ciel, ne supporte pas le poids de la Terre. Il pose ses paumes sous la voûte céleste afin de ralentir le cours du temps. Enfin, tu évoques le monde de « là-bas ». Dans quel espace, quel temps ? Et toi, dans quel camp te positionnes-tu ? Le mien ou celui d’Egor ? De là à momifier ce personnage en héros littéraire, n’est-ce pas excessif ? Dis-moi, Georges, en quoi cet Egor est-il subversif ?

Ne serait-il pas simplement ton double ? Ou ton double inversé ? Celui que tu aurais souhaité être, amateur de nature et arpenteur de champs, toi l’urbain ; entouré de sept filles, toi qui te réjouis à chacune de nos rencontres de tes deux garçons, dont tu es diablement fier ; un homme libre de son emploi du temps, toi dont l’agenda scande une vie très organisée. Qui ne rêve pas un jour de changer d’existence, d’envoyer tout en l’air et de n’en faire qu’à sa tête ? Trompeuse élucubration de l’esprit, sois en conscient. La vie que tu as, cette vie de cadre responsable, t’apporte reconnaissance sociale et commodités matérielles. Reconnais que tu l’as choisie. Personne ne t’a forcé à réussir des études, à rechercher un travail, à changer de boîte, à monter dans la hiérarchie. Ces facilités que tu dénigres allègrement, qui te permettent de visionner un film sans regarder à la dépense, de t’évader en week-end ou de filer en vacances à l’autre bout du monde, voire de m’acheter une statuette au débotté, est-ce si désagréable ? Cette vie que tu partages avec la femme que tu as choisie et que tu aimes, ce confort affectif qui vous soude et vous donne assurance et sérénité, je sais que tu y tiens. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, tu me parles d’elle à chaque fois que nous nous rencontrons. Sans grand discours, certes, sans déclaration tonitruante. Une évidence qui constitue ton quotidien et le structure. En as-tu conscience, ce mariage qui vous unit depuis tant d’années n’a rien d’une coquille vide. Il est une réalité vivante. Alors, fantasmer d’un ailleurs… s’imaginer différent… Prétendre écrire une œuvre intemporelle, dompter le temps qui passe… Je crains de t’avoir encouragé dans ta déraison. Que cherches-tu à exprimer ? A me dire ? A proclamer au monde ? Quelle ambition te taraude ? De quelle emprise veux-tu te libérer ?

Je pensais m’associer à un capitaine rompu aux tempêtes, habitué des traversées tumultueuses. J’ai l’impression d’avoir embarqué sur un bateau ivre avec pour pilote un commandant hagard, obsédé par une vision qui le fascine et le projette sans but, ni cap. Mon amitié est-elle suffisamment forte pour te ramener au bon port ? Je m’interroge sur le sens du voyage. Je m’inquiète pour toi, pour te parler vrai.

Gloria

 AÏCHA

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J’aime, Gloria, cette contrefaçon de lettre à laquelle nous nous prêtons, missives confiées au long cours, bateaux descendant le fleuve, quittant le port, longeant le rivage puis s’éloignant des côtes pour affronter les grands espaces ; naviguant des jours et des nuits, des semaines et des mois, sur des mers pétrifiées de soleil ou glacées d’effroi ; l’attente du courrier de retour, l’enveloppe que l’on déchire avec fébrilité, les lignes écrites à la main que l’on savoure à la lueur de la chandelle, gardées contre soi dans la chaleur de la chemise ou du corsage, en attendant les prochaines nouvelles, dans plusieurs mois, si les conditions atmosphériques le permettent, si le correspondant vit toujours, existences marquées par le temps, l’absence et le silence. J’apprécie notre rituel électronique, le clic qui traverse plusieurs fois en une soirée les horizons de la Terre et le soin que nous prenons à déchausser nos mots d’aujourd’hui pour conserver le privilège des phrases et des idées. Je ne me lasse pas du faux rythme que nous nous imposons pour goûter le plaisir de l’attente, laisser l’autre s’imprégner de nos questions, de nos emportements, de nos convictions. Cette distance, finalement, me plaît.

Je m’habitue à Shang Zhou, ses immeubles qui piquent le ciel de leurs nez, ses grandes avenues gorgées de bagnoles et de motos qui pétaradent. Où sont les vélos d’antan que je me réjouissais de découvrir ? Des hordes de cycles électriques traversent la ville et s’agglutinent en tas indéchiffrables. Je commence à m’orienter dans cette métropole sans repère, moi qui suis habitué à chercher un centre, des axes, un espace organisé. J’appréhende pas à pas cette cité creuse, hirsute, réticulaire, dans laquelle je chemine, accompagné de la jeune interprète mise à ma disposition par l’usine, Li, charmante, à l’image de toutes les Chinoises, aux traits lisses et aux yeux cisaillés. Avec une inexprimable gêne et un délicat sourire, elle me donne l’impression de prendre plaisir à me rendre service. Elle exécute avec soin son contrat. J’essaie de comprendre ma mission. Etrange usine ! Elle s’étend sur une surface infinie, regorge d’un personnel interchangeable apparemment placide, discret et sans histoire, alors que ma présence s’explique par les grondements qui circulent dans les tréfonds de ce monde impassible, souriant et incompréhensible. Dans ces conditions, j’apprécie que nous n’abusions pas de la réactivité de nos boîtes électroniques et que nous sachions espacer nos échanges. J’ai reçu tes réactions, ma chère Gloria, et je vais m’efforcer d’y répondre en éclairant mon projet.

J’en suis conscient, on n’écrit pas une œuvre, on ne fonde pas un mythe. Seul en décide le temps. L’approbation tacite et répétée des siècles finit par inscrire un personnage dans le panthéon des références collectives. Faust incarne cette référence, consacrée par une multitude d’évocations littéraires, théâtrales, musicales et cinématographiques. Il a traversé les époques. Il a offert à chaque génération un visage reconnaissable, s’est habillé des costumes de chaque mode, s’est incarné dans des dimensions nouvelles. Il a réveillé des ombres penchées sur le destin des humains, travesti son propre rôle pour se draper dans l’image que ses contemporains projetaient sur lui. Il est resté lui-même tout en se métamorphosant. Et moi, j’aurais la forfanterie d’ajouter un nom à la liste des Ulysse et Achille, Arthur, Don Quichotte, Dracula et Frankenstein, Don Juan, Orphée ou Roméo, d’Artagnan, Arsène Lupin et Sherlock Holmes qui ont dessiné les cieux au-dessus de nos têtes fragiles ? J’aurais l’outrecuidance d’inventer un alter ego à ces héros modernes qui se nomment Ubu, Tarzan, Docteur Jekyll, James Bond, Tintin, Superman, Batman ou Spiderman, voire ce fameux JR qui fit le bonheur de la série Dallas ? Cette prétention, je la revendique. Dans l’humilité la plus absolue. Celle qui consiste, pour un créateur, à engendrer un personnage qui, si le destin l’entend ainsi, deviendra un être vivant de sa propre vie. Autonome, doué d’une unité fondamentale ancrée en son for intérieur, créature enjambant les siècles dans l’oubli total de son géniteur. Livré à tous. A l’heure où chacun se gausse et se hausse sur la pointe de ses extrémités, où la moindre reconnaissance s’inscrit aux frontons des médias, où la notoriété brille de l’éclat d’une couronne royale, quelle étrange et farouche volonté que réclamer l’anonymat, revendiquer l’oubli, souhaiter la disparition, enfanter dans le retrait ! Fausse modestie, me diras-tu, en me cinglant de ton regard de procureur. Et de me lancer à la figure les noms de Bram Stocker, de Maria Schelle, Marlone, Homère, Hergé, Cervantès, Shakespeare, et autres Stevenson, Dumas, Maurice Leblanc et Conan Doyle, sans omettre Ian Flemming, Jerry Siegel, Joe Sluster ou David Jacobs… Fadaises ! Pour toi et ceux de ta caste, élite cultivée et érudite d’une époque finissante à qui ces noms font écho, combien les ignore ? Je sollicite l’insouciance de la foule, le désintérêt populaire, l’enfouissement dans la mémoire collective, l’absence de la moindre reconnaissance, même posthume. Je ne réclame ni dollars ou euros, ni spots ou citations, ni richesse ou pouvoir, mirages qui s’ajoutent à la ronde des désillusions. Je veux pour moi le silence et la mort, la vie éternelle pour Egor.

Ma société – expression paradoxale, tu en conviendras. N’est-ce pas elle qui me possède ?- me paie chaque mois. Elle rémunère ma force de travail, mon intelligence, mon expérience, ma capacité à « démerder l’indémerdable », propos délicat d’un responsable chinois de l’usine de Shang Zhou. Personnage au demeurant fort civilisé, c’est-à-dire occidentalisé, maîtrisant parfaitement notre langue pour avoir étudié quelques années à la Sorbonne et dans l’intimité de quelques Françaises, si j’ai bien compris ses allusions à la grande hospitalité de mes compatriotes. Qu’il ait couché ou non avec ses copines de faculté, peu m’importe. Je ne comprends pas son insistance à me suggérer ses nombreuses conquêtes. Peut-être cherche-t-il à me signifier sa virilité et à justifier sa fonction au sein de notre groupe. Ce en quoi il se trompe puisque nos promotions sont strictement professionnelles. En attestent mes avancements dans cette multinationale du sport et du loisir, moi qui ne brille par aucune qualité particulière, qui n’ai jamais cherché à éblouir mes supérieurs par un zèle excessif. Je me suis contenté de tenir mon rang, assumer mes responsabilités, satisfaire aux attentes de mes patrons, en évitant de commettre trop de bêtises, sans cracher sur les collègues et en veillant à rester honnête. Une jolie carrière m’a souri, même si, je dois le reconnaître, le placard doré dans lequel je plastronne ces derniers temps signifie que je n’accèderai jamais au top management de la firme. Ce type de promotion est réservé aux dents longues et aux coups bas. Je parle en indien. Je m’amusais, gosse, de ces noms d’apaches dans les romans de Rudyard Kipling que je dévorais. C’est à de vieux briscards de mon acabit que l’on confie les missions sensibles, dont celle qui me conduit ici. Il me faut l’identifier puis la mener avec discernement, déjouer les terrains glissants, redoubler de prudence et de finesse, contourner les pièges que recèle toute situation à risques, à commencer par le sourire trop complaisant à beaucoup d’égards de cette jeune traductrice chinoise. Je fantasme, sa gentillesse est professionnelle.

Ma société, pour reprendre le fil, ne cultive aucune modestie. Elle a beau vendre du jeu, du loisir, du rêve, choses somme toute assez insignifiantes, elle se drape avec beaucoup de fierté dans son logo. Tu connais bien sûr – qui pourrait l’ignorer ? le « S » de STAN, que l’on trouve sur les maillots de bain, chaussettes, chaussures, gants, moufles, raquettes, ballons, skis ; sans compter les polos, chemisettes, tee-shirts, casquettes, visières, shorts, caleçons, slips et même strings – j’ai personnellement vérifié -, que nous vendons par le monde entier. Le phénomène planétaire de STAN s’avère exceptionnel. Nous avons balayé les performances des leaders du monde ancien, les Coca-Cola, Nike ou Adidas, qui font figure de lilliputiens par rapport à l’empire que nos managers ont su créer et développer. Ils ont investi sur les cinq continents et particulièrement dans les pays dits émergents, en réalité les nouvelles puissances du monde contemporain. L’Europe se masque les yeux. Jusqu’au jour où ils nous mettront la raclée, sous des formes que nous n’imaginons guère. La Chine fascine, attire, effraie, depuis des lustres. Alors que la globalisation, la bataille climatique et sanitaire devraient faire de nous des partenaires liés par le destin de l’humanité, nous continuons à raisonner en termes de compétition, de vainqueurs et de vaincus. Nos conceptions de la puissance sont dépassées. Le regard ici s’ancre dans une philosophie multimillénaire de l’existence. Je crois que notre obstination farouche à apposer le « S » de STAN partout – jusqu’à l’imprimer sur les serviettes distribuées à la cantine pour se nettoyer les lèvres ; même, j’ose à peine te l’avouer, sur chacune des feuilles du papier Q des toilettes -, cette obsession du « S » indiffère nos amis chinois. Nous sommes devenus esclaves de ce « S » impudique qui brille en immenses lettres lumineuses au fronton de nos édifices et en particulier au sommet du bâtiment central de Shang Zhou, cette usine dans laquelle je me rends chaque jour accompagné de ma délicieuse interprète chinoise. Nous feintons d’ignorer qu’il disparaîtra comme les feuilles balayées par le vent. Cette arrogance puérile me glace.

Au quotidien, nous baignons dans un univers de marques. Elles avalent les noms de leurs salariés. Nous nous désintéressons de celles et ceux qui inventent, dessinent, construisent, ici une voiture, là un équipement électroménager, ou encore un boîtier pour stocker nos CD, une table pour partager la joie d’un repas avec des amis, une éolienne ou même une cuvette de water ; quoique Jacob Delafon se signale par trop devant nous à chaque fois que nous urinons, comme si le seul nom que nous devions retenir parmi tous ces entrepreneurs soit celui d’un dessinateur de commodité. Sinon, que savons-nous de ces gens merveilleux qui passent leur vie à innover en réfléchissant à nos besoins ? Ces génies chargés de calculer, vérifier, ajuster, contrôler, ces serviteurs de nos menus plaisirs, auxquels nous n’accordons jamais l’ombre d’une pensée. Le fait de payer nous dédouanerait de tout remerciement ? Nous jouissons de ces biens sans jamais nous soucier de ceux qui les ont imaginés et fabriqués. Nous devrions tomber à genoux en invoquant le nom de chacun, de chacune, ingénieurs et ingénieures, cheffes d’équipe et contremaîtres, ouvriers et ouvrières, tous anonymes. Aucun ne signe rien. Sans compter ceux et celles qui nous rendent chaque jour des services inestimables, ces postiers, vendeuses dans les supérettes, flics et fliquettes qui fluidifient la circulation, éboueurs et coursiers, instituteurs et professeures qui éduquent nos enfants, nourrices, puéricultrices, personnels soignants et radiologues dont nous ne percevons que la blouse blanche, sans oublier ceux que nous ne croiserons jamais, chargés de la sécurité des navires qui rentrent dans les ports, sauveteurs en mer déchaînée, douaniers, conducteurs de camions, de taxis ou de TGV, et que sais-je encore, cette foule anonyme qui nous facilite l’existence et dont nous ignorons l’identité. Chacune de ces personnes, si on y réfléchit, rend à la collectivité des services inestimables et accepte consciemment le plus complet anonymat, que les prestations soient gratuites ou payantes. En avons-nous conscience ? Seul l’auteur revendiquerait la reconnaissance de son patronyme ? De quel droit ? Au nom de quel privilège ? Qu’en dis-tu, toi, l’artiste ?

L’important sera notre personnage, son message. Notre tâche commune, le formuler.

Georges

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Georges,

Je lis et relis la vision que tu m’as transmise. Elle ne manque pas de m’interroger. Tu parles d’un Rayon d’émeraude. Je le situe mal, autant t’en prévenir. Tes allusions me restent obscures. Tu esquisses une poignée de gamines ronronnant autour de leur père. Des diablesses, oui, avides de se jeter sur lui. Est-ce un comportement habituel chez des fillettes ? Un psychologue de bas-étage découvrirait dans cette image pseudo-bucolique le déguisement à peine fardé d’un fantasme d’amours pluriels teintés d’un zeste provocateur. Je ne t’imagine pas un instant vivre dans un pays imaginaire, entouré d’une nuée de filles avec lesquelles tu communiquerais par la pensée. Tu es bien trop rationnel, sérieux, soucieux de ton apparence et de ton bien-être. Quant aux imbrications de lignes invisibles, celles qui unissent dans le ciel les figures du zodiaque, celles qui relient les doigts d’Egor aux jouvencelles, je ne sais comment les analyser. Me demandes-tu de donner une signification à tes descriptions ? Ces expressions que tu emploies, d’où te viennent-elles ? Des images que tu m’as rapportées ? D’une mise en forme personnelle dans laquelle tu aurais glissé tes obsessions ? je me sens désarmée.

Rien ne t’empêche de divaguer, Georges, ni d’écrire des voyages fantastiques ! Abandonne-toi à la féerie des mots, embarque dans la poésie des couleurs, fais-toi plaisir. L’écriture a cet incommensurable avantage de ne pas coûter cher. On peut y passer des heures gratis. Quelle chance tu as ! Invente-toi un projet insensé, une histoire abracadabrantesque pour justifier tes besoins de dépaysement. Parfois, je m’imagine une vie familiale rangée, un homme qui m’attendrait le soir, des envies partagées de cinéma, de dîners impromptus dans de bons restaurants. Oui, il m’arrive de saliver quand je surprends des couples enlacés aux terrasses des cafés. Je pense à mon compte en banque dans le rouge, j’angoisse du manque de chauffage en hiver, je me désole à constater ma vie d’enterrée vivante entre mon grenier et ma trappe à rats, entourée de tous ces êtres froids qui ne pipent mot. Pourtant, je ne changerai rien, je le sais, ma vie est là, dans cet atelier. Trouverais-je le plus sympa des mecs qui m’offrirait une existence normale, il ne faudrait pas longtemps pour que je ne le supporte plus et que je l’éjecte de mon jardin. Je suis ainsi, j’ai besoin d’espace et de silence, de rester le temps nécessaire les mains dans la glaise, sans avoir de compte à rendre, à personne, ni me justifier, même s’il m’arrive de tomber en pleurs à genoux les jours de déprime.

Si tu aimes grimper dans mon atelier, c’est pour te créer la bulle d’ivresse dont chacun a besoin. Certains boivent, d’autres se droguent, d’autres draguent. Certains se grisent de pouvoir, de grosses voitures, de poupées maquillées qui gloussent. Toi, il te suffit de passer la tête par la porte de Gloria et de glisser ta paume sur les travaux de cette pauvre folle. J’incarne ce moment de grâce où tu contemples l’éclosion de l’art. Tu t’assois sur ma banquette bancale, je te sers un thé – tu vois, je ne suis pas complètement sauvage, je connais les bons usages, les règles de civilité -, je m’adosse à mon tabouret. Nous parlons, moi de mon manque de sous, des acheteurs pétrifiés par la crise, des mécènes sans fric ni couilles, des envies des gens ; ils ne jurent plus que par la vidéo, le numérique, le virtuel. Tu me racontes la vie dehors, les gens qui s’engagent, les mouvements qui aident les réfugiés dans le quartier. Tiens, j’y pense, Georges, les migrants, ils campaient à deux pas de chez moi il y a quelques semaines, avec femmes et enfants, à pisser, chier et dormir dans le froid sous des tentes de guingois. La mondialisation, voilà son visage, sous ma fenêtre. Certains voisins se sont engagés dans une association, ont décidé d’apporter assistance à ces pauvres miséreux. Ils viennent des pays les plus pauvres ou les plus sordides avec leurs deux bras, leurs deux jambes et l’envie de travailler pour gagner quelques sous et retrouver une vie décente. Moi, je suis incapable de m’impliquer, je l’avoue, je ne peux pas. Je sors dans la rue, je croise cette chienlit. Je rentre dans mon atelier crever les yeux de mes poupées ou tordre le cou de ce général dont le portrait m’a été commandé par l’armée. Je t’admire de « vivre avec », de supporter sans états d’âme le fracas du monde, de commercer avec des Etats si peu recommandables. Le dégoût me submerge, j’en dégueule. Tu voyages de pays en pays, tu côtoies la misère et le luxe, et tu es capable de revenir à la maison dorloter ton épouse et élever tes fils pour qu’ils deviennent les élites de la nation. J’admets que tu aies besoin de rêver Georges, mais suis-je en mesure de t’aider à écrire Egor ? Je ne comprends pas ton projet. Je suis désolée de te le dire avec franchise. Je regrette de m’être associée à ton initiative. A moins que, pour des raisons que j’ignore, tu me caches des éléments importants, des indices indispensables. A toi de m’éclairer, de dissiper des coins d’ombre. A ce stade, la seule chose que je peux te suggérer, c’est de pousser la porte de mon atelier à ton retour, le thé sera toujours prêt pour toi, tu le sais, c’est ma modeste façon de t’accompagner.

Ta fidèle Gloria.

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Gloria,

C’est contre le Ciel, contre Dieu lui-même, que les héros dont je t’ai parlé se sont dressés. Ces petites personnes ont gagné leurs galons de personnages dans cet affrontement radical. Celui qui croit en la divinité, qui met ses pas dans les pas de son Seigneur, n’a aucune chance d’apparaître un modèle. Au mieux, il deviendra un saint. L’obéissance, si elle en fait un serviteur du Serviteur, le prive de prestige et le disqualifie pour recueillir la reconnaissance de ses contemporains. Pourtant, du courage, il en faut pour tout abandonner et prendre le risque de tout perdre, la Terre et son cortège de joies charnelles, le Ciel et ses béatitudes, si cette confiance se révèle une illusion. Cette volonté-là, à l’échelle de nos vies, ne paie pas. Non, c’est dans le défi que l’Humain s’affirme, dans la lutte que Prométhée suscite l’admiration. Don Juan, séducteur de femmes et rival des hommes, s’avance crânement pour serrer la main du Commandeur, Orphée n’hésite pas à braver les Enfers pour rechercher son amoureuse, Faust porte le coup au plus loin en signant un pacte avec le Diable. Ce qui fonde le mythe, c’est la révolte contre Dieu. Or Dieu, de nos jours, n’inspire plus aucune peur.

Il y a dans notre besoin de personnages mythiques la volonté de nous cacher derrière l’ombre d’humains plus grands, plus valeureux, porteurs de nos colères et de nos angoisses, capables de franchir les mesures et d’aller au bout de leurs désirs de savoir, de jouir, de dominer, de conquérir. Bien souvent, que dis-je, le plus souvent, nous n’avons qu’à peine l’audace de rêver ces protestations, ces cris de déraison, ces parjures. Alors, grands dieux, de là à les vivre ! De là à donner corps à ces tressaillements qui nous ébranlent, à ces envies subites qui s’emparent de nous et nous poussent à commettre l’irréparable ! Nous sommes civilisés, nous avons désappris les forces magiques, nous avons lissé la Bête en nous et tué le démon qui aspire à nous dévorer de l’intérieur. Tu le sais, Gloria, toi qui aimes la vie dans son déséquilibre, quand elle s’enfonce brutalement dans le tréfonds de nos âmes. Y rougeoient des lueurs inquiétantes où se confondent les torrents de la félicité et les clameurs de l’Enfer. Tu trahis dans les traits des visages cette densité humaine forgée dans nos viscères. Là réside l’attirance irrésistible du sacré, qui s’oppose à la mesure calme du profane par ses deux pôles tragiques qui joignent dans une même incandescence la Sainteté et la Souillure. L’homme moderne est raisonnable. Pourtant, il pressent l’exultation infinie des béatitudes, l’abandon irréversible à la grâce. En lui bouillonnent, dans le vase clos de son ventre, le marécage des passions sulfureuses, la vomissure des crachats, la gueule glapissante du dragon. Nous avons raison de nous élever contre ces instincts primaires qui exigent la vengeance, le sang, la mort ; raison d’éduquer nos enfants comme Egor ses sept filles. Ne les aide-t-il pas à aimer ce qui est beau, bon et bien, ce qui les élève et les grandit ; et à rejeter ce qui les rabaisse au rang de l’animal ? Raison de nous astreindre à nous comporter en voisins aimables et serviables. Sans ignorer qu’au fond de nous, malgré nos efforts, malgré notre attention quotidienne, nous restons bâtis sur des pilotis fragiles. Au creux de nos reins, telles des vagues prêtes à jaillir à l’assaut de nos remparts, des lames visqueuses et brûlantes s’aiguisent pour mieux nous poignarder. Alors, quand les couteaux sont sortis et que nous nous laissons submerger par l’indicible, nous en appelons à ces personnages mythiques pour qu’ils nous expliquent d’où nous venons et ce qui nous déchire.

Le héros nous cache et nous couvre, il jette à notre place sur l’agora les mots grossiers qui nous effraient, sort sa dague et ose tuer, signe avec Satan l’alliance renversée, rejette l’ordre social, bafoue les diktats de la biologie, inverse la loi immuable qui semble être, pour aujourd’hui et pour toujours, le lot et la prison de l’humain, dans l’absurdité d’un destin implacable tissé de douleurs, de drames et de tristesse, d’ennui.

Egor est le héros de notre temps.

Georges

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Gloria,

Mes explications manquent de clarté, j’en conviens. Je me pose moi-même les questions que tu m’as transmises. En quoi ce géant qui soutient la voûte céleste et déambule en tenant ses sept fillettes par des fils dorés est-il de la trempe d’un mythe ? Qu’y a-t-il de subversif dans son regard paternel ? Dans son amour de ses sept poupées de blé, de maïs et de riz ? Serait-il trop attentif à leurs moindres désirs, à l’écoute de leurs tocades ? Je n’en crois rien. Je l’observe. Voilà l’heure du bain. La mousse déborde de l’immense baignoire où ils se sont réfugiés tous les huit. Egor est assis. Les fillettes sautent et dansent dans les éclaboussures et les gerbes d’eau. Baignoire peu ordinaire, rien n’est ordinaire avec Egor. Avec lui, la moindre réalité se métamorphose. La baignoire dessine une crique avec une légère excavation dans laquelle Egor est venu caler son dos. Aïcha La vivante, Iris La joyeuse, Alexia La rêveuse, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Eva La rigolote, Noah L’appliquée et Morgane L’effrontée s’ébrouent, simples dans leur nudité naturelle. Elles se brossent, se frottent, se lavent mutuellement sous l’œil attendri d’Egor. Les barques traversent la mer, les girafes fendent les lames, les maisons flottent et chahutent, les ours plongent puis ressurgissent ; des fleurs s’épanouissent, des fontaines d’eau ruissellent en jets puissants et ricochent contre les ventres et les dos. Les visages rient. Sur le rebord de la plage, Aïcha La vivante a grimpé sur un monticule de sable mouillé au sommet duquel elle plante un fanion. Ses longs cheveux noirs sont retenus en couette. Elle regarde au loin, vers le large, la main en visière, sirène phare répondant à l’appel de l’horizon. Egor a dressé le sceptre de Neptune et les chevaux fouettent la mer du battement de leurs sabots, les bateaux s’entrechoquent dans la baignoire-océan, le vent s’est levé.

Cet homme ne s’occupe pas de puissance, se moque visiblement de l’argent, ne se soucie pas de transformer le monde ; un anti-Streber, si on entend par là un individu qui avance obstinément, modèle enraciné dans notre inconscient collectif. Voilà un personnage tranquille, en paix avec son corps, dont il ne se sent ni maître, ni esclave ; muraille de muscles, poitrail puissant de centaure, torse velu qui résonne comme une forge, cheveux gris quasiment blancs, cou large, nez fin. Les rides marquent son front, soulignent de poches ses yeux glauques et sculptent ses joues et son menton. Son énergie procède de sa fusion avec le Rayon d’émeraude dont sont issues les sept filles. Leur nuit de noce fut une nuit de démesure et d’amour, quand les corps exultent et ouvrent les cieux. En ces instants de grâce, chacun de nous croit enfin percer la bulle de temps contre laquelle nous ne finissons pas de buter, de la tête, des pieds, du cul et de la verge, quand il suffirait peut-être pour la dissoudre d’un peu de salive crachée par terre. Egor marche droit dans la vie. Que sais-je de lui, en réalité ? Peu, à dire vrai. Le Rayon d’émeraude assure à la maisonnée égorienne la subsistance quotidienne et la nimbe d’une atmosphère paisible au sein de laquelle Egor et ses sept filles vont et viennent, chacun vaquant à ses affaires. Egor s’honore d’appartenir à ces insoumis qui ont jeté au vent diplôme et carrière pour s’adonner à l’éducation de leurs enfants. Provocation ? Et alors ? Il n’a pas de grand besoin, se satisfait des plaisirs gratuits de la vie, faire l’amour, contempler la nature, esquisser quelques exercices physiques. Un homme heureux ? Est-ce si fréquent qu’il mérite d’être condamné ? Un original ? Ma foi, personne n’interdit l’originalité, au contraire, et tant mieux !

Certains rêvent de voyager dans des pays exotiques, de descendre en rafting des torrents, d’amasser des fortunes, de se dorer sur une plage. Je n’ai jamais cessé de m’interroger sur le sens de la vie. Malgré mon travail très absorbant, j’ai passé ma vie à essayer de comprendre pourquoi nous nous levions le matin plutôt que de rester au lit. Quelles raisons de vivre et de mourir partagent les gens qui habitent dans le même immeuble, les uns au-dessus et au-dessous des autres ? Quête de toujours. Je ne te raconte pas d’histoire. En colonie de vacances où mes parents m’avaient envoyé, alors que j’étais un des plus jeunes, j’horripilais mes copains avec mes questions et mes remarques, je les bluffais. Ils m’appelaient Le Sage malgré mes douze ans parce que je les impressionnais. J’en rigolais. Je savais bien au–dedans de moi que je n’étais pas sage du tout, voire beaucoup moins qu’eux qui s’amusaient avec des jeux innocents quand j’aiguisais déjà ma curiosité à scruter les tréfonds de l’âme humaine. Bien plus tard, en vacances à la plage avec mon épouse et mes enfants, je distrayais les baigneurs, dévorant en maillot de bain avec un bob sur le crâne les épais ouvrages de Mircéa Eliade sur L’histoire des croyances et des idées religieuses. Chacun se débrouille comme il peut. Je te livre une confidence : les personnes comme Egor, qui clament leur droit à la paresse, m’agacent. J’ai beaucoup de mal à accepter ce genre de revendication. Des Chinois, ici, ne se gênent pas d’ailleurs pour se moquer de notre addiction aux congés. A cinq heures de l’après-midi, certains, d’une voix douce empreinte d’une gentillesse hypocrite, m’invitent à regagner mon hôtel pour savourer un thé. Eux butinent. Il ne suffit pas de le dire, Je te le confirme. J’ai sous les yeux l’usine du monde ! Même si Mao a avalé son chapeau, les Chinois restent une marée de fourmis rouges. En cordées infinies, intarissables, inexpugnables, ils s’activent partout, en tous sens, chacun à sa place, efficaces et discrets, au service d’une reine-mère invisible. Elle trône, à l’image de l’empereur jadis au cœur de sa capitale, cœur vide, inaccessible, insondable et absent, Cité Interdite. Aujourd’hui, le dieu secret de ces centaines de millions de Chinois, c’est l’abstraction du dieu Argent. Ils se gaussent de nos emplois du temps de retraités, de notre amour du farniente, de nos loisirs de milliardaires endettés, de nos états d’âme de Vénitiens nostalgiques. Notre « art de vivre » les amuse, ils nous regardent comme des dinosaures. Parfois je me demande pourquoi nous n’avons jamais élevé au rang de héros des capitaines d’industrie ou de banque qui ont forgé la fortune de l’Europe, des caractères de la carrure des Jacques Cœur, Jacob Függer, Oberkampf ou, plus près de nous des Francis Bouygues, Jean-Luc Lagardère, Marcel Dassault, François Pinault, Vincent Bolloré, Xavier Niel ou Bernard Arnault. Sans compter les américains qui fascinent notre jeunesse, Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou Egon Musk. De grandes familles ont donné leur nom à des sagas, les Thibault, les Buddenbrook. Jamais la jeunesse ne s’est identifiée à ces aventuriers pourtant riches, conquérants, jamais l’idée n’est venue de les élever au rang de références majeures, preuve que l’argent, s’il éveille les convoitises et trouble le regard, ne comble pas le cœur humain.

Pour en revenir à notre discussion, je dois reconnaître – et avouer – que je ne distingue rien à ce stade de très subversif chez Egor qui puisse me justifier de l’élever au rang de mythe littéraire. D’ailleurs, a-t-on jamais vu un homme heureux devenir un mythe ! Non, décidément, les personnages épanouis n’intéressent pas. Alors, t’enquières-tu avec raison, pourquoi s’attacher à Egor ? Cette question, sache-le, taraude mon sommeil.

Georges

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La façon dont cet homme secret se livre et se cache me trouble. Sa quête m’interroge. Qu’attend-il de moi ? Que me chante-t-il à travers ce bain ambigu, ces allusions au bonheur ? Du bonheur, j’ai une idée très précise, très peu théorique. Je suis heureuse quand je suis amoureuse. La définition frise la brève de comptoir, j’en conviens. Vérité personnelle. Je reconnais qu’être amoureuse traduit un état fugitif toujours suivi de serrements de cœur à fendre pierre et ne rime à rien. J’aime faire rimer ce rien avec « viens », quand mes lèvres s’approchent de la bouche d’un soupirant et que nos désirs se conjuguent. Dans cette extase, ne compte que ma passion. Je serais capable de sculpter nuit et jour pour exprimer le feu qui danse en moi. Le ciel se déploie, la mer s’étend, les odeurs s’exhalent et le moindre bruissement souligne le silence. Plus belle, hors de moi, je vibre à l’unisson de l’univers. Si le paradis avait goût d’éternité, il serait ce moment où les corps, encore enchevêtrés, restent enlacés ; les amants ont tout donné, tout reçu. Pourtant, je ne souhaite plus être amoureuse. Je ne veux plus entrer dans la vie d’un homme, ni m’innerver dans ses ramifications, ni me saouler de ses discours. Trop de douleurs, de déceptions, d’infinies tristesses. Trop de désillusions.

Je ne serai jamais amoureuse de Georges. Cette certitude nous rapproche. Peut-être a-t-il eu envie de moi, au tout début, quand il était passé me surprendre à l’atelier. Peut-être n’était-il pas revenu que pour l’Africaine. Peut-être ai-je été tentée un jour d’effleurer les lèvres qui avaient embrassé mes doigts. Ce secret nous lie et l’autorise à me confier ses divagations. Il m’oblige. Pour ne pas perdre cette complicité, j’accepte le rôle qu’il m’attribue, observatrice amusée de ses démêlés avec lui-même, témoin distante de ce forage in utero. Je pressens un événement. Ce voyage apparemment innocent ne le restera pas. Georges se préoccupe trop des stigmates de l’âme pour cheminer oisivement sans but. Je ne devine pas encore le dénouement, quand viendra la chute et qui portera le coup. J’ai appris, en façonnant l’argile et en la fondant en bronze, à tourner des jours et des jours autour d’un bloc qui résiste et se refuse à livrer le mystère caché de son personnage. Il y faut de la patience, de la colère parfois, de la douleur souvent, de l’amour, toujours.

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Gloria,

Les quelques scènes que j’ai rapportées t’ont troublée, me dis-tu. Tu n’as pas trop goûté la séance de baignade, ne sachant comment apprécier ce bain collectif où les nymphettes batifolaient sous le regard attendri de leur père. Non, de grâce, Gloria, ne sois pas si sensible à l’air du temps ! Que penseras-tu alors de cet épisode où, jeune papa, il lui revenait de s’occuper, quasiment jours et nuits, de ses sept fillettes ? Son épouse, appelée pour des raisons professionnelles à éclairer d’autres contrées de son rayon de lumière, lui avait laissé la responsabilité des enfants. Je le vois, au matin, après les biberons donnés à chacune, s’atteler à la fastidieuse opération des changes. Je ne te cache pas que j’admire ce géant chevelu, taillé pour charrier des tonneaux de vin, s’occuper si délicatement des petits êtres qui criaillent et pleurnichent. Chacune réclame d’être lavée la première afin d’entamer, après le rot subliminal, la douce sieste apaisante. Voici Egor, magistral, prenant en bonnes mains l’affaire, déculottant, nettoyant, attentif à calmer les irritations de la peau, à enduire les plis et les fentes, à éviter les brûlures, emballant les petits fessiers pomponnés dans des couches lavables, puis passant les boléros et les salopettes.

Aïcha la Vivante, Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Noah l’Appliquée ont grandi. Egor continue à régenter la maison, véritable fée du logis que les filles traversent d’un éclat de rire, dans une traînée lumineuse de rouge à lèvres et de senteur d’aubépine. Il sait que, dans le voisinage, les voisins se gaussent de cet homme au foyer, de ce colosse qui joue aux petites mains. Il court au marché à peine les turbulentes adolescentes parties en cours, mijote de délicieux plats, passe l’aspirateur, croise les bras devant le désordre de Morgane L’effrontée, retape les lits de ces jeunes filles trop pressées, range dans les armoires slips et premiers soutien-gorge, lance les machines à laver, étend le linge, corsages, jupes, tee-shirts et sous-vêtements, vérifie que la vaisselle du petit déjeuner a été mise dans l’évier. Egor entend les ricanements sous cape mais, je vais te dire, il s’en contrefiche. Ces basses médisances le font sourire.

Aïcha la Vivante… sa préférée, son talon d’Achille ! Il aime s’installer près d’elle en fin de journée. Elle le regarde d’un air malicieux, cache ses yeux derrière ses cheveux noirs, puis éclate de rire. Aïcha lui demande de se retourner et essaie une robe, une deuxième, une troisième. Elle est si belle Aïcha dans ses douze ans rayonnants, si différente des autres enfants, avec sa peau brune de soleil, ses ongles peints en rouge vif pour attirer les regards.

  •  Méfie-toi, Aïcha La vivante, lui a dit Egor, méfie-toi des garçons, tu es belle comme un cœur, tu vas te brûler les ailes.

Elle a ri, a dessiné une moue sur ses lèvres, a haussé les épaules en faisant glisser le long de son bras sa tunique orange.

  • Tu es là, Egor, pour me défendre ! lui a-t-elle répondu en se serrant dans ses bras.

Elle est la seule à le nommer « Egor ». Ses soeurs l’appellent « Papa ». D’où vient cette habitude ? Personne ne le sait. C’est ainsi.

Gloria, je partage tes interrogations. Tes réactions me rassurent. Je sens percer ton intérêt pour Egor, cela me réjouit. Plus que l’homme, c’est l’humain que nous devons comprendre et, au-delà, le symbole qu’il représente que nous devons appréhender. Alors même que je suis, comme toi, en approche de son mystère. Nous allons poursuivre ensemble. Je serai ton guide dans cette initiation paradoxale puisque j’ai besoin de toi, de tes conseils et de tes avis, chère Gloria, mon amie, pour aller de l’avant. 

Georges

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Georges

Tu reviens de nouveau, et avec insistance, sur les fonctions ménagères qu’Egor semble assumer avec aisance. Que veux-tu me dire ? Y crois-tu vraiment à ce rôle domestique dont l’air du temps voudrait nous convaincre qu’il remédiera au malheur du monde ? Te serais-tu vu, toi, pouponner toute la journée ? Tu connais mon combat militant. Je n’exerce pas ce métier de hussard par hasard, à charrier mes blocs de pierre. J’assume tout, tu le sais bien. Je suis homme à réparer les fuites, tenir mes comptes, négocier mes partenariats. Mais aussi totalement femme. Je te mets en garde, ne t’avance pas trop sur ce terrain glissant. Tu auras contre toi la gente masculine, qui ne te pardonnera pas, et la moitié de l’humanité, qui ne te comprendra pas. Si tu te soucies de tes lecteurs et lectrices, ne va pas leur compliquer la tâche, ne leur casse pas leurs représentations.

Tu me parlais dans ton premier message d’une mission qui te menait en Chine. Comme tu es avare d’informations ! Détaille-moi cette expédition secrète, apaise ma curiosité. Elle m’intrigue. Que découvres-tu dans ce pays de fantasme au bout du monde ?

Et puis, Georges, sois moins sérieux. Délivre le joueur en toi. Amuse-moi, raconte-moi des histoires. Je voudrais entendre ton personnage. Tu cherches des excuses. Tu peines à décrypter son identité, ses propos, ses intentions. Tu t’interroges sur les relations qu’il entretient avec ses filles, sur ses rapports avec son épouse. Tu voudrais le cerner et l’identifier avant de commencer ton roman. Pourquoi ne pas renverser ton approche ? Te lancer dans l’écriture et miser sur le fil de la plume pour le surprendre dans son quotidien ? Lever pas à pas les incertitudes ? Dénouer les nœuds de ce personnage à chaque escale ? N’as-tu jamais envisagé – ce n’est qu’une piste – de le mettre en résonance avec toi ? Je te soupçonne de vouloir te protéger derrière un statut d’observateur extérieur et neutre. Crois-tu que tu t’en tireras ainsi ? L’écriture est dangereuse, Georges, autant que la sculpture. Des passions dévorantes. Elles ne laissent pas indemnes. Cesse d’être ce cadre rationnel, exhaustif, posant ses hypothèses, déroulant ses raisonnements, recherchant et analysant les causalités. Attends-toi à être bousculé.

Allons, Georges, continue et bon courage pour la suite.

Gloria

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Gloria,

Je réponds à ta question sur les raisons de mon déplacement à l’autre bout de la Terre. Me voici en Chine depuis un mois pour une mission qui ne me dit rien qui vaille. Je ne pouvais pas la refuser. Je fais partie de ces cadres montés en grade, qui ont bourlingué au service de STAN un peu partout dans le monde. Sans doute suis-je devenu un de ces incontournables, ces types agaçants qui connaissent dans le détail les secrets de la boîte et ont tissé des réseaux dans la plupart des secteurs stratégiques : trop chers à licencier, éventuels fusibles pour certaines tâches ingrates où STAN a besoin de compétence rare. Sauver des situations au bord du précipice, ma spécialité, ma carte de visite. On me laisse tranquille des mois puis soudain je suis appelé en urgence pour trouver des solutions à des problèmes qui dépassent les responsables locaux. Ce boulot de pompier de haute voltige exige de la disponibilité intellectuelle, de l’écoute et du sang-froid. Il me va bien. Oserais-je prétendre qu’il m’amuse ? Ici, dans cet univers inconnu, à dix mille kilomètres de mes bases, malgré tous les outils numériques que STAN met à ma disposition, je me sens inquiet. Il a fallu que je parte très vite, l’urgence dévorait la gigantesque usine de Shang Zhou, l’un de nos fleurons d’où nos produits sortent à des prix imbattables. Nous inondons le marché international de notre logo. Une grande marque populaire ! Notre image se décline dans ce slogan mondial « Le luxe à portée de votre main ». Stan incarne le rêve des champions sur les épaules de l’amateur qui court le dimanche matin en se prenant pour Usain Bolt. Je méprise cette multinationale qui me paie grassement mais je l’admire. Quelle réussite !

Je suis arrivé ici sans aucune préparation avec pour seule consigne de calmer les affaires, remettre de l’ordre. Je ne connais pas un mot de mandarin, d’ailleurs, je ne sais même pas s’ils le parlent dans cette région. Les rares personnes s’exprimant dans une langue étrangère baragouinent un anglais incompréhensible. Heureusement, Li m’assiste, avec ses yeux modestes et son doux sourire. J’ai râlé de devoir filer précipitamment, je dois te le confier, car Egor occupe mon esprit depuis quelques semaines. Au moment où je commençais à percevoir des images, cette phase privilégiée où les intuitions se transforment en pistes, mon départ intempestif m’a été annoncé. J’ai dû remballer mon portable, mettre en vrac dans ma valise les quelques notes que j’avais prises sur un bloc. Oui, je te le concède, je cultive des méthodes de senior, utiliser de nos jours un stylo et des feuilles blanches, quelle ringardise ! J’ai besoin de ce contact, de ce tâtonnement. Je trace des cercles autour d’un mot, d’une phrase, d’une idée, je les relie par des traits. Si j’avais vingt ans, j’écrirais différemment, sans doute, ce n’est pas le cas. D’ailleurs, je ne regrette pas d’avoir dépassé ce cap de la jeunesse. J’apprécie ce costume vieilli de quinqua,  ce corps un peu alourdi, mes lunettes de myope, l’envie de somnoler qui me taraude désormais après chaque déjeuner ; avec aussi cette capacité de déceler la vraie urgence de la fausse, ce qu’on appelle l’expérience, fruit des années passées à me soucier en vain de broutilles. Le silence de l’usine de Shang Zhou ne me plaît pas. Je manque d’indices. Je ne perçois pas la tessiture des événements qui se trament sans bruit. Je suis allé examiner les comptes pour comprendre la vérité de cette singulière usine. Je me suis promené dans les environs pour humer l’air empesté qui se dégage des hautes tours au sommet desquelles le fronton lumineux de STAN éclabousse l’horizon. Je regarde, j’écoute, je renifle, je me suis mis en mode veille. Hier, je me suis égaré dans le parc, à proximité de l’usine. Soudain, une mer de Chinois et Chinoises de tous âges m’a entouré. Ils remuaient lentement leurs corps dans un rythme qui frôlait l’immobilité. Gestes millénaires répétés à l’infini par cette vague humaine. Elle ne déferlait pas, restait accrochée dans l’air. Un tsunami en suspension m’encerclait et menaçait mes épaules d’Occidental blanc d’un nuage de paix. L’atmosphère s’est rafraîchie. J’ai ralenti ma marche, je ne me sentais pas oppressé. Je me serais presque mis à genoux au milieu de ces hommes et ces femmes qui ne prêtaient pas attention à moi et déroulaient leurs gestes traditionnels et indéchiffrables, sans qu’il me soit possible de déterminer leur guide, celui dont ils suivaient avec application et même minutie le mouvement, ce maître invisible avec lequel ils communiaient et que je ne percevais pas. Je suis rentré chez moi à demi rassuré. L’usine de Shang Zhou me cache son mystère.

Georges

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Tu t’étonnes et perds le fil ? Où donc voudrais-je te conduire ? Gloria, aide-moi au contraire, file-moi comme un bon détective suit du regard l’homme qu’il poursuit. J’avance avec précaution, en tâtonnant. J’ignore le nombre et la nature des étapes. J’ai besoin de tes conseils. N’hésite pas à me mettre en garde, à corriger mes incohérences. Je chemine pas à pas. Quand tu amorces ton combat avec la glaise, as-tu en tête ton angle d’attaque ?  Sais-tu comment tu vas procéder ? Connais-tu à l’avance les difficultés que tu rencontreras ? Ne te laisses-tu pas guider par l’inspiration ? La prise en main est précédée d’un long temps de maturation, de lecture, de réflexion pour mieux cerner le caractère de l’homme ou de la femme dont tu dois sculpter le buste. J’ai souvenir de multiples photos, de face, de profil, de trois-quarts, affichées dans ton atelier afin d’approfondir les séances de pose avec ton sujet. Temps d’accoutumance, d’observation, de réflexion. Je t’imagine, recroquevillée sur ton divan, l’esprit concentré, le regard vague, à la recherche des clés pour percer le secret de ton personnage et lui insuffler l’expression juste. Aussi, ne t’inquiète pas de mes détours apparents, je les tiens pour essentiels. Ils me permettent de mieux cerner mon projet et de l’approcher de biais. J’en reviens à ta question qui doit nous guider. Nous devons ensemble y travailler, notre réponse conditionne la suite. Elever Egor au niveau d’un mythe, une gageure ? En quoi est-il subversif ?

Effroi et stupeur…  Je te sens sceptique. N’as-tu donc jamais été effrayée ou stupéfaite ? Et moi ? Nous sommes si blasés. Spectateurs revenus du bout du monde, bombardés de clichés, conditionnés par des images qui prétendent ne rien nous cacher. Nous côtoyons chaque jour les gouffres du vice et de la mort, les drames de la folie humaine et les fureurs de la nature. Plus rien ne nous étonne. Oui, je te l’accorde, devant le spectacle des Twin Towers enfourchés par les avions du fanatisme, nous avons tressailli. Regardant les films amateurs ayant capté la muraille d’eau déferlante du tsunami de Sendaï, nous avons tremblé, mais à peine plus qu’en visionnant les images de fiction du dernier Clint Eastwood. Peut-être nous dresserons-nous, mortifiés, si un jour un champignon atomique surgit d’une de nos centrales nucléaires, s’élève au-dessus de nos têtes et s’abat sur nous en un nuage cosmique mortifère. Peut-être… J’entends déjà ceux qui contesteront la catastrophe, invoqueront un montage calomnieux et calamiteux, lanceront une pétition sur leur blog, avant de finir pétrifiés dans un sarcasme.

Plus rien ne nous effraie, plus rien ne nous choque. Nous vivons d’une succession ininterrompue d’émotions, qui rythment l’actualité. L’une chasse l’autre, est bousculée par la suivante. Adrénaline quotidienne, stimulus qui nous éveille le matin quand nous ouvrons notre radio pour écouter les malheurs qui ont frappé la planète durant notre sommeil. Pas de drame cette nuit ? D’inondation en Louisiane ? De typhon féminin au nom d’Iris, de Noah, Morgane, Naïs, Alexia, Eva ou autre Aïcha ? De tremblement de Terre, d’alerte Seveso, de cabines de téléphériques chutant dans un précipice ? Aucun lycéen américain déboussolé n’a tiré à bout portant sur ses camarades ? Aucun chef de gouvernement n’a été renversé par les fluctuations incontrôlables de marchés devenus fous ? Pas un seul terroriste ne s’est explosé par solidarité en massacrant des foules au nom de l’amour de Dieu ? Ni même le moindre virus pour nous confiner ! Quel ennui ! Et de fermer rageusement le poste !

Quelle piqûre pourrait nous sortir de cette léthargie ? Depuis que le bonheur s’est substitué au salut, tout est vain ! Du salut, nous ne savions rien, nous risquions de le rater. Nos existences, tenaillées par cette angoisse, étaient tendues dans une quête qui nous hissait au-dessus de nous-mêmes. La vie s’habillait de sens face à ce défi sans âge, venu de la nuit des temps, qui exigeait jadis de nos ancêtres qu’ils dessinent des traces ocres avec leurs mains sur les parois des cavernes. Pour l’atteindre, nous avons jeté au feu des vierges et des esclaves, bâti les flèches des cathédrales, dressé les lances des minarets. Pour l’approcher, nous sommes descendus aux Enfers. Pour le comprendre, nous avons scruté les textes sacrés, consacré nos vies à l’étude, renoncé aux ambitions légitimes auxquelles notre naissance nous permettait d’accéder. Pour le posséder, nous avons banni les joies de ce monde, abandonnant le pouvoir aux intrigants, refusant de caresser les femmes qui nous étaient promises, délaissant les plaisirs de l’argent. Nous nous sommes reclus ermites dans la solitude, missionnaires dans l’inconnu, entrepreneurs dans l’austérité, nous avons tout sacrifié. 

Tandis que le bonheur, que nous croyons chaque jour attraper, n’en finit pas de nous échapper. Nous le voudrions à nos pieds, enchaîné à notre confort, docile sous notre maîtrise, facile comme une femme vénale, lové dans la clameur des stades, cliqué dans l’interconnexion permanente des réseaux virtuels. Nous savons tout sur tout dans l’instant, comment pourrait-il nous glisser de nos mains ? Faudrait-il le scruter dans les journées vaines que nous passons à déambuler dans l’oisiveté musicale des centres commerciaux ? Nous finirions par croire que c’est au fond du désespoir que nous en trouverons l’entrée. Certains d’entre nous, les plus jeunes, les plus fous, les plus obsédés par l’angoisse du néant, n’hésitent pas à se tirer une balle dans la bouche ou massacrent allegretto leurs semblables pour en jouir un instant éphémère. Tristes temps !

Si le bonheur est aussi illusoire que le salut… Nous avons vécu aveuglés par les Lumières dans une erreur originelle qui nous a conduits dans l’impasse. Nous avons arraisonné le monde et ses richesses, traité les peuples en colons et les mers en poubelle, crû à la science et à ses techniques, réduit notre planète en un jardin marécageux et trahi l’humanité ! Pauvres apprentis sorciers ! La plèbe rampe dans la misère quand quelques nouveaux riches ventrus gigotent et se trémoussent dans leurs marées de pétrole, leurs stock-options et leurs privilèges de castes et de Parti. Si la vie, en un mot, se perd en illusion, alors, effectivement, chère Gloria, nous risquons de ne plus être jamais ni saisis, ni foudroyés. Ne nous restent que la dérision et l’indifférence.

Aucun tabou ! On peut rire de tout, dénigrer, piétiner, puisque rien ne vaut rien. Le malheur s’attable à nos repas et ricane dans nos surgelés dégoulinants. En vérité, combien de jours nous faut-il pour oublier les sursauts d’un Robin des bois étranglé dans d’étranges forêts ? Les bravades d’un Zorro qui avait cru déjouer la morgue des latifundiaires ? Les zigzags d’un camion fou broyant des innocents à Nice, Berlin ou Barcelone ? L’immolation d’un Bouazizi qui n’avait plus que son corps à offrir, tragique feu de joie pour une révolution de jasmin chassée, malgré nous et notre bonne volonté, par les embouteillages du week-end, la hausse du litre d’essence et le mariage de Kate et William ? Il faut bien rêver et Stéphane Hessel avait raison d’en appeler à la jeunesse pour s’indigner. Oui, qu’ils s’indignent, soupirions-nous, en bénissant d’un encouragement assoupi et lointain ceux et celles qui risquaient leur peau sur la Piazza del Sol ou la place Tahrir, qui n’hésitaient pas à braver des Etats fanatiques pour défendre Asia Bibi accusée de blasphème pour un verre d’eau ou narguaient en gilet jaune les forces du désordre mondial. Cela n’empêchera pas les patrons du CAC 40 de décupler chaque année leurs gains, ni les dictateurs des nouveaux empires d’ordonner aux chars de tirer contre leur propre population venue manifester les mains nues, ni les maffieux les plus respectables de s’enrichir en répandant la drogue, ce poison d’autant plus rentable qu’il s’enracine dans le désespoir de millions de jeunes.

Egor est de notre temps. Il ne défie ni Dieu, ni Diable, semble passer à côté des questions philosophiques de la vie, ne prétend pas maîtriser la nature ni remettre en cause les choix stratégiques de son pays en matière énergétique, ne défend pas les premiers de corvée. Il ne se bat pas contre les tyrans, ne court pas dans les manifestations, ne tire aucune gloire de sa vie privée, ne postule à aucun honneur, ne se livre à aucune intrigue pour obtenir une place sur une liste élective, briguer un poste dans une multinationale, accaparer des jetons de présence dans des conseils d’administration. Il ne fume pas de cigares dispendieux, ne voyage pas en jet privé aux frais de la République, ne se déplace pas en Porsche au Fouquet’s, n’organise pas de soirées berlusconniennes dans les palais présidentiels. Il ne milite ni pour la guerre faite par d’autres, ni pour la suppression de la chasse à la baleine, ni pour la survie des escargots dans le bas Languedoc, ni pour le relèvement du prix du lait. Loin de lui l’idée de remettre pas en cause l’ordre social, même si son comportement dérange le voisinage. Sa façon de jouer les « hommes au foyer » tranche par rapport à ce que le commun des mortels attend d’un homme. L’observer surprend. Lui, si fort, si grand, si moulé dans le bronze, comment trouve-t-il son équilibre dans les tâches ménagères qu’il semble accomplir par plaisir ? Faut-il attribuer cette attirance à un surdimensionnement de sa part féminine ? S’introduire dans sa relation avec le Rayon d’émeraude et déceler dans leur partage des rôles un équilibre mal ajusté entre leurs deux personnalités ? Le jour où il est tombé amoureux de la lueur de ses yeux, il a pressenti que cette rencontre serait sa chance et son malheur. Elle intrigue, cette femme-laser, lumière diffuse, présence légère et envahissante, au scalpel précis et subtil. Ils forment un drôle de couple. Lui, géant aux cheveux argentés, marche dans la vie avec pour sillage les éclats de rire de ses sept princesses ; elle glisse sans bruit, fugitive et captivante, femme source ne sachant rien, devinant, tapie dans l’ombre de ses filles qu’elle entoure d’un amour si profond qu’il est fiché en elles et les tient debout. Quelle preuve de confiance absolue que d’avoir remis à Egor la conduite de la famille, l’accompagnement quotidien des nymphettes, leur éducation au jour le jour !  Etrange décision…

Ce diagnostic justifie-t-il de faire d’Egor un personnage hors du commun, dominant les autres humains de sa stature ? Je ne le crois pas, je te le concède.

Georges

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Me voici, Gloria, entré dans le vif de ma mission. J’ai rencontré le directeur de l’usine de Shang Zhou. J’ai trouvé un homme mortifié. Le principal secteur, celui de la production des ballons de foot, gronde. Nous fabriquons sur ce site des millions d’unités made in China dont nous inondons le monde. En réalité, on devrait écrire Made in Shang Zhou. Ils sont expédiés à partir des hangars que je distingue à travers les fenêtres du bureau directorial. Nous vendons avec un très faible taux de profit. Nous tenons nos prix face à nos principaux challengers qui, nous le savons, frôlent la rupture sur cette gamme de produits. Ils sont en train de craquer. Nous visons le monopole et nos objectifs sont implacables, d’autant plus que la prochaine coupe du monde de foot-ball aura lieu en Chine. Notre staff a misé sur un déchaînement des ventes. Nos équipes de communication se sont positionnées en sponsor exclusif des rencontres de phase finale. Seuls des ballons STAN seront utilisés durant ces matchs. L’impact publicitaire s’annonce énorme, du jamais vu à l’échelle planétaire. Nous visons l’anesthésie générale de nos concurrents. Le ballon STAN régnera bientôt sur Terre. A ce moment, nous pourrons augmenter notre marge.

Le directeur m’a expliqué avec force détails que la fabrication exige une série limitée de gestes, simples, précis, à réaliser dans un tempo minuté. Le rythme est très soutenu. La nombreuse main d’œuvre est répartie dans une dizaine de bâtiments en rez de chaussée, trop bas de plafond, il en convient, ce qui empêche les odeurs de colle de s’échapper dans de bonnes conditions. Ce phénomène a été mal pris en compte lors de la construction. Il aurait suffi de peu de choses, quelques décimètres supplémentaires, des fenêtres plus hautes, plus grandes, des cheminées mieux réparties le long des ateliers. Bien sûr, on aurait pu imaginer des extracteurs d’air automatiques mais le siège s’y était opposé, d’autant qu’on misait à l’époque sur les températures assez élevées de Shang Zhou pour laisser sans porte les salles, ni vitres les fenêtres. L’ensemble a été mal calculé, les architectes n’ont pas été capables de bien dimensionner le système d’aération.

– La chaleur se mélange aux odeurs de la colle et l’air est empesté, m’a avoué le directeur, d’une voix timide.

– Au moins, lui ai-je demandé, les architectes ont respecté les normes antisismiques ?

Il m’a fixé avec des yeux hagards. J’ai cru que je venais de la Lune, qu’il allait tomber raide d’émotion. Il m’a sorti une feuille remplie de caractères incompréhensibles et de quelques chiffres. Je l’ai fixé d’un air qui a dû lui faire peur, alors que je voulais seulement lui exprimer ma difficulté à saisir le sens de cette fiche. Il a tendu un doigt tremblant vers une case. J’ai compris que la prise en compte des normes antisismiques aurait eu un impact de 0,52 renminbis sur le prix de revient de chaque ballon. J’ai regardé cet homme désemparé, responsable de l’usine de Shang Zhou, ce fleuron de STAN International. Ce manager reconnu a été choisi pour diriger cette usine fantastique, la plus grande du monde sans doute dans le secteur si envié et courtisé des divertissements. Elle diffuse dans tous les pays des millions de ballons pour que nos petits Killian, Andrew, Diégo, Mario, Gunther ou Antoine puissent courir, dribbler, shooter tous les mercredis, les samedis et les dimanches. J’ai lu dans ses yeux qu’il était prêt à céder aux revendications des ouvriers.

J’ai demandé à rencontrer les syndicats. Il n’y en a pas.

Hier soir, j’ai mis du temps à m’endormir. Quelque chose m’échappe. Est-ce la nourriture chinoise, pourtant exquise, qui se porte sur mon estomac et perturbe mon métabolisme ? J’ai atteint cet âge où le corps se dévoile sensible au moindre changement et je me méfie de ces modifications alimentaires dont les effets se répercutent sur la capacité d’analyse. J’ai du mal, je l’avoue, avec ces préparations découpées en petits morceaux. Que ce soit du canard, du bœuf ou du porc, des crevettes, des légumes ou du poisson, les plats sont composés de lamelles effilées. Je ne distingue pas ce que je mange. Le riz collant m’insupporte. Je ne dis rien de l’usage des baguettes, avec lesquelles je suis d’une maladresse insigne. Une légende prétend que les peuples qui excellent à mitonner des plats succulents en mélangeant les arômes et en décortiquant les matières brutes, atteignent le plus grand raffinement dans l’art de l’amour et celui de la torture.

J’observais Li tandis que le directeur de Shang Zhou se décomposait devant moi. Je l’imaginais dans des situations moins sages que celle où elle était, assise à côté de moi, genoux serrés, les jambes modestement repliées sous la chaise, la jupe longue. Je voyais ses mains, ses doigts fins et élégants. Des images défilaient dans mon cerveau et me perturbaient. Comme tu le sais, je ne suis pas du genre volage et j’ai une bien trop haute idée de moi-même pour céder aux tentations qu’un séjour à l’étranger occasionne. Je dois t’avouer que, dans ce bureau surchauffé, face à ce cadre dirigeant en sueur et à la passivité souriante de Li, dans l’émotion de cette discussion franche qui me cachait pourtant l’essentiel, j’ai ressenti un trouble certain, la sensation qu’il ne tenait qu’à moi de virer cet incapable et de ployer la jolie interprète. Heureusement, aucune de ces pensées n’a été perçue par mes interlocuteurs, du moins je l’espère. C’est là qu’on se félicite d’avoir les tempes grises et de savoir gérer ces instants critiques. Rien ne peut sérieusement être construit sur des émotions, j’en suis convaincu. Le moment délicat est passé. Le directeur s’est épongé le front, Li m’a souri, j’ai rangé mon microordinateur portable dans sa sacoche. Nous sommes sortis. J’ai tout de même eu du mal, le soir venu, à m’endormir. Shang Zhou envahit mon esprit. D’étranges interférences se dessinent entre la figure d’Egor, qui somnole en moi dans la journée et se redresse la nuit dans mes rêves, et les ombres qui circulent à voix basse entre les ateliers de l’usine de Shang Zhou avec des gestes infiniment lents.

Georges

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Gloria,

Je le vois, là, à quelques pas de moi, Atlas blessé, enraciné dans la Terre, accablé par le poids du monde, les épaules fourbues. Il agite les bras, frappe le ciel de ses ailes, martèle le sol de ses poings, brandit un doigt menaçant, s’insurge. Il rit de son impuissance. Sa voix me cisaille le cœur. Au loin, le grondement des marées se fracasse contre l’orgueil blessé des falaises. Les oiseaux hurlent à la mort. Des nuages de cendre s’échappent de la gueule des volcans. Des langues de feu dévorent les cimes des forêts. Les arbres gémissent. Plaqué au sol, je tourne la tête, tends l’oreille, cherche à comprendre. Egor dégaine un fouet de son ceinturon et menace les étoiles. Je dégage vivement mon visage pour éviter la balafre du fléau. J’étouffe. Contre qui dresse-t-il son immense stature ? Que crie-t-il en mots hachés de hargne ? Je contemple ce spectacle grandiose et incompréhensible, m’éloigne en rampant.

Je le connais, de toujours, un manque que j’aurais porté en moi dès mon enfance, une fibre de ma chair, le fluide de la veine jugulaire qui m’irrigue et me tient vivant. Je ne sais que lui donner ce nom, il s’est imposé à moi à l’instant où il a surgi, accaparant l’espace de ma vie, essentiel dans l’évidence de mon destin, cet homme au corps de bête et aux ailes dorées dont j’ignore le sceau. Son cri traverse mes entrailles et réveille au plus profond de mon être un secret perdu, une plainte enfouie, reproche lancinant et invitation à me relever. Là se dévoile mon chemin, devant moi, à la suite de ce géant qui nargue notre époque et m’ignore. Je me redresse vaillamment, crache le sable, avale ma salive, réajuste mon habit. C’est bien moi, empoussiéré, hébété. La silhouette d’Egor s’éloigne, le tohu-bohu s’apaise. Je discerne à peine ses bras massifs qui insultent l’horizon en saccades désordonnées. Le calme emplit l’espace. Au loin, le soleil traverse en lames claires un flocon de nuage paresseux. La mer est d’huile et je marche pieds nus au bord d’une plage humide et fraîche. Je vais.

Ce fut ma première vision d’Egor. Je n’avais pas osé te l’adresser. Elle me hantait et me poursuivait la nuit sans que je la comprenne. Pourquoi figurais-je dans ce paysage de foudre et de cendre ? Pourquoi Egor riait-il ? De son impuissance ? Pourquoi, planté en Terre, apostrophait-t-il la scène du monde d’un doigt menaçant ? Je tournais autour de cette scène. Je voyais cet homme se débattre, je le sentais tourmenté, fracassé par des rochers qui s’étaient abattus sur lui. Il agitait les bras dans un formidable et vain mouvement. Seul dans l’adversité, il ricanait. J’ai soudain réalisé que ce rire se déployait dans l’amertume. Une forme de désespoir le déhanchait, le clouait au sol et le paralysait. J’étais effrayé.

Je descends en zoomant sur cette scène. Je remarque la main dressée d’Egor, cette main qu’il brandit dans un geste de menace et de désarroi. Je comprends en un éclair sa détresse. Il lui manque un doigt. Tu te souviens des sept doigts qu’il écartait et des fils dorés qui déroulaient des serpentins de lumière le reliant à chacune de ses filles. Ses paumes brûlent, en pendent des filaments carbonisés. Egor se tord de douleur. Oh, pas une souffrance physique, mais la tristesse noire de l’absence ! Ses sept princesses ont disparu. Il grimace. Le géant pleure. Ce que je prenais pour un rire dessine une moue défigurée, un visage balafré de désespoir. Les larmes ravinent ses joues, ses yeux pochés sont gonflés, sa bouche tordue. Il crie, appelle, supplie. Sa voix tonitruante se perd dans le silence glacial qui l’entoure comme un tombeau de cristal. Je m’approche en tremblant, hésite, recule devant la masse de ce corps qui bascule et semble s’affaisser sur moi, repart dans l’autre sens, balancier de chair qui titube mais reste debout. Il me voit, se raidit. Je me tiens devant lui, timide, apeuré, respectueux, méfiant tout de même. Il m’enverrait facilement promener d’une pichenette si l’envie lui prenait de m’éjecter comme on chasse un moustique. Son visage se plie en lambeaux. Il éclate en sanglots qui me fendent le cœur, lui, si fort et soudain si vulnérable. Je m’approche plus près et m’arrête, stupéfait. Egor n’est pas planté dans le sol tel un titan prêt à se dresser et à emporter les collines au talon de ses bottes. Il est posé à même la Terre, amputé.

Ô le chant d’Egor qui monte dans le ciel, Ô la plainte qui s’élève de ses lèvres ! Jamais je n’ai entendu mélodie plus tragique, douceur plus terrible, cri plus bouleversant. Il contemple ses mains balafrées, les sillons de cendre qui strient ses doigts, le moignon de son index. Il pleure, l’enfant. Sa colère est brutalement tombée. Mon visage attentionné a désarmé sa fureur pour ne laisser place qu’à sa désolation. Je m’approche encore plus près, me hisse sur la pointe des pieds pour tendre mon oreille vers sa bouche qui grimace des mots que je ne comprends pas. Il geint, lui le grand forestier, l’homme capable d’émouvoir les muses par ses chants. Il murmure les prénoms de ses sept merveilles, ses félicités, ses douces : Aïcha la Vivante, Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Noah l’Appliquée. Des larmes silencieuses coulent le long de son nez et tombent sur le sol. Je l’interroge du regard, redouble d’attention.

    – Elles sont parties, me confie-t-il dans un souffle.

Il ferme les yeux, cesse de gémir. Une brise s’élève. Le feuillage des grands arbres frissonne. Les muscles de ses bras se bandent et soudain son poing mutilé jaillit vers le ciel.

– Je me vengerai, je me vengerai, clame-t-il, et le ciel tremble sous ses imprécations. Je plaque mes mains contre mes oreilles, galope pour échapper au souffle qui sort de sa bouche écumante, me jette au sol. Ses bras battent le vide, sa chevelure hennit, son corps désarticulé de violence semble sur le point de se disloquer.

  •  Elles m’ont quitté, elles m’ont abandonné car elles ont peur de moi.
  • Mais pourquoi, pourquoi ?

Dans un effort surhumain sur lui-même, il me souffle.

  • Le Rayon vert prétend que j’ai violé Aïcha La vivante.

Va-t-il s’effondrer sur le sol ? Son corps, brisé en deux par la douleur, oscille dangereusement au point que sa tête manque de se fracasser contre la terre. Il vacille, posé sur les moignons de ses jambes coupées au raz du buste, le front penché, les mèches des cheveux traînant dans la boue.

Voilà l’affront suprême, l’accusation finale, le crime pédophile ! Puis un hurlement déchire le silence.

  • Je n’ai pas violé Aïcha La vivante !

Il lève les bras. Dans ce geste désespéré, il invoque le ciel en agitant sa main abîmée. Il se rend. Ainsi marchent les prisonniers, sommés de sortir de leur tanière, les bras en l’air, tremblant de se livrer à la justice et guettant avec crainte le coup de feu vengeur.

Je le regarde bizarrement. Un sentiment étrange vient de me pénétrer. Un haut-le-cœur me contraint à reculer. Une vague de dégoût déclenche dans ma bouche une aigreur insupportable. Je me détourne et crache au sol.

MEÏ

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Gloria, j’ai rencontré hier une délégation d’ouvriers et d’ouvrières de l’usine de Shang Zhou. Ils se sont plaints de la rudesse de leur vie. Sans agressivité. Ils commencent à cinq heures du matin, travaillent dur, six jours par semaine. D’autres équipes les remplacent la nuit. La direction leur demande parfois de rester jusqu’à minuit.  Li traduisait d’une voix neutre. Ils m’ont expliqué que leurs conditions de travail n’étaient pas convenables, que beaucoup d’entre eux, exténués, sans vacances, sans hygiène, sans mesures de prévention, sans médecine du travail, mouraient jeunes. En réalité, ces conditions sont effrayantes. Ils m’ont détaillé leur activité. Elle repose sur l’agilité de leurs doigts pour saisir les hexagones de cuir qui leur sont livrés, les assembler et les tresser avec un fil en soie très résistant et coupant qu’ils passent et repassent en utilisant des aiguilles acérées. En découvrant le nombre de blessures dont ils sont victimes, je me suis étonné qu’ils ne portent pas de gants. J’ai vu leurs membres mutilés, doigts sectionnés, phalanges tranchées, paumes balafrées. Manque de temps. Il aurait fallu les enfiler et aussitôt les ôter car l’opération suivante consiste à glisser la main dans la balle, à la retourner, à en enduire la circonférence d’une colle liquide afin de consolider l’armature de cuir, puis à repousser de nouveau l’enveloppe et à y introduire la chambre à air, en s’assurant du bon positionnement de la valve. Ils ont besoin de l’adresse de leurs doigts et ils ne peuvent pas réaliser ces différentes opérations avec des gants. Il a donc été décidé par la direction, afin de tenir la productivité, de ne pas utiliser ces protections. Elle a mis en contrepartie du savon à leur disposition dans les toilettes. Mais la colle sèche sur leurs mains. J’ai vu des crevasses mal cicatrisées.

Ce qui m’a le plus surpris, c’est la froide résolution de leur propos. Pas de mot d’humeur, pas de colère, une détermination que j’ai sentie implacable. Li traduisait de sa voix passive et neutre, sans mettre la moindre intonation. Elle aurait presque atténué la force de leurs revendications dans son souci, délibéré ou inconscient, d’objectivité radicale.

J’écoutais. J’écoutais en posant des questions, en demandant davantage d’informations. D’où venaient leurs familles ? Qui travaillait à l’usine parmi leurs proches ? Qui bénéficiait du chômage ? Quels revenus par foyer ? J’observais leurs visages vieillis prématurément, leurs mains blessées, je sentais dans la pièce l’odeur qui imprégnait leurs habits.

Certes, nous les exploitons, du moins ont-ils du travail ! Combien, venant des campagnes, n’ont rien ? Pas même un fils ou une fille à la maison pour s’occuper des parents ou des grands-parents arc-boutés sur leurs rides et leurs bouches édentées ! Oui, ils ont raison de se plaindre. Pouvons-nous pour autant, à STAN, leur offrir une honorable sortie de crise ? S’ils croient que je suis en mesure de décider, d’un coup de stylo, une hausse de leur salaire ! La guerre des marges ouvre une gueule féroce. Si les usines chinoises ont détrôné le pourtour de la Méditerranée, d’autres pays d’Asie, et maintenant d’Afrique, nous contraignent à tenir nos prix pour contenir la concurrence. Ils protestent à juste titre. Ils sont dans leur rôle, moi dans le mien. Les nations d’Europe ont traversé la Révolution industrielle dans des conditions tout aussi délicates. Le processus, long et dramatique, s’est accompagné de luttes sanglantes. Je conviens que la nocivité des produits que les ouvriers et ouvrières de l’usine de Shang Zhou emploient s’avère bien supérieure à celle d’autrefois. La transition sera plus rapide. Eux et nous vivons un basculement. Nous savons que nous devrons à terme améliorer leur pouvoir d’achat, cela ne fait aucun doute et nous nous y préparons. Mais leur revendication semble ignorer les contraintes qui pèsent sur nous, sur l’équilibre de nos comptes, sur le montant des dividendes que nos actionnaires exigent, sur le cours en bourse de l’action STAN. J’ai évoqué ces données et Li traduisait, toujours aussi impassible. J’aurais aimé qu’elle fût plus persuasive, qu’elle se donnât un peu de peine pour exprimer la force de mes positions. Aurions-nous cédé et décidé d’augmenter brutalement les salaires, nous n’aurions pas pu mettre en œuvre cet engagement. Cette hausse aurait signifié une baisse immédiate de la confiance de nos financeurs, sociétés d’assurances et fonds de pension prêts à recycler leurs capitaux vers d’autres multinationales plus performantes.

Je voyais bien qu’ils se refusaient à comprendre, qu’ils restaient sourds à mes arguments. Je n’ai pas fermé la porte lors de ce premier entretien. Je leur ai dit que j’avais  noté leurs exigences, j’allais réfléchir et essayer de convaincre mes interlocuteurs du siège. J’ai pris acte de leurs souffrances. La situation n’était pas simple pour nous non plus. Je me suis engagé à les revoir. Ils m’ont fait savoir par Li qu’ils attendaient ma position mais qu’ils iraient jusqu’au bout.

–           Jusqu’au bout de quoi ? ai-je demandé.

Ils n’ont pas répondu. Nous nous sommes quittés sur ce constat de désaccord. Ma mission ne me permet pas de leur accorder ce qu’ils réclament. Il faut que je trouve des substituts, quelques mesures symboliques et peu coûteuses qui témoigneront qu’ils ont été entendus et qui nous disculperaient vis-à-vis du régulateur américain si jamais venait à ses services l’idée de s’intéresser à notre éthique d’entreprise. Encore faudra-t-il que je sache être convaincant dans mon rapport, car ma feuille de route ne me laisse qu’une fine marge, je dois régler le problème et calmer les vagues, un point c’est tout.

Une dernière chose, Gloria, tous ces ouvriers et ouvrières sont des enfants de 12 à 14 ans.

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Georges,

Tu m’as envoyé une série de messages portant sur la suite de ta mission et ta vision. J’en retiens ce haut le cœur et cette envie de vomir.  Curieusement, cette réaction ne t’est pas venue en prenant connaissance des conditions de travail des enfants de l’usine de Shang Zhou, mais en entendant l’accusation que l’épouse d’Egor aurait portée contre lui. Que veux-tu que je te dise ? Cette disproportion dans tes émotions me choque. D’un côté, des êtres bien réels qui souffrent, de l’autre, un fantôme qui frappe la terre de colère parce qu’on l’aurait mensongèrement accusé. S’il est innocent, il se moque de contre-vérités éhontées ! Et toi, où te situes-tu ?

Qu’est ce qui est le plus important, la réalité ou la fiction ?

Je m’aperçois en me relisant que je m’enlise dans les contradictions. Je vis dans l’irréel. Je passe des journées entières entre les statues qui peuplent mon atelier. Est-ce bien raisonnable ? Suis-je seule dans mon cas ? J’ai plutôt le sentiment que la plupart de mes concitoyens vivent dans des bulles déconnectées. Bien sûr, le docteur qui reçoit un malade se doit d’être opérationnel, de même que le plombier confronté à un joint défaillant ou le conducteur de bus coincé dans un bouchon. Mais tant de métiers traitent de préoccupations immatérielles, tant de personnes s’activent sur des sujets abstraits, tant d’énergies dépensées pour des élucubrations intellectuelles qui tournent sur elles-mêmes ! Visages de la réalité ? Ou fuites en avant ? Nombre de mes amis passent leur temps à se projeter dans des espérances impossibles, qui pourtant les motivent, les mobilisent, et donnent sens à leurs journées. Notre part maudite, selon Georges Bataille, décidément nous poursuit. Je t’invitais il y a peu à être joueur. Je me suis demandé depuis cette date ce qu’il en était de moi. Est-ce l’effet du granit ? Entre pesanteur et grâce, je crains que je tende vers les profondeurs. Je serais finalement une femme lestée qui passerait son temps dans l’illusion. Beau paradoxe ! J’en finirais par penser que ton appel à t’assister n’avait d’autres vertus que de m’obliger à poser sur moi un regard acéré et sans complaisance. Je déprime suffisamment pour n’en avoir pas besoin. La banque vient de me menacer de fermer mon compte, ma propriétaire me réclame trois mois de loyers impayés. Je mange de trois francs, six sous et j’ai maigri.

Inutile de te préciser que, dans cet état, ma libido frise le plancher. Bien en peine de décrocher le moindre flirt. D’ailleurs, je n’en ai aucune envie. Je suis obsédée par le visage de Marie Curie pour le portrait de laquelle je souhaite concourir. Peu de chance de gagner, je pressens quelques influences cachées. Ce personnage m’attire. Cette femme irradie tant… mauvais jeu de mot mais vrai casse-tête. Comment rendre cette passion dans la pierre ? J’aime ce type de défi, même si j’en perds le sommeil et l’appétit.

Reviens vite de Chine, gentil collectionneur, et achète un bibelot à ta sculptrice préférée. J’espère d’ailleurs ne pas être la préférée mais bien la seule. Je ne supporterais pas que tu puisses partager avec d’autres que moi cette angoisse si fascinante de la création. Finalement, peut-être avais-tu raison d’être davantage touché par les pleurs d’Egor que par les corps épuisés des enfants de Shang Zhou.

Quelle horreur !

Gloria.

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Gloria,

Je reviens sur la discussion que nous avons eue au téléphone après nos derniers échanges de messages. Je t’avais sentie en si mauvais état que j’ai été heureux de bavarder de vive voix. La prochaine fois, nous recourrons à Skype : la vidéo me permettra de juger de visu des kilos que tu auras repris. Je suis désolé de t’ennuyer avec mes affaires quand les tiennes te posent tant de soucis. Sache que je t’en remercie très sincèrement. Plus que jamais, j’apprécie l’aide que tu m’apportes. Quoique tu en penses, tes courriels m’intéressent, tes réactions m’aiguillonnent, ta façon détournée de réagir et tes indignations m’obligent à approfondir ma démarche. Tu m’enrichis, sois en certaine. Les circonstances de l’élaboration de cette histoire me perturbent et tes conseils me réconfortent. Pouvoir m’ouvrir à toi librement de mes interrogations m’apaise. Quelle chance précieuse ! Le contexte de ma mission ne facilite pas ma concentration. J’ai parfois du mal à garder le cap de mes réflexions. Je tiens à m’abstraire des difficultés que je rencontre dans la médiation que j’ai à mener avec les ouvriers de l’usine de Shang Zhou. Je ne vais tout de même pas me laisser envahir par ces tractations sordides !

Je dois t’avouer que j’ai été un peu surpris que tu t’intéresses tant à ces négociations. Déjà qu’elles me prennent du temps et de l’énergie, qu’elles me parasitent l’esprit, s’il te plaît, n’en rajoute pas en me donnant mauvaise conscience. J’ai senti dans tes remarques des reproches sur mon attitude vis-à-vis des ouvriers et ouvrières de l’usine. J’ai bien compris, sans que tu l’exprimes clairement, que la présence d’enfants éveillait ton attention bienveillante. De grâce, Gloria, oui, j’exerce un métier particulier, de surcroît bien rémunéré. Tu as le droit de ne pas apprécier sa justification. Je m’astreints à l’exercer dans le respect de nos valeurs d’entreprise, en conciliant des contraintes que tu ne peux pas comprendre, je suis désolé de te le rappeler aussi crûment. Je te supplie de me laisser mener mes affaires professionnelles à ma guise et de ne pas me réduire à cette fonction alimentaire. Ne le prends pas mal, mais j’existe en dehors de mon travail, ai-je besoin de te le répéter ? Je te conjure de m’aider à me concentrer sur ce qui doit nous réunir malgré la distance, percer le mystère de ce personnage. Cette histoire me hante parce que je crains de découvrir le secret d’Egor. Lui seul compte. Les conditions extérieures menacent, j’ai besoin de ton regard. Tu es extérieure à ma vie. Tu ne me connais ni trop, ni trop peu, dans une distance idéale pour me comprendre sans me juger. J’admire ta sensibilité de sculpteur. Je sais qu’il t’arrive de tâtonner longuement dans la glaise avant qu’émerge la forme que tu portais dans tes mains. Nous partageons cette inquiétude et ce désir puissant de la création. L’affection si particulière et retenue qui nous lie tient à ce partage de l’indicible.

Je suis sorti de ma dernière rencontre avec Egor très déstabilisé. Il ne s’agit pourtant que de l’ébauche d’un personnage issu de mon cerveau. Pas un être réel ! J’en viens à déraisonner. Je me demande s’il est bien sérieux que je continue dans cette voie. M’autoriser un break ? Envisager quelques jours de vacances serait inopérant et illusoire. Il me poursuit. Quand bien même je quitterais Shang Zhou et partirais une semaine, je continuerai à être poursuivi dans mes nuits – et mes journées – par l’écho de nos conversations. Peu importe à ce stade qu’elles soient réelles ou imaginées, puisqu’elles me hantent jusqu’à traquer mes rêves et obséder mes heures. Je ressens des sentiments contradictoires. Je suis contrarié d’être si déstabilisé par de puérils états d’âme. Quelle stupide sensibilité ! Je n’y comprends rien, m’affole, m’angoisse. Cette prise de conscience renforce mon malaise. La pire des frustrations tient le plus souvent à un mécontentement contre soi. J’en suis là et j’ai du mal à m’extraire de cette auto-flagellation.

Tentons de mettre un peu de rigueur dans ce fatras qui m’envahit. L’analyse sereine de mon trouble m’oriente vers un triple sentiment. D’une part, une sensation de dégoût vis-à-vis de cet homme compte-tenu des soupçons qui pèsent sur lui. D’autre part, une réelle déception par rapport à ce que j’espérais de lui, au regard des ambitions que je misais sur ce personnage. Cette désillusion entretient une remise en cause de l’objet même de ma démarche. Enfin, et je me dois par honnêteté de le reconnaître devant toi, une suspicion à mon égard.  Egor nie farouchement les accusations à l’encontre de sa fille Aïcha. Je n’ai aucun motif de ne pas entendre sa voix. Malgré la présomption d’innocence dont il bénéficie par la loi, je sens ma raison vaciller. Je ne parviens pas à échapper à la rumeur qui me pousse à le juger. Cette inclination me navre et m’attriste. Je m’en suis ouvert à toi lors de notre conversation.

Suis-je trop contaminé par l’air ambiant, le préjugé collectif qui prévaut et qui condamne sans appel toute violence exercée sur des enfants ? Comment accepter la moindre voie de fait ? Comment justifier qu’un adulte porte la main sur un être si faible, si démuni ? N’est-ce pas le comble de l’horreur ? La porte ouverte aux pires outrages ? Je n’ose imaginer ce qu’un jeune être accepte de subir, parfois de bonne foi, de la part d’un adulte en qui il a confiance et qui lui demande, insiste, puis le convainc de se laisser traiter de la sorte, de se prêter à des jeux soi-disant anodins, normaux. Je n’ose imaginer la perversité des propos, les ruses du langage, la manipulation sournoise, le détournement de l’autorité. Si le jeune hésite, résiste, place aux injures, aux menaces. Puis les coups, les ceintures dégainées, le cuir qui cingle les peaux apeurées, les poings qui cognent les nez, quand ce ne sont pas des morceaux de bois, bâtes de base-ball ou autre tige de fer, tison ou matraque qui s’abattent sur les frêles épaules. La révolte est cassée, l’innocence piétinée. Le prédateur obtient l’acceptation effrayée, la capitulation et l’abandon à l’appétit vorace et dévastateur. La simple évocation de ces brutalités me transit. Je me sens faiblir. Imaginer qu’Egor ait pu se prêter à des jeux aussi pervers me révulse, me met hors de moi-même. Tu m’avais fait part de ton incompréhension à l’évocation de leur baignade. Je n’avais pas voulu comprendre tes soupçons. Nous n’avions pas été au-delà. Bien sûr, chacun de nous avait en tête une promiscuité sans doute exagérée et des dérapages possibles. Peut-on suspecter toute attitude ? Interdire tout contact entre un père et ses filles, une mère et ses fils, un frère et sa sœur ? Quand la caresse devient-elle vicieuse ? Le regard pervers ? Quand le geste quotidien se pare-t-il d’évocations ambiguës ? Quand le baiser apparemment innocent masque la trahison ?

Nous voilà ramenés au crime originel, à l’interdit majeur. Dans ce siècle où la morale part à vau-l’eau, dans cette époque où les repères élémentaires sont perdus, peut-être l’inceste se drape-t-il de couleurs virginales pour rappeler l’essentiel, la délimitation entre ce qui est permis et ce qui est défendu, la séparation fondamentale, majeure, fondatrice entre le bien et le mal ? Nous en serions donc là, à devoir réapprendre la règle de base de toute civilisation : tu ne violeras pas ta fille ! Nous entendons en écho l’élémentaire « tu ne tueras pas » en ces jours où l’on dégaine son couteau ou son révolver pour un rien, un regard, une insulte et où, froidement, sans état d’âme, on frappe à mort. Notre société en est-elle réduite à ce point de prendre prétexte de la défense des enfants pour se persuader qu’il est encore temps d’éviter le pire et se rappeler ce commandement, dont nous avons oublié qu’il nous vient de textes sacrés. Nous interdire de tuer. Tuer l’autre, tuer l’enfant dans la violation de son corps, de sa fragilité, tuer l’innocent, au hasard. N’est-il pas trop tard, à l’heure des enfants-soldats élevés dans l’art de la guerre, qui n’ont d’autres alphabets que celui de la gâchette et comme seule grille de lecture du monde le rapport de force et la loi du plus fort ? Qu’en est-il du visage d’autrui quand rien n’arrête le coup meurtrier et qu’on frappe, l’homme à terre, le prisonnier à Guantanamo, le juif Ilian dans la cave, l’enfant à Outreau, le passant à Damas, Rouen ou Munich, le manifestant ou le flic ? Jadis, dans le catéchisme de nos grands-mères, on nommait ces fautes « péchés mortels ». Le mot « péché » n’a plus guère cours, aujourd’hui que nous nous revendiquons autonomes et suffisants, convoqués au seul tribunal de la justice humaine. N’aurions-nous pas compris que derrière ces commandements au nom rébarbatif se tenaient des avertissements nous mettant en garde contre la démesure de nos actes et nous rappelant que nous risquions de déclencher à travers de telles transgressions un cycle de malheurs sur lequel nous n’aurions plus de prises ?

Ô, Egor, qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? T’es-tu laissé emporter vers ta préférée dans un geste d’amour qui aurait nié l’amour ?

24

Je suis accablé. Je voulais écrire une histoire qui mettrait en valeur un être remarquable, une référence, un personnage qui me hante depuis tant d’années et dont j’allais enfin pouvoir assurer sans prétention la reconnaissance universelle. Les héros littéraires qui enjambent les siècles ne portent-ils en réalité qu’une image déformée de nos faiblesses ? Quelle est la part d’exceptionnel dans celui qui défie le ciel, contracte avec le Diable, ose le voyage en Enfer ? Pour une pépite qui les hausse au-dessus du commun des mortels et les transcende, dans quelle gangue de banalité sont-ils ligotés ? N’assument-ils leur irréductible singularité que dans notre regard extasié ? Triste et désarmante réalité ?

Si Egor, en posant le regard sur la silhouette à peine adolescente d’Aïcha La vivante, a été traversé par un trouble nouveau ; si, malgré lui, à ses dépens, il a été submergé par un étrange désir pour cette fraîcheur innocente ; si, balayant son humanité, il a oublié le visage de sa fille, sa préférée, pour ne plus voir en elle qu’une femme ; s’il s’est laissé abuser par la séduction du corps enfant de cette nymphette insolente de beauté ; s’il a accepté consciemment de franchir l’interdit, n’a-t-il pas réédité, une nouvelle fois, la marque des dents de l’humain dans la pomme, le saut de la créature dans l’abîme de la liberté ? Dans ces conditions, pourquoi me refuser à le magnifier ? Ne soulève-t-il pas cet effroi et cette stupeur que j’appelais de mes vœux ? Pourtant un scrupule indéfinissable m’empêche de passer outre mon dégoût. Loin de porter sur la démesure de cet homme un regard admiratif, je me sens souillé de façon indélébile. Je ne peux me résoudre à hisser ce personnage au rang de mythe, dussé-je renoncer à mon ambition.

Etais-je moi-même dénué d’arrière-pensée dans ce projet ? Ma vérité m’échappe. Mes rêves d’oubli, ma vocation au détachement ? L’œuvre, rien que l’œuvre, sublime, traversant les siècles ? Mes convictions vacillent. Dans l’abandon de cette aventure, je n’ose apprécier la part d’exaltation personnelle qui sombre.

Egor, à mes pieds, en lambeaux, supplie. Egor rampe, traîne les moignons de ses jambes sur le sol poussiéreux et s’accroche à la Terre de ses doigts de cendre en défendant son innocence. Pourquoi ne le croirais-je pas ? Pourquoi ai-je tant de mal à accepter sa vérité ? Pourquoi est-ce si tentant de l’accuser et de le condamner ? Je m’en défends ardemment mais je ressens l’envie d’en finir en l’accablant. Je veux l’écouter, j’entends les cris d’Aïcha La vivante. Je voudrais prendre sa peine sur moi, les hurlements d’Aïcha déchirent mon tympan. Il nie avoir levé la main sur la fillette, avoir embrassé ses lèvres, l’avoir pénétrée. Il sanglote. Ses pleurs, au lieu de crier justice, m’effraient. Je suis confronté à l’angoissante lumière qui s’échappe de l’âme d’Egor. Au tréfonds de son être, je discerne le reflet mystérieux de l’obscurité qui émane du cœur de tout humain. Cette vision m’épouvante, moi qui n’aspire, comme tu le sais, qu’à être en paix, vivre tranquillement parmi mes semblables et jouir d’une vie banale avec ma compagne, mes enfants, mes amis et mes collègues. Que m’arrive-t-il ? Pourquoi ai-je cherché à me hausser au niveau des mythes ? Pourquoi, devant Egor étendu sur le sol, bavant sa détresse, me suis-je mis à marcher à reculons, écorché par les forces qui jonglent avec la mort dans l’inconscient de cet homme. Il m’effraie. Il me dévoile un infini de Dieu où la vie se joue du bien et du mal, du bonheur et du malheur, dans le scintillement d’une larme sur la joue d’Aïcha La vivante.

Faudra-t-il que moi aussi, j’y laisse ma peau ?

25

Cet homme me touche.

Tant de nos contemporains ne sont préoccupés que de leur petit confort et de celui de leurs proches ! Tant de mes amants ne se souciaient que d’eux-mêmes. J’aime sa façon de mettre en jeu sa vie, l’absolu qui le guide. Cette passion, insoumise, qui remonte le cours des fleuves et cherche à retrouver coûte que coûte la source, coule aussi dans mes veines. Sculpteur, je suis. Par mes doigts puissants et fermes, par mes phalanges longues et précises, par mon corps qui s’appuie contre l’argile, la presse, la pousse, la serre et la combat. Par mes yeux qui déshabillent l’âme et forent la façade de respectabilité derrière laquelle chacun se protège. Je le suis quand le métal fondu descend au-dedans de mes veines pour se répandre dans le moulage. Par cette quête incessante qui ne se satisfait jamais de l’approximatif et exige d’aller plus loin. Comprendre le port de tête, l’inclinaison du menton, la façon dont la joue se retient ou se lâche, la profondeur des rides et leurs sillons, l’enracinement des cheveux et la liberté donnée aux mèches de tomber sur le front, la manière dont les yeux se cachent dans la cavité oculaire ou surgissent, se rétractent derrière les sourcils ou s’ouvrent dans la danse combinée des paupières et des cils.  Pourquoi la tête se tasse dans les épaules, le dos s’accroche à la nuque et pèse sur la silhouette ? Pourquoi la taille s’efface pour laisser place à l’abandon de l’abdomen sur lequel les mains potelées se croisent et se décroisent ? Tout se tient chez l’humain. La carapace expose la devanture officielle, dissimule la charpente intérieure. Combien de fois suis-je tombée en larme devant un buste à moitié dégrossi, incapable de saisir le mystère de l’homme embusqué dans ses traits. De l’Africaine, je n’ai jamais su dessiner le visage. Je l’avais croisée lors d’une soirée, chez des amis. Ce fut ce qu’on appelle le coup de foudre, l’évidence que nous étions programmées l’une pour l’autre, alors que jamais l’idée de rencontrer une femme ne m’avait effleurée. Trois semaines de fusion, d’effusion, de découvertes, d’enthousiasme, d’évasion. Une remise en cause majeure. Sans lever un crayon, ni prendre une poignée de terre entre les mains ou monter à l’atelier. Mon angoisse existentielle, ma recherche de toujours avaient enfin accosté au bon port. J’avais atteint mon aboutissement. Quand elle est partie, brutalement, la mort a planté son drapeau dans mon cœur. J’aurais pu crever comme une bête. Je suis restée trois jours dans un état second, prostrée. Puis, je me suis traînée devant le petit autel que je tiens de maman. J’ai vidé mon corps de ses larmes pour qu’elles rejoignent la source éternelle d’où tout vient et où tout remonte. Les mains trempées de pleurs, je me suis alors redressée et j’ai gagné l’atelier. Là, sans réfléchir, instinctivement, j’ai façonné son visage aimé, ce visage que Georges a immédiatement reconnu, lui qui est devenu ce jour-là, pour toujours et à jamais, mon unique frère.

26

Gloria, je me suis réveillé ce matin apaisé après une bonne et longue nuit. La fatigue du retour de Chine s’est dissipée. Ma première démarche m’a conduit à l’hôpital. Maman ne tiendra plus très longtemps. Elle craint la douleur. Comment ne pas partager cette angoisse ? Nous vivons trop vieux, Gloria. Mes enfants élevés et indépendants, mon roman écrit, j’aurai rempli mon contrat. Plus rien ne me retiendra sur Terre. Moins nous croyons en l’éternité, plus nous maudissons la vie et plus nous nous accrochons à l’existence, tels des bigorneaux agrippés à leur rocher. Quelle incohérence ! Quelle malédiction ! Encombrant au passage une humanité transformée peu à peu en un gigantesque mouroir et condamnant notre jeunesse à s’occuper des vieillards séniles et venimeux que nous serons devenus, l’œil inquiet devant l’héritage toujours reculé. Pauvre maman. Quelle peine ! J’ai tenu ses mains fanées. J’ai accolé ma joue à la sienne. L’émotion m’a gagné. Maman est immortelle. Comment concevoir son absence ?  Comment subsister sans cette part de moi-même ? J’ai discuté avec les infirmières. J’ai donné mon accord pour qu’elle soit transférée à la maison. Elle y mourra en paix.

J’ai relu ma lettre précédente et j’ai ressenti honte et regret. A en trembler. Je ne voudrais pas que tu en restes émue. Je te conjure de relativiser ce que j’ai écrit sous je ne sais quelle impulsion. Il me vient à l’idée d’endosser des habits de commissaire et de reprendre le cours de cette histoire de la manière dont on mène une enquête. Des points obscurs subsistent. Où est passé le corps d’Aïcha La vivante ? Qui a informé le Rayon d’émeraude ? Comment les jambes d’Egor ont-elles été sectionnées ? Pourquoi l’épouse d’Egor a-t-elle pris une décision si rapide et si radicale ? Pourquoi ses filles ont-elles disparu et ne donnent-elles plus de signe à leur père ? Enfin, puisque la justice exige de trancher, Egor est-il coupable, et de quoi ?

Ces questions te semblent-elles correctement identifiées et clairement énoncées ?

J’avoue ma perplexité sur la conduite à tenir. Je souhaiterais que nous en parlions tranquillement. Trop d’ombres m’empêchent en ce moment de poursuivre. J’ai une nouvelle fois besoin de tes conseils. Je dois par ailleurs rédiger mon rapport de mission. Mes propositions sont prêtes et je les assume. Ne jamais céder. Il en va de nos marges bénéficiaires pour le monde, de notre stratégie internationale.

Je t’appelle pour que nous prenions un pot. Au Beau-bar à 11 heures ce lundi ? Tu connais cet endroit charmant.

 Je t’embrasse.

Georges

NB- Le rendez-vous au Beau-Bar n’est pas un lapin, je compte bien sur toi. 

27

Il est assis à une table en terrasse. Il lit. Sur une chaise, à côté de lui, son chapeau, dont il prend toujours soin, ainsi que ses gants. Il fait frais et ensoleillé. L’atmosphère est baignée d’un ciel bleu, de ces journées qui donnent envie de se promener. Il s’était levé tôt, avait préparé le petit déjeuner pour son épouse, sachant qu’elle resterait au lit encore un moment. Elle somnolait. Il s’était approché d’elle, avait déposé un baiser dans son cou. Elle avait déplié ses yeux, lui avait souri. Il faisait bon sous la couette, elle n’était guère pressée. Il s’était installé à sa table de travail et avait ouvert la chemise marquée « Egor » d’un épais trait de feutre noir. Un crayon à mine à la main, il s’était mis à lire les feuilles dactylographiées. Il voulait avoir les idées claires avant de rencontrer Gloria car il se méfiait de ses questions. Vers 10 heures, tandis que son épouse déjeunait dans la cuisine – il avait senti la bonne odeur du pain grillé -, il avait passé la tête et dit « J’y vais ». Elle lui avait lancé « Tu embrasseras Gloria de ma part ». Il était sorti. Il avait préféré marcher plutôt que prendre le métro. Les boulevards étaient gais, son pas alerte.

Gloria arrive en retard. Elle ne mesure jamais le temps nécessaire dès qu’il lui faut quitter son atelier/logement. Toute destination est proche de chez elle puisqu’elle habite au centre du monde. Elle s’est peignée d’une main rapide, a ajusté d’un trait l’écrin noir de ses yeux. Elle a jeté sur ses épaules un grand manteau sombre, a noué autour de son cou un foulard mauve, a dévalé l’escalier en manquant de glisser sur une des marches usées.

Légère.

  • Tu sais, c’est drôle, lui déclare-t-elle très vite, tu ne vas pas me croire, je viens de rencontrer hier soir un Russe.  Tu ne devineras jamais comment il s’appelle.
  • Non, je ne sais pas, je donne ma langue au chat, lui répond-il.
  • Igor, Georges, Igor, tu te rends compte ! 

Elle éclate de rire, rayonnante dans l’excitation de cette rencontre. Quel charmeur cet Igor, beau, drôle et amoureux de vodka ! Il chante, danse, roule les « r » et parcourt le monde. Georges Fauconnier décale le paquet de feuilles sur la table. Quelle joie de la retrouver volubile et radieuse ! Après deux heures d’échanges incessants, dans les rires, elle s’arrête et s’étonne :

  • Et Egor, on n’en a même pas parlé !
  • Tu es adorable, je te raconterai ; je dois y aller, j’ai un déjeuner.

Ils se lèvent et se serrent dans les bras, très fort comme ils aiment. Il lui fait un petit signe de la main en la quittant. Elle s’envole, papillon de jour. En marchant, il sourit à cette nouvelle idylle. Miserait-il un kopeck sur la durée de cet envoûtement ?

28

Je le vois, seul, au milieu de la chambre, le tronc posé à même le tapis, les mains lasses balayant le sol, la tête baissée sur la poitrine, le menton reclus. Maison vide, silencieuse, désertée. Son corps tremble. Des larmes humectent ses yeux. Comment expliquer aux sœurs qu’il n’a pas un instant songé à effleurer la petite dernière, Aïcha La vivante, qu’il aimait tant ? Bien sûr, il n’aurait pas dû avoir une favorite. D’ailleurs, il se gardait bien de le dire. Certes, qui l’ignorait, dans la famille, et dans le voisinage ? Ah, Aïcha La vivante, la princesse d’Egor ? Certains l’appelaient « La préférée » pour se moquer gentiment de lui. Jamais l’ombre d’une pensée perverse n’a traversé son cerveau. Jamais la trace d’un désir d’homme n’a troublé son regard. Jamais son cœur n’a vibré d’un battement d’amoureux pour sa fille chérie. Jamais son corps n’a ressenti le moindre tressaillement pour la douceur de la peau d’Aïcha La vivante, sa splendeur, sa joie de vivre. Comment convaincre ses sœurs de l’innocence de son amour, maintenant que le fiel est tombé dans leurs yeux ? Le poison de la défiance s’est glissé entre elles et lui. Les mots et les images se sont gravés à jamais, ineffaçables. Il est devenu pour elles celui qui aurait pu les frapper aussi, celui dont elles ont peur et qu’elles fuient. Pour toujours, un monstre !

Cul de jatte ! Il s’est retrouvé un matin amputé de ses filles. Une loque errante sur la Terre. Vivre… Survivre plutôt, puisque le sel de la vie s’en est allé, dénaturant toute joie. Il est désormais banni. Ce matin-là, au lever, le sol s’était dérobé sous ses cuisses, il s’était retrouvé par terre, au bas de son lit. Il avait voulu se redresser, s’asseoir, enfiler ses chaussons. Aucun muscle n’avait obéi, il était resté vautré sur le tapis, incapable de se relever. Regardant ses jambes, il n’avait vu que des moignons.

29

Là-bas, j’ai rencontré un père. Je ne me souviens plus de son nom, ni de son visage.  Les Chinois nous prennent tous, nous les Blancs, pour des cadavres. Je ne distingue pas leurs traits. Mêmes yeux bridés, mêmes faciès jaunes, mêmes nez écrasés, mêmes lèvres. Pourtant, je serais capable de reconnaître cet homme parmi des milliers, qu’ils soient Chinois ou non. Il était venu me rencontrer dans le bureau que le directeur de Shang Zhou avait mis à ma disposition durant le temps de mon séjour, pour que je puisse mener au mieux ma mission. Il n’avait pas pris rendez-vous. Il s’était présenté un matin pour me rencontrer. La secrétaire s’était étonnée. Elle l’avait fait attendre, était venue me demander si je souhaitais recevoir cet individu non inscrit dans l’agenda. Il désirait me parler de l’usine. J’avais hésité, je me souviens, n’était-ce pas l’occasion d’avoir un contact direct avec un homme du peuple, un vrai Chinois ? J’avais dit oui, sans penser d’ailleurs à savoir s’il parlait français ou anglais. Il était entré, droit, impassible, avait attendu que je lui propose de s’asseoir. Puis il s’était exprimé, dans un anglais d’Oxford impeccable, d’une voix lente, neutre, absente.

Quand Meï était née, lui et sa femme l’avaient cachée. Ils voulaient un garçon, bien sûr. Le Parti imposait la règle de l’enfant unique. Il ne pouvait être question d’avoir deux enfants. Meï aurait donc dû mourir. Peu après, une tumeur soudaine conduisit les médecins à retirer à son épouse son utérus.

Cet homme me racontait sa vie, sans détour, les mains posées à plat sur ses genoux. J’écoutais. Comme tu le sais, je ne m’en lasse pas. C’est ma force. Tant de responsables en sont incapables et passent leur temps à s’auto glorifier quand bien même ils prétendent se mettre à la disposition des gens. Ils se pavanent devant leur autosatisfaction. J’écoute vraiment. Je me tais. Je laisse les mots et les silences de mes interlocuteurs s’installer dans l’espace. J’aurais été un bon psy, ou un excellent confesseur, de ces professionnels dont la vocation se loge dans l’oreille. C’est ma faiblesse aussi. Ecouter un être humain, c’est déjà lui donner raison. Je l’entendais me raconter l’arrivée de sa fille, les discussions avec sa femme sur le choix de la laisser vivre, la décision de la garder en attendant le jour béni de la naissance du frère, l’espoir envolé du fils, la solution de maquiller la fillette en garçon. La complicité des voisins, les risques pris, le détournement des bons alimentaires, les vêtements tricotés sous le manteau, le faux prénom masculin de Lao Hu donné pour tromper les gens d’en haut, le mensonge érigé en partie double pour offrir à Meï une vie simple de petite fille malgré les apparences, les gardes rouges, la pression du « qu’en-dira-t-on », ce glaive prêt à la transpercer. Meï avait grandi, avait appris à lire avec son père, cet homme lettré et digne qui me parlait un anglais d’école tout en gardant posées sur ses genoux ses longues mains aux ongles noircis de terre. Meï/Lao Hu avait été embauchée par l’usine de Shang Zhou, il fallait bien boucler les fins de mois. Jusqu’au jour où le directeur– le précédent directeur – avait convoqué le père, l’avait invité à s’asseoir dans son bureau, dont les fenêtres donnaient sur les bâtiments bas où travaillaient les enfants de Shang Zhou. Il lui avait signifié d’une voix froide que Lao Hu s’appelait en réalité Meï. Le père avait baissé la tête et acquiescé. Le directeur lui avait alors proposé un marché. Personne n’en saurait rien, Meï resterait à son service personnel, à sa disposition. Le père avait indiqué que cette pratique ne lui semblait pas conforme à l’éthique promue par la société STAN. Le directeur avait souri en posant la main sur son épaule. Tant d’enfants mouraient des conditions de travail dans les ateliers de l’usine de Shang Zhou, dont STAN ne semblait pas s’émouvoir ! Tant de jeunes salariés se suicidaient, dont le corps était rendu à des parents en pleurs ! Meï bénéficierait d’une grande chance, l’opportunité de s’en tirer. Peut-être un jour viendrait-elle remercier sa famille de lui avoir permis d’échapper à son destin, avait ajouté le directeur. Le père s’était tu.

  • Que voulez-vous ? lui ai-je demandé.

Il m’a fixé droit dans les yeux, ce père chinois qui avait sauvé sa fille à sa naissance.

  • Qu’est-ce qu’est devenue Meï ? 

Je suis resté un long moment silencieux. L’usine de Shang Zhou employait des dizaines de milliers d’ouvriers et d’ouvrières. S’imaginait-il vraiment que je savais où se trouvait sa fille Meï/Lao Hu ? J’ai compris que cet homme était venu me voir à la demande de sa femme. Il n’avait pas osé lui refuser cette démarche alors qu’elle le pressait depuis mon arrivée. Il lui fallait une réponse pour rentrer chez lui, rassurer son épouse, éclairer l’avenir de leur fille, la petite Meï, qu’ils avaient chérie. Je me suis levé, moi qui savais très bien que jamais je ne serai en mesure de retrouver dans les fichiers de l’usine la trace de Meï/Lao Hu. Je me suis approché de cet homme qui tremblait, je l’ai pris dans mes bras, ce que je n’aurais sans doute jamais dû faire, mais réfléchit-on dans ces moments-là aux règles de la convenance, et je lui ai dit d’une voix basse :

  • Meï est vivante, n’ayez pas peur.

Il m’a regardé de ses grands yeux plissés, a joint ses deux mains sur sa poitrine dans un geste de remerciement, s’est incliné vers moi, puis s’est redressé, m’a tourné le dos et a quitté mon bureau.

Le RAYON D’EMERAUDE

30

Gloria, combien d’heures suis-je resté assis en tailleur à côté d’Egor, ce géant paralysé et prostré ? Insupportable attente silencieuse. Tu finiras bien par parler, Egor, me disais-je en moi-même, m’avouer ce qui s’est réellement passé en ce soir d’avril où Aïcha La Vivante a disparu. Te dévoiler dans ta grandeur ou ta bassesse. Je dois te livrer un aveu qui me coûte, ma chère Gloria. Peu m’importe au fond le destin d’Aïcha la Vivante. Je ne la connais pas. Jamais je ne la croiserai. Elle restera toujours pour moi un prénom sur une page, la fille mystérieuse d’Egor. Bien entendu, son sort m’apitoie, je ne suis pas indifférent à ce qui lui est arrivé. Mais, pour être honnête avec toi – j’en ressens de la honte -, d’elle, je me contrefiche. Demain, je l’aurai oubliée. Comme j’aurai effacé de ma mémoire les enfants de Shang Zhou et la petite Meï, dont j’ignore la vie, si elle est toujours l’esclave préférée de l’ancien directeur de l’usine, si elle est exploitée dans les bordels de Shanghaï ou si elle a pu fuir vers l’Europe ou les Etats-Unis. Par contre, cette histoire qui me tient aux tripes, me tenaille depuis des années, m’éveille la nuit et me poursuit le jour, dépend de la réponse d’Egor. Il n’est qu’un pauvre type, un vulgaire dissimulateur, un sale violeur de fillette et mon projet s’écroule. Qui imaginera qu’un tel scélérat porte des valeurs qui le hausseraient au niveau d’un symbole ? Comment prétendre nimber ce personnage d’une stature de mythe ? Personne ne lira mon torchon ravalé au rang des pages les plus sordides du Sun magazine. Il doit ouvrir son sac, cracher sa part de vérité.

Combien d’heures ai-je monté la garde près de lui, plus obsédant qu’un miroir, plus accablant que le Commandeur, plus exigeant que Méphisto réclamant son dû ? Jusqu’au moment où, de la caverne de sa poitrine, une voix sourde s’est élevée pour venir mourir à mes oreilles tendues et tremblantes.

Ce soir-là, en ce mois d’avril, tandis que le soir tombait paisiblement sur la Terre, Egor avait dîné chez lui, seul. Ses sept princesses avaient été invitées chez des camarades et elles étaient parties ensemble, joyeuses et parfumées. Egor avait lu tard avant de se coucher. Avant de rejoindre sa chambre, il avait eu envie de respirer l’air de ses filles, de se rassasier une nouvelle fois de leurs univers, les petits objets posés sur leurs tables de chevet, les pyjamas pliés sous les oreillers, une chemise de nuit en tas sur un traversin. Besoin de passer le regard et la main sur leurs vies. Aïcha la Vivante dormait sur son lit. Il s’était arrêté, surpris, et l’avait regardée, contemplée. Sa peau brune, ses paupières fermées sur ses yeux ardents, ses lèvres rosies qui vacillaient sous l’hésitation de son souffle, ses cheveux épais et tressés, plus noirs que du charbon. Elle portait une chemisette qui laissait apparaître la tendre amorce de sa poitrine naissante et un short très court. Ses jambes repliées sous son corps n’en paraissaient pas moins longues et fines. Ses chevilles délicates dégageaient des pieds d’enfants pourtant nacrés d’ongles sanguins. La Vivante ! Aïcha donnait sens à sa vie. Une préférence qui s’était imposée à lui, depuis le premier jour, il n’y pouvait rien. Il avait bien essayé de s’ôter cette idée de la tête mais cette évidence s’était affirmée de jour en jour. Il avait fini par admettre la simplicité de cette complicité qui les liait. Il ne l’en favorisait pas pour autant, du moins voulait-il s’en convaincre. Il se sentait respirer, agir, être et aimer à travers elle. Elle incarnait son bonheur. 

Il se souvenait s’être extasié devant sa beauté. Il devait être attentif à ne jamais la lui faire remarquer. Elle risquerait de perdre toute modestie et de jouer la racoleuse à son égard, comportement qu’elle observait déjà, sans doute de façon inconsciente. Il le ressentait parfois, non sans une certaine gêne agrémentée toutefois d’un indicible plaisir. Sa fille, sa douce préférée, sa princesse superbe, il l’aimait si fort, si tendrement ! Il se savait incapable du moindre mal à son égard. Il s’était approché d’elle, s’était assis sur le rebord du lit et peut-être avait-il posé sa main sur sa jambe. Il avait senti le doux et fin duvet. Chaleur de ce corps adolescent, où bouillonnait en silence une sève prête à éclore. Alors, sans comprendre, il avait tiré de sa poche le couteau qui l’accompagnait et avait tranché la gorge de la fillette d’un coup vif et sûr. Puis, sans attendre, il l’avait mangée.

31

Ô Gloria, quel aveu ! Je suis resté désemparé. Sans mot. Qu’aurais-tu dit, toi ? Il m’a regardé longuement, ne cherchant ni ma colère, ni ma condamnation, ni mon pardon.

Le monde déborde de gens qui n’ont de cesse d’avaler leurs semblables. Leur vie est déformée par cette ambition, grossir démesurément. J’ai pensé à une fable racontée par Topime. Connais-tu ce personnage qui agissait « de la meilleure façon » ? Personne ne l’écouta, le laissant s’empaler sur les pointes acérées d’une clôture. Il disait « Les humains n’eurent qu’un but : devenir très gros. Ils avalaient les fleurs qui sont si belles et sentent si bon, les animaux qui donnent le lait et les œufs, les objets qui rendent de grands services. Ils avalaient même leurs amis avec lesquels ils aimaient rire. C’était plus fort qu’eux, tout posséder ». Cet extrait m’était venu à l’esprit. Il s’était imposé à moi. Une évidence brutale, qui m’était tombée dessus et m’avait submergé. Une rage folle m’aurait poussé à m’écrier, m’insurger, traiter Egor de monstre, mais cette pensée-là m’avait paralysé au point que j’étais resté silencieux, incapable de m’indigner, de m’enfuir ou de le frapper.

Ces gens qui avalent leurs semblables, on en croise chaque jour. Des concitoyens anonymes, horribles, prêts à tout pour écraser les autres, s’enrichir, obtenir leur dû, satisfaire leurs caprices. La plupart vivent libres.

Parfois, ils ne s’en rendent même pas compte, ils supprimeraient leurs voisins d’un trait de plume. Ils ne les supportent plus, rêvent de les voir morts. Ils n’osent ni le dire, ni se l’avouer. Ce sont des assassins et la plupart vivent libres.

Je regardais Egor et je pensais aux enfants de l’usine de Shang Zhou et à la petite Meï.

Je croisais le regard d’Egor. Ses yeux exprimaient sa conscience d’un effroyable gâchis. Dès le premier instant, il avait su que les fils d’or qui le reliaient à ses six autres princesses se déliteraient et tomberaient.

Je pensais aussi à l’étrange parole de celui qui parlait de lui-même en se désignant comme « le pain de vie ».

Voici, ma chère Gloria, les pensées qui m’ont traversé ce matin-là quand Egor m’a avoué son étrange méfait. Mérite-t-il qu’on en fasse un livre ? De là à l’ériger en mythe !

J’ai besoin de ton aide et de tes conseils.

Je suis allé vomir.

Georges

32

Jean est mort. Je l’ai appris par un copain. Cet ami de toujours vivait dans mon quartier, à deux rues de chez moi. Un grand et bel homme, aux cheveux blancs ondulés, veuf depuis des lustres. Je le savais malade. Je lui passais un coup de fil de temps en temps. « Ça va, Jean ?». « Mais oui Gloria, je suis un peu fatigué ». Jean, fatigué ? Pour qu’il le reconnaisse, il fallait qu’il marche sur les genoux. Un hyper actif, levé à cinq heures du matin, lisant trois heures avant de prendre un robuste petit-déjeuner, passant son temps à étudier et à s’occuper des autres, sans jamais se lasser, couché à minuit. Qui peinait pouvait l’appeler à n’importe quelle heure de la journée pour lui demander un renseignement, un service. Il répondait présent. Avec le sourire. De tel serviteur de la vie, je n’en connais pas. De mémoire, je ne l’ai jamais vu se mettre en colère, jamais entendu médire d’un voisin, trouvant toujours une excuse, une explication, une solution. Le cancer s’était emparé de lui il y a quelques années. Il avait été obligé de ralentir son rythme. S’endormir plus tôt, se lever plus tard, éviter les sorties, arrêter de courir d’un lieu à l’autre. Jean est mort et je me souviens m’être dit, il y a à peine quelques jours, que je devrais prendre de ses nouvelles. Mon dernier appel commençait à remonter. Comme j’ai été négligente ! Comme je m’en veux ! Jean mourait à deux pas de chez moi et je n’ai rien fait, pire, je n’ai rien su. Je l’ai abandonné. Que valent les belles paroles qu’on se raconte pour se justifier quand on ignore l’agonie d’un proche ? De quel poids pèse une vie oublieuse d’un ami ? Trop de travail, trop de souci, trop de priorités illusoires. Je me sens nulle et je n’arrête pas de pleurer. Trop tard, ma vieille, trop tard.

Georges, sois attentifs à ceux que tu aimes. Ne te laisse pas pourrir la vie par des conneries. Jean est mort et jamais je ne me pardonnerai mon égoïsme.

33

Je suis passé à la maison. Maman m’a reconnu dans un demi-sourire. Je n’ai pas pleuré. Je fondais. Je me suis assis près d’elle, lui ai pris la main avec douceur. Quelle tendresse je ressentais pour cette vieille dame ! Adossée à l’oreiller, le ventre bombé, elle semblait paisible. Parfois, une crispation de son visage dévoilait le mal pernicieux qui forait ses intestins. J’ai serré sa paume entre mes doigts. Papa s’est assis de l’autre côté du lit. Elle nous regardait d’un air las mais apaisé, ses deux hommes près d’elle, chacun lui tenant une main. Je lui ai donné des nouvelles de ses petits-fils. Elle semblait ne pas entendre, je savais qu’elle enregistrait avec précision mes paroles. Maman m’a toujours impressionné. J’ai regardé mon père. Ses yeux absents trahissaient son désespoir. Papa n’était pas là, avec nous. Il avait disparu dans l’au-delà du réel, l’inimaginable avait pris corps et le tétanisait. J’ai tourné la tête et je me suis accroché au regard de Roger.  L’ami de toujours, l’ami intime de la famille, le frère d’arme, trônant dans sa photo sur la table à côté de nos portraits familiaux. Je n’ai jamais percé le mystère de sa présence dans notre intimité, le rapport consubstantiel qu’il entretenait avec mon père. Je n’ai jamais osé interroger maman sur les raisons qui l’avaient conduite à tolérer cette intrusion d’un tiers dans notre trio. Je n’ai jamais évoqué avec mes parents l’œil dévastateur que Roger allumait sur moi en me transperçant de ses prunelles de braise. Jamais.  Aucun mot, aucun geste, aucune menace, aucune violence.  Seule, la lame de son regard, plus acérée et concentrée qu’un rayon laser. Déshabillé de l’intérieur, j’ai vécu dans notre maison dans un état d’impudicité invisible, à la merci d’un homme chéri et adulé dont la main pouvait me briser. Je la sentais en permanence m’envelopper et m’arracher le cœur.

Pardonne-moi cet aveu, Gloria. J’ai quitté la maison transi, ignorant si je reverrai vivante ma si chère maman. J’avais besoin de te confier ce moment figé, nous trois, en peine, et moi traversé par l’obsession de Roger.

Nous nous sommes rendus avec mon épouse à Cracovie pour un long week-end. J’ai pris plaisir à déambuler dans la vieille ville historique, à entrer dans ces églises baroques qui étonnent par la virtuosité des déhanchements des angelots dorés et des saints de pierre, à cheminer le long du planty ;ils appellent ainsi ce grand espace herborisé qui ceinture les quartiers moyenâgeux et s’est développé sur l’emprise des anciennes fortifications quand celles-ci ont été arasées. Nous avons longé les courbes tranquilles de la Vistule qu’empruntent les cyclistes, les badauds et autres promeneurs, touristes en goguette, adolescents amoureux. Cette ville surprend par son calme. Jean-Paul II, le saint homme, y surgit à chaque croisement de rue, jeune séminariste en tenue de scout, archevêque de Cracovie, pape sportif, puis géant blanc écroulé sous la balle de son agresseur bulgare, enfin vieillard aux gestes lents. Dans son regard, toujours la même ardeur, la même fermeté. Nous nous sommes recueillis dans la synagogue Remu, la seule du quartier à être encore utilisée comme lieu de culte, alors que les voisines ont été transformées en centres culturels. La traversée du cimetière juif a été éprouvante, avec ses tombes brisées par les nazis. L’alignement a été maladroitement rétabli. Le mur d’enceinte a été reconstitué de bribes de pierres tombales sur lesquelles on devine en langue hébraïque des fragments de prénom et de louange au Dieu éternel. Nous nous sommes régalés de bortsch et de goulasch dans les restaurants qui animent la rue Serozka du vieux quartier juif et j’ai failli pleurer, chère Gloria, oui, j’ai failli pleurer en écoutant la voix grave qui sortait des entrailles de la jeune femme blonde qui chantait pour nous des mélodies klerzmer, voix douloureuse qui s’élevait dans l’accompagnement discret d’un violon, d’un accordéon et d’une contrebasse.

Nous nous sommes rendus à Auschwitz, à une heure en car de Cracovie. Arbeit macht frei a été conservé au-dessus du portail du camp de concentration d’Auschwitz I, dont la taille réduite m’a surpris. Face à l’étendue sans fin de Birkenau, camp d’extermination d’Auschwitz 2, je suis resté muet. Je voyais défiler devant moi des hommes et des femmes décharnés, des vieillards et des enfants squelettiques. Leurs visages exsangues se tournaient lentement vers moi et leurs yeux angoissés me dévisageaient tristement. Alors que j’étais parti là-bas pour oublier Egor et son terrible aveu, les ouvriers et ouvrières de l’usine de Shang Zhou et les péripéties de Meï, voilà que ces corps atrophiés et martyrisés me bouleversaient. Je pensais à toutes les Aïcha basculées en quelques jours dans cet enfer et avalées par la monstrueuse machination de mes semblables. Nous avons quitté Auschwitz précipitamment.

Egor m’obsède. Je suis écartelé entre sa douleur et ma répulsion. Il souffre, je le ressens intimement. Je le vois, dressé sur ses moignons, frappant les murs de sa chambre de ses poings noircis. Des larmes coulent de ses yeux. Contre qui se bat-il ainsi ? Contre qui murmure-t-il des paroles inaudibles en posant son visage contre la paroi froide qui l’écrase ?

Une image me traverse. Il court la campagne, Egor bondissant des jours heureux, géant aux bottes virtuoses, colosse à la chevelure dansante. Il saute de ville en ville, enjambe les clochers, se rit des autoroutes et des gares qui étendent leurs tentacules en réseaux envahissants. Inaccessible, intouchable. Mais où vole-t-il ainsi ? Il n’avance pas au hasard, il marche avec vigueur, avec une ardeur effrayante, attiré par une force supérieure qui le guide, lui fait déjouer les pièges des cols et des montagnes et le conduit d’une main ferme dans cette localité peu connue, dans cette rue banale, ouvrir la porte d’une maison et cueillir dans le silence de son sommeil une fillette endormie ; et là, sans hâte mais avec une froide détermination, sortir son couteau, lui trancher la tête et l’engloutir.

Voilà ce qui emplit les pensées d’Egor et le terrasse, le souvenir de ses chevauchées nocturnes, quand l’appel de la nuit retentissait de façon si pressante qu’oubliant toute prudence il quittait la demeure de ses sept princesses pour parcourir le pays en quête de proies innocentes. Combien de fois est-il sorti ainsi, après avoir caressé le front de ses fillettes endormies, et a-t-il glissé ses jambes dans ses bottes pour disparaître d’un saut, superbement ivre de liberté, sûr de son invincibilité, agneau devenu requin, envahi par un besoin irrépressible de dévorer la fleur de la jeunesse ? Combien de fois a-t-il subrepticement quitté la douceur de la maisonnée pour s’en aller errer dans les quartiers louches et noirs des capitales, la narine palpitante, la lèvre frémissante, les sens en éveil, en quête d’un corps tendre ? Combien de fois, repu, est-il revenu en titubant de pleurs, manquant de renverser les tours humaines dressées vers le ciel, contournant les grands stades phosphorescents où des lutins s’agitaient sous les clameurs, effleurant de la main les coupoles dorées. Ses larmes déversaient des averses sur les agglomérations surprises tandis qu’il rentrait chez lui. Il posait sur ses fillettes un regard douloureux puis enfouissait son délire apaisé dans le creux de son oreiller pour échapper à ce cauchemar qui le saisissait régulièrement à la gorge et, demain, l’entraînerait dehors, malgré lui. Le parfum innocent des chairs vierges reviendrait le hanter. Dans son âme de père aimant, s’imposerait de nouveau le visage monstrueux de l’Ogre.

C’est contre ses ancêtres qu’Egor crie en frappant de ses poings meurtris les murs de sa chambre. Contre la loi d’airain du destin qu’il vocifère en dressant sa taille mutilée, contre la tragédie absurde de la vie qu’il hurle. Qui sont-ils, ceux qui ont inoculé dans son sang ce désir impétueux ? Ils se sont ri de lui en versant dans ses entrailles ce poison terrible qui le submerge certains soirs et auquel il est incapable de résister. Ascendance maudite, succession de femmes et d’hommes qui se sont aimés, ont forniqué dans la noirceur des nuits, ont frotté leurs corps de silex pour enfanter dans un éclair de jouissance le démon inscrit dans ses veines. Il brandit sa silhouette amputée contre les générations descendues de la nuit des temps imposer leur diktat désuet mais implacable, contre ces lignées croisées qui emprisonnent sa pauvre existence de leurs chaînes hélicoïdales. C’est contre son père et sa mère qu’il pleure, effondré, le corps traversé de hoquets ; ce père et cette mère tant aimés, morts en emportant la clé de leur mystère, impuissants devant le travestissement de leur propre amour, muets d’effroi et de stupeur devant leur fils. En guise de talisman, pour conjurer le sort et briser la promesse de l’élection, ils n’ont su que lui donner cet étrange nom. Une façon de transmettre le plus fabuleux des secrets, celui qui éclaire l’existence, qu’on ne comprend que trop tard, quand l’irréparable a été commis. Oui, sans doute, se dit Egor, ils savaient, eux.

Georges

34

Je reviens de Londres où j’ai été convoqué à la Direction générale–Europe. Tu le sais sans doute, Gloria, STAN est une compagnie américaine. Ça va de soi pour moi, mais peut-être l’ignorais-tu ? Les firmes internationales sont déconnectées de tout territoire, elles pourraient être basées à Monaco, Guernesey, Panama, Andorre ou sur une île Vierge perdue dans le Pacifique, personne n’y prête attention sauf les actionnaires, bien trop contents de minorer leurs impôts dans des paradis fiscaux affranchis des règles du savoir-vivre collectif. STAN est possédée par des capitaux américains et je dépends personnellement de la direction Europe qui est basée à Londres au cœur de la City. En rejoignant le siège, je suis passé devant Saint Paul, cette colossale église anglicane qui dresse le dôme de Wren à quelques enjambées de la Tamise dans l’axe de la Tate Modern. Des types improbables occupaient le parvis, regroupés dans des tentes pliables qui formaient un tapis précaire devant la masse de la cathédrale. Une foule d’exclus avait planté ses semelles sur ce parvis bordé de luxueuses boutiques. La mondialisation dessine de nouvelles cartographies et l’archipel des Indignés n’est pas le moins étrange, qui relie les places du monde riche et celles du monde pauvre. De la place Tahrir à la piazza del Sol, de Wall-Street à la City, des boulevards de Caracas aux ronds-points de France, voici que naît un nouveau prolétariat, une révolte qui dit NON, un cri que nos sociétés ne parviennent plus à bâillonner. Les invisibles de l’intérieur se sont levés, je crains que leur nombre ne cesse d’augmenter. J’ai traversé cette cour des miracles en lisant les exhortations et les appels collés sur des mâts, en parcourant l’inattendue librairie organisée entre trois murs de toile. Un jeune type parlait à un micro. Des touristes étonnés se mélangeaient à des Londoniens pressés tandis que des curieux déambulaient entre les tentes, lâchaient un sou de solidarité, esquissaient une discussion avec quelques barbus convaincus. Je suis entré dans le hall luxissime de STAN avec de la boue collée à mes chaussures.

J’ai expliqué au directeur général adjoint mes propositions. Nous sommes d’accord sur l’essentiel. Il est hors de question de céder à la demande d’augmentation des salaires, dont la contagion serait dramatique pour STAN, avec des effets domino susceptibles de mettre en péril notre leadership mondial et de paniquer nos financeurs. Lui et moi, si nous sondions nos cœurs, nous moquons des actionnaires, organismes lointains, fonds de pensions sans âme, boîtes d’assurance dirigées par des gestionnaires obsédés par les résultats de STAN. Leurs top-managers, mon DGA et moi sommes convaincus que nos paies sont intimement liées aux dividendes que nous pourrons verser sur les comptes en banque des millions de souscripteurs privés qui ont placé leurs économies chez eux, sans le savoir, à travers des Fonds de placement dont ils ne comprennent rien. Les inconscients espèrent un bon retour, de façon anonyme, sans avoir à mettre les mains dans le cambouis de la finance. Petits capitalistes minables et intéressés qui exigent toujours plus de rendement en oubliant, ou en faisant mine d’oublier, que leurs fils iront bientôt grossir le flot des indignés laminés par les politiques absurdes téléguidées par cet enchevêtrement sordide de world compagnies. Ils ne se rendent même plus compte qu’au bout du bout de la chaîne les enfants de l’usine de Shang Zhou crèvent de notre système.

Nous étions d’accord sur l’impossibilité d’accorder les 7% d’augmentation réclamés. J’ai plaidé pour que le directeur applique une série de préconisations, qui amélioreraient sensiblement la vie quotidienne des gosses, je veux parler des ouvriers, tu m’as compris : mettre à disposition des savons pour qu’ils puissent se laver après le job, installer des sèche-mains électriques, fixer des pales aux plafonds, distribuer des gants en plastique ultra fin pour éviter les infections liées à la colle ; enfin, parce que nous avons une vision à moyen terme et que nous sommes attentifs à notre Responsabilité Sociale d’Entreprise, conclure un partenariat avec le département recherche de l’université voisine de Shenzhen, bien notée au classement de Shanghaï, afin d’étudier puis commercialiser une colle qui n’adhère pas à la peau. Le DGA a été d’accord, surtout sur la dernière proposition, qui contribuerait au bilan de STAN en matière de développement durable en nous ouvrant de nouveaux marchés. Il a tiqué sur les sèche-mains électriques, trop chers, peu vendables à l’opinion publique européenne par ces temps post-Fukuyama et incompatibles avec notre nouvelle politique d’énergie renouvelable. J’ai bien discuté un peu. Ils ont là-bas des centrales thermiques. Mais le DGA m’a dit que les gens, ici, ne verraient pas la différence et comprendraient « atome », c’était donc non. Quant au charbon… Je n’ai pas insisté. Les enfants de l’usine de Shang Zhou auront du savon et peut-être des gants, du moins pendant quelques mois. Je suis ressorti assez content. J’ai dégoupillé la crise. J’ai su arracher quelques concessions sans remettre en cause nos équilibres globaux. Je pense que ma prime de fin d’année en sera arrondie. J’aurais préféré obtenir les sèche-mains électriques, finalement, ça ne coûtait pas si cher. Encore une occasion ratée.

En sortant du siège, j’ai gravi les marches de l’escalier qui mène à la cathédrale Saint Paul. Je suis entré. Je ne sais pas pourquoi. L’immensité de la nef m’a impressionné. Je me suis glissé entre deux rangées de chaises, suis resté debout. J’ai cherché à réciter un « Je vous salue Marie » pour maman. Les mots ne me sont pas venus.

Avant de prendre l’Eurostar, j’ai demandé à un taxi de m’amener au musée des Docklands. Des amis m’avaient signalé les aménagements réalisés dans le quartier de CanaryWarf et la qualité de l’exposition permanente consacrée à l’histoire du port de Londres depuis l’antiquité. Une superbe réalisation ! Si tu as l’occasion de passer par Londres, n’hésite pas à y faire un tour. L’essor de la cité est très bien expliqué, des ruelles glauques sont reconstituées, les progrès de la navigation sont illustrés avec intelligence. Des tableaux décrivent l’activité maritime sur la Tamise, à l’image de ce que l’on connaît pour Venise à travers les peintures de Guardi ou de Canaletto. Evoquer Londres, cette cité-monde devenue l’emblème de la suprématie anglaise, permet de raconter l’empire britannique. Les conservateurs n’ont pas hésité à consacrer un étage entier à la façon dont les marchandises s’échangeaient dès le XVIème siècle entre l’Inde, friande de pacotilles et d’argent, les rois africains, avides de fusils et de tissus, les Amériques et les Antilles, assoiffées de main d’œuvre, tandis que les armateurs regroupaient dans les ports européens matières premières, or, tabac, café et canne à sucre, en dressant le compte minutieux et sidérant des hommes, femmes et enfants noirs transférés à travers l’Atlantique. Les mécanismes de l’esclavage y sont décrits en détail, preuves d’un système déjà mondialisé d’enrichissement inégalitaire. Sais-tu qu’il n’a été aboli qu’en 1833 en Angleterre ? En France, il a fallu que nous nous y prenions à deux fois et la bonne n’est finalement intervenue qu’en 1848. J’ai trouvé très claire cette présentation, qui s’appuie sur des relevés de compte, des témoignages et des citations de personnalités de l’époque, négociants, philosophes, économistes. Des cartes didactiques, adossées à un système de jeux pédagogiques, permettent aux classes, par exemple des jeunes de Birmingham, de se rendre compte de ce qu’était à l’époque la répartition des flux commerciaux entre les quatre continents et l’exploitation des pays du sud par les impérialismes. Quel aveu !

Georges

35

Je me souviens des jeudis après-midi. Nous n’avions pas classe et je restais avec maman à la maison. Elle s’activait dans la cuisine. Je m’asseyais sur le tabouret, près du plan de travail. J’avais rédigé en maugréant dans mon cahier le brouillon de la rédaction que je devais rendre le vendredi à notre professeur de français. Je lui lisais le sujet puis ma première mouture, elle me corrigeait. Nous passions beaucoup de temps à cet exercice. Attentive, pédagogue, en bonne institutrice, tout en faisant rissoler ses pommes de terre, elle m’amenait à comprendre l’illogisme d’un plan, le caractère bancal de mes trois parties, le manque de lien entre mes paragraphes. Je râlais, conscient des lacunes de ce premier jet. Je m’installais à ma table et je réécrivais les passages à modifier. Je revenais la voir, m’asseyais de travers sur le tabouret, attrapais un gâteau sec. Elle laissait toujours des friandises dans une assiette, une tranche de cake, une part de tarte. Aussi gourmande que moi, elle savait que je passerais par-là et que je grappillerais quelques bonbons ou sucreries. Elle m’écoutait ânonner ma nouvelle version puis, tout en me complimentant et en glaçant une sauce, elle soulignait quelques inexactitudes, des mots maladroits, une expression déplacée, une répétition. Je rayais, raturais, parfois je protestais en défendant ma rédaction. Nous discutions, argumentions.

  • C’est ta responsabilité, me disait-elle.

Nous reprenions l’ensemble du texte. Harassé, une fois que tout semblait plutôt cohérent, pas trop mal fichu, je filais dans ma chambre pour recopier au propre en essayant de ne rien perdre des corrections. J’obtenais de bonnes notes, dont je tirais fierté sans ignorer que je lui en devais la moitié. Je savais moins que j’apprenais mon métier. Souvent, maintenant, je me dis qu’elle me préparait à écrire l’histoire d’Egor.

Maman se meurt. Je suis passé la voir à mon retour de Londres. Elle était allongée sur son lit, dans cet appartement dans lequel elle aura vécu toute sa vie. Elle se tenait assise, adossée contre un coussin, si maigre désormais, le ventre bombé sous la pression du cancer qui l’a rongée et a fini par la terrasser. Son visage est resté lisse malgré les années, elle a gardé ses grands yeux clairs et son beau sourire. Ses paupières lui pèsent. Je lui raconte mon déplacement, lui donne des nouvelles de la famille. Je sais qu’elle m’écoute et me comprend. Elle m’interrompt, corrige la date de naissance d’un neveu que j’ai confondue. Je la regarde et je m’émerveille de sa lucidité. Elle me souffle « j’ai peur de souffrir ». Je lui prends la main. Jadis, enfant, à la fin du dîner, souvent, je me levais de table et je venais m’installer près d’elle, genoux sur la moquette, entourant ses épaules de mon bras, ma tête contre sa douce chaleur. Un jour, alors que l’adolescent commençait à regarder les filles d’un autre œil, j’ai cessé de m’accouder à elle. Je caresse sa main et je me penche vers son corps meurtri et essoufflé qui peine à respirer. J’enlace son corps de mes deux bras et je pose ma joue contre la sienne. Nous n’avons pas besoin de parler. Avec douceur, je l’embrasse tandis qu’elle passe sa main flétrie sur mes cheveux en murmurant :

  •  Mon petit, mon petit.

 Je m’approche de son oreille.

  • Nous sommes avec toi, maman.
  • Que de l’amour. Que de l’amour autour de moi.

Je reste silencieux. J’entends un filet de voix.

  • Il pleure, il pleure.

Je prends conscience des larmes qui coulent dans mes cils. Comment les voit-elle, elle dont les yeux exténués sont fermés ? Alors, pressant ma tête contre la sienne, tout bas, je lui demande :

  • Comment le sens-tu, maman ? 
  • Je le sais, dit-elle d’une voix faible, je le sais.

Je m’abandonne aux sanglots qui éclatent soudain, malgré moi.

Elle ajoute d’une voix épuisée :

  • Georges, mon petit, je tiens à te dire… Cette question te taraude, si, si… Tu n’oses pas m’en parler. Mais je te connais mieux que toi-même. Roger n’a jamais existé, jamais.

  Hier, en passant la voir, j’ai eu le sentiment étrange de lire le masque cireux de la mort sur son visage. Entre nous, la paix, profonde et dense. Nous sommes restés assis l’un à côté de l’autre, sa main froide dans mes mains. Je lui ai soufflé, dans une inspiration qui m’a surpris :

  • Tu as été ma première coach.

 Elle a ouvert les yeux, étonnée. Elle m’a souri d’un air las. Je suis sûr que nous nous sommes compris, elle qui m’a lu tant de livres et qui a toujours pressenti, bien avant moi, que j’enfanterais un jour cette histoire sur laquelle je travaille aujourd’hui. Elle ne savait pas, ni moi, que le jour où Egor serait reconnu, ce jour-là, elle serait morte.

36

Georges,

J’ai pris quelques jours de vacances. Tes histoires finissent par me fatiguer. Je ne comprends pas ton obstination, tes débats intérieurs, cette responsabilité que tu t’imposes quand personne ne te demande de porter sur tes épaules le poids du monde. Vous êtes bien de ce bois, vous, les hommes, à vous croire chargés de missions providentielles. Comme si la planète attendait votre intervention, comme si l’humanité allait s’effondrer dans le néant si vous n’agissiez pas ! Vous me faites rire. La force inconsciente du collectif, le mouvement magistral impulsé d’où on ne sait et qui nous mène, voilà, selon moi, des réalités bien plus tangibles. Certes, elles ne mettent pas en valeur le petit talent de tel ou tel puisque c’est l’ensemble qui avance, parfois dans la cacophonie. Je crois beaucoup à la leçon que nous donnent les spermatozoïdes. Les tentatives de chacun restent vaines si la masse ne joue pas son rôle. Elle seule permet à l’un de franchir la paroi de l’ovule devenue soudain poreuse par l’effort de tous. Le « Tous pour un », le « Chacun pour tous », voilà ce qui a sens pour moi, et non le chacun pour soi qui détricote l’avenir.  Aussi, ton obsession pour Egor, si elle m’amuse parfois, m’irrite et me distille un goût amer dans la bouche.

D’autant que mon Russe s’est évaporé. Je me retrouve les bras vides en cette fin d’année. Igor était arrivé de façon imprévue, bousculant mon emploi du temps, chavirant mon quotidien, allumant des guirlandes de lumière dans ma vie. Je m’en défendais, je refusais ce miracle, je me méfiais de cette chaleur qui embrasait mon ventre quand il me prenait dans ses bras, tantôt violemment, parfois tendrement, et qu’il me laissait pantelante, épuisée et ravie, la tête dans les étoiles et le corps rajeuni. Une fois de plus, me voici seule. Larguée ! D’habitude, c’est moi qui pars ou plutôt qui ferme la porte. Je me rends compte aujourd’hui combien être lâchée en plein vol est une épreuve terrible. Du coup, je m’en veux pour mes amants que j’ai expulsés par le passé. Je ne mesurais pas la douleur de la séparation. Être abandonnée… le pire des drames ! Je savais que cette histoire ne pourrait se conclure que de cette façon, mais j’avais lancé la bobine du cinéma. Malgré moi, je m’étais mise à imaginer l’impossible, à y croire. Croire à quoi, d’ailleurs ? A une passion qui ne finirait pas ? A un quotidien heureux qui s’installerait benoîtement dans la longue durée ? Pouah, les deux images me révulsent. Finalement, Igor a bien fait de me fuir, il m’a évité de le bannir.

Je suis donc partie au tournant de l’année loin de Paris, des fêtes joyeuses, des décorations lumineuses, des repas gargantuesques. Avec deux amies, qui ont elles aussi jeté hommes et amants depuis belle lurette, nous avons loué une petite voiture et nous avons filé vers les côtes froides de Normandie, au-delà de Caen et d’Avranches, là où une guerre d’usure voit s’étriper depuis des lustres Bretons et Normands sur la possession du Mont Saint Michel. Une brume à couper au couteau envahissait le ciel tandis que la nuit tombait lourdement. La navette, deux phares jaunes délavés, a surgi au loin et s’est approchée. Nous sommes montées. La masse du Mont est progressivement apparue, transpercée de quelques lueurs. Des liserés de lumière soulignaient le contour des remparts. Le froid nous piquait, vif. Nous avons gravi les marches. Quelques boutiques ouvertes proposaient des espaces lumineux, privés de badauds. Dans quelques restaurants vides, des serveurs dressaient les tables. Privilège si rare d’être seule au Mont Saint Michel ! Je savourais le plaisir de ces escaliers désertés par les touristes. On ne devrait jamais s’y rendre en été. L’abbaye avait portes closes. Je garde de mon adolescence le souvenir de murs épais et froids, du vent qui souffle sans relâche derrière l’étroite fenêtre d’une cellule refermée sur le monde, du silence envoûtant qui envahit, du temps qui s’arrête.

J’ai regretté de ne pouvoir visiter une nouvelle fois les vastes salles aux colonnes puissantes, le réfectoire glacial strié des lumières du jour, le cloître plongeant dans la baie, l’horizon qui se déploie dans le cri des mouettes en une étendue impossible à délimiter du regard. Le sable, la mer et le ciel se rejoignent dans une ligne imperceptible où plus rien ne se distingue. Je me suis souvenue d’un baiser de sel qui m’avait émue et laissée transie. Le brouillard descendait sur l’abbaye. Déjà Saint Michel, malgré ses dorures, avait disparu. L’obscurité mangeait la haute façade, noyée dans une humidité percée par les spots censés illuminer le monument. Cet éclairage gorgé de bruine dessinait des ombres fantastiques. Un instant, j’ai pensé à ton héros et j’ai cru deviner sa silhouette quand le vent a soudain rabattu des branchages qui ont frémi en haut de l’escalier monumental. Nous sommes parties, pas très rassurées, en rejoignant les remparts obscurs et glissants, jusqu’à la porte de la ville.

Le lendemain, nous nous sommes promenées de longues heures le long des vastes plages qui annoncent Cancale. J’ai cru deviner la bordure de la mer et je me suis approchée. Une mousse d’écume givrée dessinait sur le sol une lisière factice. La mer, la vraie, jouait l’invisible, retirée si loin qu’aucun regard ne pouvait l’atteindre. Le registre des marées nous a appris qu’elle ne serait basse qu’en milieu d’après-midi. Je l’ai imaginée, fougueuse comme un cheval piqué, revenir vers le rivage. Nous avons distingué la silhouette massive du Mont Saint Michel, lointaine, noyée de brume, bientôt emmitouflée dans un épais brouillard. Nous parlions peu, chacune dans ses pensées, les mains gantées enfouies dans les poches, le cou enroulé d’écharpes tassé dans le col du manteau, le bonnet enfoncé sur les cheveux. Le sol sonnait dur. Des équidés étaient passés peu avant, inscrivant le galop de leurs sabots dans le sable. La marque des fers dessinait un relief visible. Du bout du pied, j’ai cherché à effacer le renflement et à niveler l’aspérité. Peine perdue, la terre gelée s’était statufiée. Je me suis alors aperçu que des empreintes de chaussures signalaient des cheminements que ni l’eau, ni le vent, n’avaient gommés. Je me suis penchée, ai touché cette texture grumeleuse dans laquelle des coquillages concassés s’étaient mêlés au sable endurci. Des rafales sibériennes balayaient la plage. J’ai ôté mes gants, tâté cette matière vivante engourdie de froid. La nature sculptait les paysages. Au loin, en bordure de la route, des lignes d’arbres ployaient sous le givre et tressaient une guirlande qui a soudain resplendi quand le soleil a déposé sur les branches argentées un fin rayon doré. Je me suis redressée, ai respiré profondément. Je me suis sentie en paix.

Nous avons déjeuné de quelques huîtres au goût de mer, agrémentées d’un verre de vin blanc frais.

Gloria

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Ma chère Gloria, je comprends que tu n’aies pas réagi immédiatement aux dernières lettres que je t’ai envoyées. D’autant que tu t’es évadée une semaine loin de Paris. Tu as pris du temps pour réfléchir à mon projet. J’entends tes réticences. Sache que je les partage. La façon dont Egor rejette sur son ascendance, et en particulier sur ses parents, la responsabilité de ses actes nous dérange, je ne le conteste pas. « Qu’en est-il de sa liberté ? » m’as-tu écrit. En effet, à l’écouter, on a le sentiment qu’il est lié, pieds et poings, à une causalité plus forte que lui, qui lui vient de ses gènes et qui s’impose à lui sans qu’il soit capable de l’affronter. Vaste et récurrent débat ! N’est-ce pas trop facile ? Et n’est-ce pas accorder peu d’importance à ce libre-arbitre qui nous érige en êtres responsables et acteurs de notre destin ? Si nos actes étaient écrits, quel intérêt à vivre ? Nous le savons bien, il y a dans l’individu une irréductible liberté qui permet à chacun de marquer son existence de ses choix.

Je tiens pour de véritables héros ceux et celles qui savent s’affranchir des conditionnements qui les emprisonnent. Qui ne connait des hommes ou des femmes, doués d’une force supérieure, qui construisent leur vie ? Mais, ne crois-tu pas que la plupart d’entre eux se laissent porter par le flux de l’existence ? J’oserais prétendre qu’il s’agit de l’écrasante majorité. Tu t’indignes de mes propos ? Sois honnête, combien de décisions essentielles as-tu prises concernant ta propre vie ? Combien ? Je ne parle pas de ces arbitrages multiples du quotidien, qui nous donnent l’impression d’imposer nos volontés. Non, j’entends des vrais engagements. Combien ?

Je me réfère volontiers à ce philosophe, qui considère que nous sommes de notre milieu avant d’être de notre opinion. Phrase terrible, accablante… que j’ai tant de fois vérifiée… vis-à-vis de moi-même. Prétendons-nous assumer un choix majeur, à peine sommes-nous capables d’arbitrer entre deux postures, qui relèvent de la même logique ! Le révolté n’est pas plus libre de sa révolte que le fils du bourgeois de son confort, si leur comportement résulte de leur positionnement par rapport à leur père. Chacun aura choisi, l’un par rejet, l’autre par imitation. Peut-on invoquer leur liberté ? Je ne le pense pas. Peut-être, sur ce point, divergeons-nous.

Faut-il reprocher à Egor de se plaindre avec courroux d’être le rejeton d’une lignée qui l’accable et le marque du sceau de cette infamie ? L’accuser de se sentir l’esclave des passions qui s’emparent de lui et l’emportent à la nuit tombante vers des contrées gorgées de chair fraîche ? J’entends ceux qui s’indignent et n’excusent rien. Ils invoquent la capacité de chacun à se saisir de sa vie, à discerner ce qu’il convient ou non de faire. Pour ceux-là, Egor est condamnable. Nulle pitié pour celui qui avale son semblable. Tu approuves cette approche. Mais j’entends autant ceux qui, peut-être pour mieux détourner la pique qui les frapperait eux-mêmes, demandent la mansuétude pour Egor. En quoi est-il responsable, ce géant aimant, ce père attentif, si parfois, à l’orée de la nuit, monte en lui une envie irrépressible de chevaucher les plaines et les monts pour aller s’emparer de la fleur d’une jeunesse ?

Je reconnais qu’admettre la plainte d’Egor valide tout comportement, au risque de rendre la vie en commun vite impossible. Le feu vert ne protège le conducteur qui avance qu’à condition du respect absolu du rouge par celui qui s’arrête. Si chacun peut évoquer sa légitimité à suivre les passions qui le submergent, de quel droit interdire le vol, le meurtre et le viol ? Comment bâtir une paix civile fondée sur la mesure ? Comment préserver le vivre-ensemble sur lequel nous insistons tant de nos jours ? La responsabilité individuelle reste le seul garant de la concorde. Egor n’est pas autorisé à s’en disculper. Il doit assumer et payer, tu as raison. Au moins, aurait-il pu hésiter, renoncer, s’excuser, se repentir. Oublies-tu que notre histoire collective, en pays d’Occident, s’est construite dans le sacrement de la confession ? Nous avons toujours assimilé l’erreur à la faute, et la faute au péché. Disant cela, je m’expose à l’incompréhension, j’en suis conscient. En croquant la pomme, l’humain déchire le destin et risque la liberté. Dès lors, c’est dans le colloque singulier de l’homme avec le représentant de Dieu, dans l’aveu de la rupture, dans l’introspection du déni, que notre civilisation s’est façonnée, civilisation bâtie sur la reconnaissance de notre chute, sur l’acceptation de notre finitude et sur le constat amer, mais finalement salvateur, de nous découvrir enfants perdus d’une trahison. La liberté n’est supportable que si elle s’accompagne de la grâce du pardon et donc de l’excuse.

L’explication tient sans doute au fait que l’homme occidental moderne refuse cette alternative entre liberté/pardon et destin/irresponsabilité. Il pérore et bombe le torse, rien ne lui est interdit puisqu’il se déclare le propre auteur de l’aventure humaine. Auto-proclamé dieu lui-même, il contemple ses œuvres en croyant discerner dans le miroir de ses ambitions la clé de son bonheur. Dans le mirage de ses désirs et de ses délires, obnubilé par la satisfaction de son fric et de son phallus, être de démesure sans filet, aussi détestable dans sa superbe qu’émouvant dans sa chute, cet homme illustre bien notre époque. Il nous renvoie chacun à nos frêles succès et à nos cinglants échecs, nos petits arrangements et nos grandes faiblesses. A-t-on le droit d’être libre et irresponsable ? A moins que notre vraie liberté soit d’accepter notre destinée ?

Georges

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Tu m’as demandé, Gloria, si je connais les thèses de Robert Muchembled. Pour ce professeur, le moteur de l’Occident a été une répression sexuelle violente. Il s’appuie sur les travaux de Max Weber, qui situe l’origine du capitalisme dans les régions réformées de l’Europe et identifie une ascèse intérieure propre aux calvinistes. Cet historien français considère que la synthèse annonciatrice de la Modernité s’est élaborée dans la gestion de la sexualité, en particulier dans la France catholique et l’Angleterre protestante du XVIème siècle. Ces sociétés ont mis l’individu sous tension, provoquant insatisfactions et culpabilités. Ce faisant, elles auraient provoqué un contrôle des passions, qui se seraient par contrecoup déversées dans une activité boulimique, conduisant aux grandes découvertes, aux aventures militaires et à l’explosion des échanges commerciaux. Le capitalisme comme économie des frustrations, en quelque sorte, a contrario de l’Inde bouddhiste ou de la Chine ancienne, tolérantes sur le plan sexuel et civilisations apaisées. La thèse ne manque pas de brio, notamment quand elle instaure en pivot de l’Occident l’association entre répression sexuelle et mariage monogamique, hétérosexuel, fécondant et sans plaisir. Il en tire une conclusion surprenante : de nos jours, les forces vives de la société auraient choisi de « se faire plaisir », basculant dans une ère de la jouissance. Irait-il jusqu’à dire que cette évolution explique que nous ayons décidé collectivement de vivre au-dessus de nos moyens en accumulant avec légèreté des dettes financières et climatiques insoutenables ? Condamnant sans vergogne les générations futures au collapse ? Justifierait-il ainsi cet engouement pour la course à pied à laquelle s’adonnent dans la souffrance tant de nos concitoyens clients de STAN ? Une douleur volontaire pour dégorger le surplus d’énergie que la société n’exige plus de nous !

Nous avons ouvert la boîte de Pandore des désirs individuels. Rien n’y résiste. Tout est balayé. Je voyage dans de nombreux pays, bien moins riches que notre Europe. Les crises d’adolescences n’y ont pas place. Les rites d’initiation y marquent toujours le passage aux différents âges de la vie, encadrant la fougue de la jeunesse. La pauvreté n’empêche pas la gaieté. Chez nous, le seul dénominateur commun se réduit à la référence à une République abstraite qui garantit à chacun ses droits individuels. Comment s’étonner que nos sociétés corsetées de corporatismes partent en lambeaux, s’effilochent ?  L’homme blanc a déposé son fardeau.

De mon côté, je me dois de t’indiquer que STAN a validé mon rapport de mission. Nous allons renvoyer les enfants de l’usine de Shang Zhou sans une once d’augmentation ! Je n’en tire aucune fierté, sache-le. C’est ainsi.

Georges.

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Drôle de bonhomme qui m’écrit si peu sur les personnes qui l’entourent. Pourtant, son épouse, ses deux fils, ses vieux parents accaparés par la mort, façonnent son univers. Dans l’atelier, au gré de ses propos, ils apparaissent puis disparaissent, évidences qui lui viennent à l’esprit de façon naturelle. Ses messages écrits débordent de son étrange obsession, au point que je finis moi-même par penser Egor, réfléchir Egor, voir Egor. Je finirais presque par croire qu’Egor existe réellement et que nous sommes lancés à sa poursuite. Georges se dévoile multiple. Chacun de nous ne se dissimule-t-il pas de la sorte, caméléon insaisissable ? Je le découvre instruit, soucieux des affaires du monde, curieux des courants d’idées qui traversent notre humanité et sensible aux croyances qui imprègnent les peuples. Le cadre supérieur mène son job sans trop d’état d’âme. Le père de famille, attentif aux cursus universitaires de ses rejetons, leur financera, je serais prête à le parier, des études aux Etats-Unis ou en Australie pour leur assurer les meilleures conditions professionnelles. Le fils, si proche de sa maman, se démêle mal de sa relation avec son paternel, avec tout le poids d’incompréhension que porte ce mot compliqué. Saura-t-il un jour évoquer devant lui Roger, ce personnage trouble qui a perturbé le climat familial, semant, peut-être à son corps défendant, une onde d’ambiguïté malsaine dans son esprit d’enfant ? Il lui faudra vieillir encore un peu pour reconsidérer son héritage, relativiser puis recueillir avec bienveillance ce qu’il a reçu de ses parents. J’ai eu la chance d’avoir un père formidable. Je lui dois tant. Il a voulu que je réussisse mes études, m’a défendu contre mes frères, m’a appris à sortir mes griffes. Il est mort trop tôt, me laissant tant de regrets, mais aussi la volonté indéracinable de réaliser mes rêves de sculpture.

J’ai écrit à Georges que la décision de Stan déshonorait ses responsables. Elle est odieuse. Je lui ai enjoint de démissionner.

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Gloria,

Je le vois, posé sur une planche munie de roulettes. Le temps a sillonné son front de rides profondes. Une épaisse barbe blanche lui donne l’apparence d’un Père Noël. Il se tient faussement debout, gauchement assis, à l’entrée de la ville et tend la main aux badauds, espérant recueillir quelques piécettes. Les gens passent, indifférents, ou pressent le pas, mal à l’aise devant ce spectacle indécent. Je me souviens de ces enfants roumains qui se présentaient à moi, sans bras, poussant du ventre un petit sac en quémandant d’un sourire édenté un geste de pitié. La misère effraie, insupportable. En regardant Egor sur sa plaque de bois, je devine les moignons tranchés, les peaux séchées, le déhanchement terreux pour se déplacer dans un dandinement grotesque, l’impossibilité d’atteindre ce qui est à la portée facile de chacun. Ce que la main donnerait volontiers pour se disculper, les yeux refusent de le tendre. Les passants s’écartent en devinant le regard qui s’attarde sur leurs jambes vaillantes. Ils fuient loin du morpion vautré. Ce n’est pas la pauvreté qui mine Egor, c’est la solitude. La rumeur l’accuse. Son incapacité à prononcer les mots que ses filles attendent le condamne. Il aura beau nier de toutes ses forces – et il nie – rien n’y fera. La ronde des non-dits tourne autour de lui, l’érode sans vergogne, s’insinue, le ronge et finira bien un jour par le dévorer.

Et moi, assis à ma table de travail, devant cet homme torturé qui frappe son crâne contre la pierre ? Quelle responsabilité ? J’aurais envie de descendre par le clavier sur l’écran lumineux et, tel un lilliputien audacieux, m’approcher de son oreille et lui hurler en mettant mes mains en porte-voix « Reconnais devant tes filles que tu as mangé Aïcha La vivante, Egor, avoue ton crime ». A ses filles, je voudrais crier, à chacune : « Cessez de l’accuser du viol de votre sœur, écoutez-le. Ne vous laissez pas abuser par les obsessions rancunières du Rayon d’émeraude ! Par les accusations délétères de l’air du temps ! ». Les confronter également à la disparition mystérieuse du corps d’Aïcha. Gloria, devrais-je m’avancer vers mon héros désemparé et vers ses enfants, enferrés dans leur obstination tenace ? Il n’en va pas que de lui et d’elles, mais de moi aussi ! Je me perds dans cette aventure. Et toi, tu es embarquée avec moi !

Ma quête exige un personnage s’affirmant comme tel, revendiquant sa dimension mythique, surclassant les autres hommes en affichant son statut et sa différence. Pourquoi Egor est-il incapable de se reconnaître ogre ? A moins que cette impossibilité soit à l’image de notre cécité sur nous-mêmes ? Que ce soit justement en refusant de s’assumer qu’il finit par dessiner cette image mythique de l’humain contemporain ? Serait-ce ainsi qu’il pourrait acquérir la stature que je m’escrime à lui donner sans trouver le bon filon pour le hisser à ce niveau ?

Voilà que tu viens de m’envoyer un sms me conjurant de dénoncer mon rapport sur l’usine de Shang Zhou et de démissionner de STAN. Tu perds la raison ? Qu’est-ce qui te prend ?  Ne mélange pas tout, de grâce. Je sais le poids du quotidien, la pression exercée par les media dans leur dénonciation des menaces multiples qui nous environnent, les informations qui nous inquiètent légitimement. Gardons le cap, consacrons-nous à l’essentiel. Penses-tu vraiment que je puisse bousculer mon existence et compromettre l’écriture de cette histoire en changeant de vie sur un claquement de doigts ? Imagine que je suive tes conseils ! Ce coup de tête ne modifiera rien, entends-tu, rien pour les enfants de l’usine de Shang Zhou. Je ne suis pas responsable du sort du monde. Il avance seul, porté par sa propre inertie, emporté par sa propre frénésie. Il nous a échappé. Personne ne le dirige. Bateau ivre. Si j’obtempérais à ton injonction, je me retrouverais sur la paille, l’esprit préoccupé par la recherche d’un nouveau job, incapable de me concentrer sur mon sujet, le seul qui compte. Alors que je m’approche enfin de la personnalité profonde d’Egor ! Tu voudrais que je dilapide les résultats de cette recherche qui m’a tant coûté ? Tu m’embrouilles, en un mot, comprends-tu ?

Le doute m’envahit. Mes investigations cernent Egor. Cette enquête, depuis le début de nos échanges, nous oriente vers sa personnalité. Je suis obnubilé par cette personnalité hors du commun, qui s’impose à moi, me rejoint la nuit et bouscule mes réflexions en venant tambouriner avec ses moignons sanguinolents à la porte de mon silence. Et si le personnage mythique que je poursuis se trouvait ailleurs ?

Quel désarroi, Gloria, quelle angoisse !

Georges

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Le Rayon d’émeraude régnait. Un matin, appelé en hâte, Egor avait découvert, errante dans la rue, Aïcha La vivante, sa fille. La chair de sa chair, ivre morte. Cocktail de vodka, assaisonné de whisky et de rhum. La porte de l’appartement battait. Les bouteilles, vides, traînaient dans le séjour. Egor avait accompagné Police-Secours à l’hôpital, avait décliné leurs identités, puis était rentré à la maison, effondré. Au retour d’Aïcha La vivante, il n’avait pas su trouver les mots pour la réprimander et lui rappeler l’essentiel. Le Rayon d’émeraude l’avait acculé. A quoi bon son poitrail de titan, ses paumes capables de suspendre l’avancée de la nuit, les fils dorés l’unissant à ses filles, s’il s’égarait ? Il s’imaginait être uni aux destins de ses chéries, l’inconscient ! Sans savoir quelle voie emprunter ! Se taire et passer pour un insignifiant ? Tancer et faire figure d’oppresseur ?  Être attentionné et risquer d’être traité de femmelette ? Rappeler les règles et n’être qu’un sénateur lointain ? Ne pas se soucier et subir la critique d’égoïsme ? Ôter les barrières au fur et à mesure en éducateur ? Aimer, criait en lui une voix, aimer, aimer ! Il pensait n’avoir été qu’amour pour ses filles. Maladresse, fausse intransigeance, menaces dérisoires, affection détournée. Il n’avait pas su être leur mère, sans assumer son rôle de père. « Egor, tu n’es pas un homme ».

Le Rayon d’émeraude régnait. Cette évolution s’était accomplie sans drame, par renoncements implicites, progressifs et volontaires d’Egor. Peu à peu, il avait trouvé son statut, une place qu’il avait revendiquée. Un strapontin. Oh, il pouvait donner le change, partir avec ses filles à travers les paysages, franchir les lignes d’horizon en emmenant dans son sillage sa petite troupe joyeuse et bariolée, chanter à tue-tête leurs prénoms en cavalant dans les forêts, leur apprendre à questionner les couleurs du ciel ou leur expliquer la vie cachée des fourmis. Tâches de domestique !

Il déclinait la gentillesse en cherchant à deviner et à exaucer les souhaits de son épouse avant qu’elle ne les exprime. Il avait ainsi renoncé à sa personnalité intime, ses envies, ses passions. Il s’était vidé de sa propre substance, sel affadi, geste recroquevillée. Dans ses échappées nocturnes, quand, humant l’odeur dégagée par la Terre, il prenait conscience de son désir profond et allait nourrir son appétit démesuré en croquant sous ses canines de carnassier les fragiles os de ses petites victimes, avait-il l’illusion de se reconstruire ? Il lui fallait se repaître de cette chair, avaler la viande sanglante et boire le sang encore fumant, pour sentir en ses veines le poison apaisant de la sérénité. À peine rentré, contemplant ses ongles rougis, il comprenait qu’il n’était pas plus le père qu’il prétendait être que l’ogre qu’il refusait de devenir mais qui, peu à peu, au fil de ses virées tragiques, s’imposait à lui, plus authentique que lui-même.

Le Rayon émeraude se posait le soir et éclairait la maisonnée et les fillettes. Le faisceau rayonnant s’infiltrait dans les moindres recoins des pièces et des âmes, inspectait les angles morts et les sentiments cachés, se glissait sous les armoires et dans les replis du cœur, débusquait la poussière sur le tranchant des portes et les hésitations dans le marécage des pensées. Egor ne s’était pas rendu compte de cette mainmise progressive. Volonté implacable qui circonvenait, anticipait, prévoyait. Elle maîtrisait le quotidien, s’imposait en douceur comme une évidence, un réconfort, une solution, une mère-père autosuffisant qui le reléguait dans le rôle du gentil amuseur, du pantin, de la marionnette.

Quand le Rayon d’émeraude l’avait menacé, il aurait dû, ce jour-là, quitter la maison.  Abandonner les fillettes, renier sa vie, effacer tout ce qui sous-tendait son existence ! Ou fuir avec ses filles ? Entre le suicide et le rapt, il n’avait pas choisi. Il était resté. Soumis !

Egor prend sa tête entre ses mains tuméfiées. Je le vois. Il est assis devant sa table, accablé par le lent cours du jour. Il ferme les yeux et une idée lui vient à l’esprit. Il commence à comprendre. Cette attirance, qui le saisissait aux tripes et l’invitait aux festins sordides dont il sortait en se pourléchant les lèvres, dessinait sur lui une tâche noire qui le protégeait en le mettant à l’abri du phare éblouissant du Rayon d’émeraude. Elle exigeait de tout savoir,  tout connaître, tout deviner Son orgueil se fracassait sur sa cécité. Invisibilité salvatrice et insupportable ! Le jour où le Rayon d’émeraude en avait pris conscience, elle avait maudit Egor. 

EGOR

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Va, Georges, avance, j’ai le sentiment que tu tournes en rond. Tu cherches à trop étreindre, tu t’éloignes du cœur de ta recherche. Ne tiens pas compte des remarques dont je t’ai fait part, de mes reproches. Je vois tes hésitations et tes atermoiements de mon balcon. Je donne des avis. Je ne veux surtout pas te perturber et te distraire de ton but. Poursuis à ta façon, fonce. Que t’importe les commentaires. Déblaie devant ta route, oublie ce qui te tire en arrière, repousse ce qui parasite ta quête. Toi seul peux la mener à son terme, tu n’es plus loin. Saute dans le vide.

Gloria

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Merci, Gloria, pour tes encouragements à persévérer. Je dois oublier STAN et son cortège d’hypocrisies, Shang Zhou et ses enfants maudits, ma famille et le calme rassurant et douillet de mon appartement parisien, l’image de Roger, le désarroi de mon père, le regard de maman. Jusqu’à toi. Je dois en finir, au plus vite.

Je voudrais te soumettre une ultime hésitation. Les personnages mythiques ne sont jamais féminins. J’ai beau réfléchir, je n’en vois pas. Les rares femmes qu’on identifie comme héroïnes sont associées à des hommes, Juliette à Roméo, Eurydice à Orphée, Yseult à Tristan, Hélène à Pâris, Pénélope à Ulysse ou Marguerite à Faust. Certaines se détachent par leur force de caractère. Antigone, décidée à offrir une sépulture à son frère, se dresse, au prix de sa vie, dans sa capacité de résistance. Son non traverse les siècles. Emma Bovary, héroïne littéraire contemporaine par excellence, accomplit la condition féminine.  Mary Poppins, créée par Pamela Travers en 1934, offre le visage souriant d’une nurse aux pouvoirs magiques. Shéhérazade transgresse l’ordre masculin en se jouant du désir insatiable du vizir. Elle symbolise le pouvoir fantastique et libérateur de l’imagination et de la littérature, seules capables de repousser la fatalité tragique du destin. Elle consacre sa dépendance en cultivant son rôle de courtisane. Elle conforte la condition immémoriale dévolue à la femme depuis que le néolithique a fait des humains, non plus des chasseurs-nomades, mais des cultivateurs–sédentaires. Shéhérazade transcende les nuits par des histoires. Peut-on pour autant la transfigurer en mythe ? La femme s’est imposée en maîtresse du foyer et des enfants. Femme de l’espace privé, de l’alcôve, du caché, de l’éducation. Femme régnant sur le récit et la transmission et, à ce titre, autrement essentielle que l’homme batailleur, destructeur, toujours en quête d’ailleurs, volubile et occupant l’espace public.

Vénus émerge, seule figure féminine à s’extraire du panthéon antique. Ni être réel, ni fille de la littérature, elle s’impose comme allégorie de l’érotisme en en restant prisonnière. Dans cette fonction, les temps modernes sont parvenus à l’effacer et à lui substituer le visage d’actrices – Greta Garbo, Marylin Monroe, Brigitte Bardot – ou de stars contemporaines – Madonna, Lady Gaga, Mylène Farmer –. Las, la manipulation s’essouffle vite. Ces beautés humaines ne dépassent pas leurs rides. Elles s’éteindront avec ceux qu’elles auront emportés dans leurs rêves. Elles n’ont rien de ces mythes qui transcendent les siècles. Etrangement, il faut en revenir à Marie. Dans notre univers occidental, la Vierge, la Mère de Dieu, celle qui s’est offerte à l’Esprit, écrase les autres femmes dans la représentation collective. Encore est-elle un personnage historique. Elle ne surgit qu’en référence à son fils, Jésus, confirmant le leadership du masculin. Le plus surprenant vient que nos idoles modernes, construites en opposition radicale avec son image, s’inspirent de son nom pour la subvertir et tenter de devenir des icônes médiatiques. Mais en quoi cherchent-elles à devenir les gardiennes du mystère de ce que Dieu garde dans le secret ? La classification millénaire mère/courtisane – définie et imposée par les hommes – a pesé sur les destins individuels jusqu’à empêcher l’émergence de noms propres féminins parmi les héros mythiques. Finalement, c’est la femme elle-même qui incarne le mythe littéraire, là où les hommes ont eu besoin de recourir à une diversité de personnages pour explorer leur propre univers.

Ce qui se joue aujourd’hui dans la confrontation ô combien dramatique et essentielle entre la femme cachée et la femme exhibée dessine et détourne l’enjeu culturel majeur au cœur de nos sociétés. Ces termes restent hélas inappropriés pour esquisser l’avenir. Depuis que l’humanité est apparue, nous n’avons toujours pas su stabiliser la relation entre les hommes et les femmes. Quel paradoxe ! Quel aveu d’impuissance ! Nos mythes littéraires, en mettant sur le devant de la scène exclusivement des hommes, trahissent ce handicap. Il serait temps de changer le regard. La lente conquête par les femmes de leurs droits a pour premier effet de déstabiliser l’homme. Egor en atteste. Ce que, chère Gloria, nous avons découvert ensemble de sa relation avec son épouse confirme ce diagnostic : un voisinage inquiet et narquois devant le comportement de ce géant attentif au change de ses petites filles et soucieux de ménage, de travaux domestiques et de menus bricolages, alors que sa compagne assure les tâches dévolues par la tradition au mari, travail à l’extérieur, gain du revenu familial, représentation sociale. Le seul élément qui trouble la description tient à l’appellation même de cette femme « Le Rayon d’émeraude », dont je décrypte mal l’origine. Référence à sa personnalité ou à son regard ? Je ne sais. Désignation hautement paradoxale que le recours à un terme masculin ! J’ai pensé à un moment que le personnage mythique que je poursuivais, c’était elle, magnifié par sa capacité d’influence. Mais la brutalité de sa réaction aux soupçons pesant sur Egor, sa nature dominatrice ont balayé cette hypothèse. La tentative de faire émerger un personnage féminin mythique se complique une nouvelle fois. Sans doute est-il en germe, ailleurs, sous une plume inconnue, en ce XXIème siècle qui sera féminin, maintenant que les femmes donnent vie aux enfants, les élèvent, portent le poids du monde et tissent la paix entre Ciel et Terre ?

Une autre question me taraude. Aurais-je négligé les héros de Grimm, Andersen et Perrault ? Oublié Blanche-Neige, Cendrillon, Peau d’âne, la petite sirène et la petite fille aux allumettes ? Ou encore Pinocchio, marionnette fascinée par les rayons débordants de nos hypermarchés ? Finalement, l’obsession que je poursuis ne serait-elle, ni un homme, ni une femme, mais une enfant ? Ni Egor, ni le Rayon d’émeraude ! Aïcha La vivante ? Cette alternative m’obsède. Jamais l’âge de ces jeunes héroïnes n’est précisé dans les contes de fée. Ne sont-elles pas des adolescentes, à peine sorties de l’enfance, pas encore femmes, dans cet entre-deux troublant des Lolita, l’âge d’Aïcha. J’hésite à retenir cette hypothèse. Qui consacrerait-elle ? L’enfant-roi attisant les nostalgies aigries de nos sociétés vieillissantes et désabusées ? L’enfant-esclave d’un monde contaminé par nos déraisons ? L’enfant-tentation que nous adorons comme un veau d’or et que nous brûlons sur le bûcher de nos appétits féroces ? L’enfant-objet que les plus émancipés d’entre nous réclament d’acheter sur catalogue ? Ou l’enfant-exploité abruti de travail ? Aïcha, si brune et ardente, si vivante dans son prénom tissé d’Orient, si séduisante dans son sourire malicieux et ses yeux de braise, ne vient-elle pas nous confondre en nous présentant le visage d’une jeunesse sacrifiée ?

Georges

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Gloria, plus rien ne m’arrêtera. Un moment, j’ai pensé que le héros dont je veux écrire l’histoire s’incarnait dans les enfants de l’usine de Shang Zhou. Ne sont-ils pas les nouveaux damnés de la Terre, le visage contemporain de la Cosette d’Hugo ?  Ils se tiennent face à nous. J’imagine le directeur. Il s’avance. Je lui donnais soixante ans. J’ai appris qu’il n’en avait que quarante. Il s’approche en tremblant vers les ouvriers massés sur la place qui s’étend devant le bâtiment principal de l’usine. Il leur fait part des décisions prises par le Comité exécutif de STAN. La foule muette se concerte, murmure, s’agite, s’enflamme. Vibrante de colère, l’armée des enfants-ouvriers brandit ses poings nus vers ce pouvoir invisible et lointain. Les voilà qui arrachent les barrières et débordent le service d’ordre, agrippent le directeur apeuré, le lynchent puis traînent son corps ensanglanté dans la boue. J’entends les sirènes retentir tandis que la police débarque dans un déploiement de projecteurs, de caméras et de fusils mitrailleurs. Au loin, des chars se mettent en position, pointent leurs canons vers les visages résolus des ouvriers et des ouvrières qui marchent à pas lents mais déterminés. Ils progressent, coudes à coudes. Un grondement sourd ébranle soudain le sol. Des profondeurs s’exhale un puissant gémissement. Les visages se tournent, pivotent, les regards inquiets se croisent. Le macadam se fissure dans des craquements effrayants, des failles zèbrent la place noire de monde. Des cris épouvantés jaillissent. La foule vacille, ondule, s’écarte, se fractionne. La Terre, la Terre se réveille ! Elle tremble. Voilà qu’elle s’ouvre sous nos yeux horrifiés. Elle chahute les bâtiments qui se mettent à frémir et vacillent. Elle avale des corps désespérés et hurlants qui tendent leurs bras vers le ciel. L’immense « S » dressé au sommet des cheminées de l’usine de Shang Zhou s’effondre dans un tumulte de poussière. Le fracas des pierres projetées emporte les ordres dérisoires des contremaîtres et des adjudants. Je vois, oui, je le vois, sans en croire mes yeux. Egor surgit des entrailles brûlées de la planète. Il hisse sa haute silhouette par-dessus la ligne d’horizon, se poste face aux forces de l’ordre pétrifiées et… Que tient-il dans sa main ? Mais… C’est moi ! C’est moi qui gesticule et pousse des cris d’effroi.

Egor avait frappé. La Terre s’était fendue, fragile bûchette. Vitres des immeubles voisins brisées sous l’onde de choc, lampadaires pliés, conduites de gaz éclatées. Des incendies avaient crépité en plusieurs quartiers, projetant d’épaisses fumées. Les pompiers rugissaient, des ambulances traversaient la ville pour évacuer les blessés. Des militaires fuyaient après avoir vidé leur chargeur sur un groupe d’enfants dont les cadavres jonchaient le sol. Egor m’avait saisi et emporté. Il se détachait en contre-jour sur ce paysage cauchemardesque, en cette fin de journée ensanglantée. Tel un démiurge battant sa poitrine, il dominait l’horizon de ses vastes épaules, écumant de fureur, les lèvres tremblantes, le front en sueur. Il titubait à grands pas en m’agitant, dérisoire trophée brandi, victime expiatoire déjà désignée. Je hurlais. Combien de temps a-t-il erré dans ce paysage de fin de monde déserté par les vagues humaines en pleurs ? Il s’est arrêté, m’a jeté au sol. J’ai roulé par terre, trop heureux d’être encore vivant. Nous étions l’un et l’autre essoufflés, groggys par cette course. Nous apercevions les flammes qui ravageaient les bâtiments de l’usine de Shang Zhou, en partie effondrée. La voûte céleste, embrasée, dessinait une forêt incandescente. Des plaintes lointaines nous parvenaient. Un corps sans tête m’a frôlé. J’ai regardé Egor, méfiant. Maintenant que je le connaissais, j’étais familier de ses colères et de ses prostrations. Nous nous étions apprivoisés au fil du temps, lui le géant tonitruant, le père blessé, et moi l’auteur voyeur, hanté par son projet. Nos destins étaient liés. Il avait besoin de moi pour obtenir reconnaissance de sa nature profonde ; je comptais sur lui pour mener à bonne fin mon ambition. Alliés objectifs, nous poursuivions chacun notre but, unis dans une même démarche. À force de nous côtoyer, nous avions compris que j’étais le seul à pouvoir poser sur sa vie déchirée le jugement juste qu’il réclamait en vain. Il ne revendiquait ni pardon, ni indulgence, ni oubli. Il était prêt à payer, non pour un inceste imaginaire, pour son véritable forfait, pour ce qu’il était. Moi, intuitivement, je savais que je ne parviendrais à projeter cet être au-delà des humains pour tous les humains qu’en explorant la fêlure intime de sa personnalité.

Je tends mon oreille pour écouter sa colère apaisée, son ivresse désenchantée, sa peine murmurée. Les sirènes se taisent peu à peu, les bruits de la ville s’estompent. Une colonne de prisonniers, les yeux bandés, la nuque baissée, cassée, disparait dans un convoi de fer. La chevelure enflammée du ciel tisse un grandiose décor de théâtre qui repousse le crépuscule. De la Terre s’élève un nuage menaçant qui s’étend au-dessus de l’horizon. Je me tiens près de lui, accroupi, attentif. J’écoute ses pleurs dévaler son cœur, j’entends le sanglot de son âme. Je saisis entre mes petites mains d’homme ses formidables paumes striées de foudre et je les pose sur mes joues. Je sens sur mon visage la brûlure de sa peau blessée. Quelle solitude ! Quelle tristesse ! Sa vie n’a plus de sens. Voilà des années qu’il cherche à rejoindre ses filles. En vain. Il se heurte à leur demande sourde. « Change ! », menace silencieuse portée par le Regard d’émeraude. « Change ! », accusation répétée des voisins, multipliée par les réseaux sociaux. « Change ! », ordonnance du médecin face au malade condamné. « Change !», cri des enfants de l’usine de Shang Zhou quand leur directeur leur a annoncé le verdict. « Change ! ». Quelle vanité de prétendre ébranler le cours du destin !

Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds et Noah l’Appliquée n’ont-elles pas à évoluer, elles aussi ? Qu’est-ce qui les aveugle, empêche les écailles de leurs yeux de tomber ? Les blessures ? La volonté de le briser ? Il y a eu le temps de la peine, de l’incompréhension, du regret. Le tragique destin d’Aïcha La vivante les a marquées. Il reconnaît cette douleur, pas le mensonge. Que veulent-elles de plus ? Que, rongé de remords, il vienne à plat ventre battre sa coulpe et s’auto accuse d’un crime qu’il n’a pas commis ? Murées dans leur silence et leur certitude, enfermées dans la logique absolue de leur accusation, innervées par cette revanche haineuse et destructrice qui les tient debout, elles se tiennent inaccessibles et hautaines. Vingt ans qu’il les poursuit en leur tendant la main, vingt ans qu’il quête un regard, vingt ans qu’il attend une réconciliation. « Change ! ».

Dans le cœur d’Egor, face à l’injustice et au détestable dédain de ses princesses, est née et a grandi la colère.

Chère Gloria, je suis resté longtemps près de lui. Peut-être même nous sommes-nous assoupis l’un à côté de l’autre. Jusqu’à ce qu’un étrange et lugubre ricanement vienne me tirer de mon sommeil. Je pensais rêver, ce n’était pas un cauchemar. Egor, face à moi, les yeux ardents, les canines tranchantes, debout de toute la taille de ses jambes de bûcheron, traversé d’un rire qui enflait et se déployait dans le silence de la ville délabrée, Egor majestueux se dressait dans la force de sa revanche.

Autant te dire que j’ai frémis. Il me dévisageait, superbement menaçant. Je sentais son souffle près de mon visage. J’ai compris l’infinie terreur des enfants devant son couteau brandi. L’angoisse terrifiée devant les crocs ouverts. Le cri étouffé quand la mâchoire se referme d’un coup sec emportant le menton et la joue et laissant pendre dans le vide le globe oculaire. L’affreuse douleur arrache le cœur, le sang se répand. Le silence de la mort résonne du même écho, celui du bruit des bottes magiques contre les dalles froides tandis que la conscience s’en va lentement, emportant l’adieu à ce monde. Puis le néant.

Oui, Gloria, j’ai vécu cet instant terrible, d’une lenteur hallucinante. Les gestes se succèdent pourtant si vite. La lame haute s’abat, balafre la gorge, le sang gicle, les yeux s’évadent et les dents se plantent dans la chair. Je suis resté fasciné, face à Egor emporté dans un rire cruel que je ne lui connaissais pas.

  • Elles croient se sauver, a-t-il glapi. On n’échappe pas à son destin. Elles sont mes filles, entendez-vous ?

Son poing s’est saisi de ma gorge. Il me brandissait devant lui. Je gesticulais faiblement, à demi étouffé par sa poigne de fer, cherchant à m’équilibrer sur mes orteils tendus.

  • Elles sont mes filles, quoi qu’elles veuillent, et je suis leur père, entendez-vous ?

 Il me prenait à partie, m’interrogeait sans me laisser le temps de répondre. Je me débattais avec les bras, essayais de le contraindre à me reposer, mais sa force phénoménale ne se souciait pas de mes soubresauts. Etait-ce d’ailleurs à moi qu’il parlait ou à son double ?

  • Ce sont mes filles pour toujours. Elles sont de mon sang et n’y échapperont pas. Ah, elles me renient ! Que je change ! Que je sois mort ? Dites, elles voudraient me voir crevé, n’est-ce pas ? Être définitivement débarrassé de leur salaud de père ? Vous entendez ?

 Il me hurlait dessus, enfonçant ses yeux exorbités dans les miens, me crachant ses invectives à la figure. J’étais paralysé et coi.

  •  Vous êtes devenu sourd ? a-t-il crié en me reposant violemment sur le sol au point que je me suis effondré.

J’ai bafouillé en tentant de me relever. Il s’est penché vers moi, la lèvre écumante et m’a apostrophé fielleusement.

  • Mort, je serai toujours leur père, a-t-il repris. Pas de pire père que moi, vous entendez, vous entendez ? ». Terrorisé, je suis resté muet.
  • Qui pourrait être pire que moi, vous me répondez, bon sang, vous me répondez ?

Maintenant il me secouait comme un forcené. La tête déhanchée, le corps rompu, je me demandais comment ce sinistre jeu se terminerait.

  •  Alors, qui ? » a-t-il poursuivi en me fixant droit dans les yeux. « Vous ne savez pas ? ». Sa voix s’est faite doucereuse. « Vous me décevez, cher monsieur, vous me décevez, allons, un effort ». Je l’ai regardé avec une grande peur dans les yeux. Il m’a souri, a relâché son étreinte. « Mes filles », m’a-t-il soufflé. Je lui ai lancé un regard d’incompréhension. « Mes filles… Elles sont de mon sang ». Il s’est redressé et s’est éloigné en proférant d’une voix apaisée, douloureuse et lointaine : « Quand vous sentirez la chair fraîche frissonner en vous, quand sur vos lèvres le goût du sang chaud viendra humecter vos papilles, quand vos doigts passeront en tremblant sur la peau irisée de vos enfants, aiguisant le désir de mordre et d’avaler cette jouvence, alors vous vous souviendrez des paroles du vieil Egor. Comme lui, vous voudrez fuir votre image. Vous voudrez disparaître, j’ai tenté de le faire, vous aurez beau maudire la vie, vous ne résisterez pas à la force qui vous attrapera par la nuque et vous jettera, affamé, sur votre victime. Vous êtes mes filles, des ogresses ! ».

Je l’observais, silencieux et effrayé. Il s’est retourné brusquement et son hurlement a ébranlé les colonnes du ciel.

  •  M’accepteront-elles un jour tel que je suis ?

Il m’a fixé droit dans les yeux : « j’ai violé Aïcha la Vivante puis je l’ai mangée ! ». 

Il a passé sa main sur sa panse et m’a dévisagé avec mépris. J’ai compris soudain ce regard qui m’avait poursuivi toute ma vie. Egor m’avait menti. Il m’avait dissimulé sa vraie nature. Il s’était servi de moi pour que je sois son avocat. J’avais été manipulé tout au long de la préparation de ce roman. Mais, cette fois-ci, il n’aurait pas ma peau.

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Ma chère Gloria, me voici arrivé au bout de ce cheminement qui m’a permis de préciser mes idées et de cerner le personnage dont je souhaite depuis tant d’années écrire l’histoire. Tes conseils m’ont été fort utiles et, je dois le reconnaître, sans ton écoute patiente, ta confiance, tes brusqueries parfois, je me serais découragé. Je suis en paix avec moi-même et mes proches. Je pense être en mesure d’écrire ce roman que je nommerai « Egor ».

Je suis désormais convaincu qu’il y a chez lui la dimension qui l’élève au rang de symbole de notre époque. Egor est un ogre. Cette figure, présente dans notre littérature, a peu imprégné nos consciences, au point, chez nous, de ne pas avoir de nom propre, à l’inverse du Petit Poucet qui parvenait à déjouer ses plans et à lui échapper. La maladie d’Egor consiste à manger de jeunes enfants. En ce sens, il déplace la question omniprésente de nos jours de l’inceste et de la pédophilie, sujets vers lesquels le lecteur doit, au début du roman, se sentir orienté. Leitmotiv hélas quotidien de notre actualité et miroir de notre humanité brisée. Egor, par son Ogriété, infuse une autre dimension. Il est celui qui avale. Il est le symbole d’un Occident qui a dérapé dans sa liberté.

Nous traversons une période de turbulence. Les temps apparaissent tragiques, l’avenir bouché. Les humains ne changent que sous la contrainte. Pour qui s’intéresse à l’Histoire et a vécu la disparition de Ninive, la destruction du temple de Jérusalem ou la chute de Rome, c’est durant ces périodes que des bourgeons se préparent. Le genre humain appelle la bienveillance, je te conjure de le croire. Il y a derrière cette abstraction des hommes et des femmes comme toi et moi dans l’innocence de leur vie et l’ignorance de leurs destins. On peut espérer une humanité réconciliée et solidaire face aux fabuleux défis qui la menacent. Rien ne nous permet de désespérer. Egor, dont l’anagramme est gore et orge, dessine à son insu les deux faces de cette fable, le mal absolu et le grain qui germe.

Cette parenthèse de la Modernité aura été le temps de l’exil de Dieu avec l’apparition puis la domination de la vision utilitariste de l’humanité dans la violence exacerbée d’un ego se revendiquant maître du monde. Nous avons vu que les héros mythiques n’existent qu’en se dressant face à Dieu et que la raison profonde de leur grandeur tient à cette confrontation avec le divin. Ce qui traduit notre époque est le constat d’une déchéance dans le vide. L’Individu, gonflé d’avoir absorbé le monde, ses richesses, ses semblables et d’avoir laissé une Terre exsangue et une Humanité effrayée, cet humain mangeur d’humains, tombe dans le néant. Ce faisant, il n’a plus personne contre qui se révolter, ou à qui se plaindre, ou contre qui hurler. L’Ogre occidental a tout avalé. Il s’effondre sans regret, sans remords, avec pour dernière arrogance le goût morbide de laisser une planète invivable aux nouvelles générations.

C’est là, en ce point tragique, qu’Egor peut prétendre au rang de personnage mythique, dans l’absence de toute morale et la seule satisfaction gloutonne de ses envies. L’expérience occidentale devait être tentée ; Egor apparaître en fin de cycle pour manifester la barbarie de la civilisation technicienne lancée sans frein. Egor est le visage de l’Ogre de l’Ego, un Ogre qui se flatte de son désarroi, qui le revendique, qui n’a même pas souci d’un Dieu à affronter ou à blasphémer, ni d’un diable avec lequel signer un pacte n’aurait plus aucune importance.

C’est de ce personnage-là que je dois maintenant écrire l’histoire.

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Georges,

Voilà quelque temps déjà que je n’étais pas revenue vers toi. Je te sentais sur le point d’aboutir dans ton projet. Tu validais les caractéristiques de ce personnage qui te hante. Je ne suis pas sûre de t’avoir été beaucoup utile, quoique tu dises. Je suis restée sur le bord du chemin, à te regarder te débattre contre cet ennemi imaginaire qui s’était emparé de toi. J’utilise le mot « ennemi », je n’en trouve pas d’autres. Il ne te laissait pas en paix. Tu aurais pu jouir en bon père de famille des avantages que te procurait ta situation professionnelle, profiter de ce déplacement en Chine, inviter ton épouse, visiter du pays, découvrir ces régions d’Asie qui t’attirent ; mais non, il a fallu que tu rentres rapidement, sous prétexte de présenter ton rapport à Londres. Egor t’obsédait. Il t’épiait, te surveillait, te provoquait, te jugeait, t’intimidait, te menaçait. Tu ne savais plus t’en passer, tu étais devenu dépendant. Sans doute ai-je joué, à ma façon, le rôle du miroir qui renvoie l’image, oblige à clarifier le brouillard de l’esprit, met des mots sur des ressentis. Processus connu et apprécié. Je suis heureuse d’avoir tenu ma place en te servant de boomerang. J’ai cherché à m’en acquitter de la façon la plus intelligente possible par le minimum de questions, en évitant l’insolence, en te lançant ici ou là des pistes, des interrogations.

Tu es venu à bout de la première étape de ton projet, tu tiens en main ton personnage. Sacré gestionnaire ! Se fixer un objectif, s’organiser pour l’atteindre, s’en donner les moyens, réussir. Je m’amuse à l’idée que tu t’es acoquiné pour ce voyage avec ta parfaite antithèse. Tu ne pouvais trouver profil plus différent de toi dans cette artiste sans le sou, empêtrée dans sa glaise, qui préfère le silence et le geste à la parole et l’écriture et qui, en général, ne parvient jamais à ses fins, travaillant sans être rémunérée, peinant à terminer ses œuvres, toujours insatisfaite. Egor est l’ogre de l’ego, bien joué. Ta démonstration me semble impeccable. Et juste. Une époque historique se clôt et ce personnage se dévoile dans sa monstruosité.

Quand je vois mes bonnes amies vivre au quotidien, je ressens les prémisses des temps à venir. Elles ont réappris les gestes de leurs grands-mères sans sacrifier les outils modernes. Elles ont renoncé à la visite superficielle des pays lointains, évitent de manger de la viande, sont attentives à réduire leurs déchets, ne cuisinent que des produits locaux, connaissent les secrets des plantes, militent ardemment dans des associations solidaires, prennent soin de leur corps et de leur esprit, surfent sur les applications les plus conviviales pour affronter les vicissitudes de la vie et rencontrer des complices afin d’agrémenter leurs journées et leurs soirées. Ce monde-là est en germe, plus sans doute que tu ne le penses. Il est mieux adapté à la vague démographique qui va déferler sur nous d’ici la fin du siècle. L’accouchement s’annonce toutefois délicat. Le fracas de l’actualité le balafre de sang et de boue. Ce serait une erreur de se contenter du reflet que les médias prétendent nous offrir chaque jour de nous-mêmes. Ils ne nous renvoient que les paillettes d’un Titanic qui s’enfonce lentement mais sûrement dans les flots. Un vieux monde disparaît, celui d’Egor. Comment s’empêcher d’imaginer dans quelques décennies les immenses tours construites dans les déserts californien et arabique à la fin du siècle précédent, si symboliques de cet âge d’or que l’Amérique triomphante a déversé sur les cinq continents en s’illusionnant ? Elle pensait offrir aux peuples un bonheur dont ils ne voulaient pas.  Elle semait la désolation, la solitude et le deuil. Ces immenses gratte-ciel, abandonnés, resteront vides, battus par les vents désertiques, jusqu’au jour où ils s’effondreront sous le poids de leur vanité puérile. L’histoire avance à son rythme et bien malin qui prétendrait en décrypter les ressorts. Elle demeure mystérieuse. L’essentiel ne se joue pas dans les événements qui accompagnent ou fracassent nos destins. Ils nous aveuglent, d’autant plus que nous vivons désormais les yeux braqués sur eux comme sur l’écume de la mer.  L’essentiel se vit ailleurs, dans notre façon d’accueillir la naissance, la souffrance et la mort, dans notre manière de glorifier la vie. Ceux qui construisent l’espérance sont les tisseurs de lien.  Et foin, Cher Georges, de ce qui nous blesse, cherche à nous opposer, attise la discorde. Les tisserands de demain sont à l’œuvre dans l’ombre, attentifs à panser, rapprocher et réconcilier. L’orge, disais-tu et j’en suis convaincue, pousse déjà en terre, sans qu’on la voie.

Reste à savoir qui, désormais, portera le ciel.

Je m’interroge sur ta quête, cet intérêt complexe pour ce héros. Je pressens la faille qu’elle cache.  Sans doute avons-nous chacun de ces blessures secrètes dont nous ne parvenons jamais à nous guérir tout à fait. Elles créent en nous le déséquilibre qui nous met en marche. J’espère de tout cœur que le cheminement que tu as entrepris depuis tant d’années et qui arrive à son terme avec ces dernières lignes t’aura permis de cicatriser cette plaie.

Pour le dire autrement, je ne pense pas que tu écriras ton roman. Tant mieux.

N’hésite pas à venir prendre un thé à l’atelier. Tu en profiteras pour m’acheter une statuette. Mes finances sont dans le rouge, comme d’habitude.

 Avec toute mon affection.

 Gloria

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Patrice Obert