Qui portera le ciel ? Deuxième partie en entier et résumé

Qui portera le ciel ? Deuxième partie en entier et résumé

Nous voici arrivés à la fin de la deuxième partie. Où en sommes-nous ?  Georges Fauconnier a été envoyé en Chine pour comprendre ce qui se passe dans une des usines de la firme STAN, une multinationale du sport et du loisir. Tout en menant son enquête, il échange avec Gloria, son amie sculptrice restée à Paris au sujet d’un mystérieux personnages, dénommé Egor. Dans cette deuxième partie, nous avançons à tâtons. Quelle est cette firme, que s’y passe-t-il ? Quel est le projet du narrateur ? Pourquoi invoque-t-il avec tant d’insistance les grands mythes littéraires européens ? Qui est Egor, cet homme insaisissable, dont la vie quotidienne nous est décrite, avec ses 7 filles, et qui, en fin de partie, apparaît sous deux aspects nouveaux : une vision assez fantastique qui a marqué le narrateur, ainsi qu’un aveu sous forme d’un cri de détresse. Accusé du viol de sa petite dernière Aïcha, la plus jeune, la plus belle et sa préférée, il nie farouchement. Tandis que Gloria s’interroge sur son rôle dans cette histoire et nous décrit à petites touches sa vie d’artiste et de création, alors que la mondialisation offre à ses regards le visage des migrants en bas de chez elle.

AÏCHA

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J’aime, Gloria, cette contrefaçon de lettre à laquelle nous nous prêtons, missives confiées au long cours, bateaux descendant le fleuve, quittant le port, longeant le rivage puis s’éloignant des côtes pour affronter les grands espaces ; naviguant des jours et des nuits, des semaines et des mois, sur des mers pétrifiées de soleil ou glacées d’effroi ; l’attente du courrier de retour, l’enveloppe que l’on déchire avec fébrilité, les lignes écrites à la main que l’on savoure à la lueur de la chandelle, gardées contre soi dans la chaleur de la chemise ou du corsage, en attendant les prochaines nouvelles, dans plusieurs mois, si les conditions atmosphériques le permettent, si le correspondant vit toujours, existences marquées par le temps, l’absence et le silence. J’apprécie notre rituel électronique, le clic qui traverse plusieurs fois en une soirée les horizons de la Terre et le soin que nous prenons à déchausser nos mots d’aujourd’hui pour conserver le privilège des phrases et des idées. Je ne me lasse pas du faux rythme que nous nous imposons pour goûter le plaisir de l’attente, laisser l’autre s’imprégner de nos questions, de nos emportements, de nos convictions. Cette distance, finalement, me plaît.

Je m’habitue à Shang Zhou, ses immeubles qui piquent le ciel de leurs nez, ses grandes avenues gorgées de bagnoles et de motos qui pétaradent. Où sont les vélos d’antan que je me réjouissais de découvrir ? Des hordes de cycles électriques traversent la ville et s’agglutinent en tas indéchiffrables. Je commence à m’orienter dans cette métropole sans repère, moi qui suis habitué à chercher un centre, des axes, un espace organisé. J’appréhende pas à pas cette cité creuse, hirsute, réticulaire, dans laquelle je chemine, accompagné de la jeune interprète mise à ma disposition par l’usine, Li, charmante, à l’image de toutes les Chinoises, aux traits lisses et aux yeux cisaillés. Avec une inexprimable gêne et un délicat sourire, elle me donne l’impression de prendre plaisir à me rendre service. Elle exécute avec soin son contrat. J’essaie de comprendre ma mission. Etrange usine ! Elle s’étend sur une surface infinie, regorge d’un personnel interchangeable apparemment placide, discret et sans histoire, alors que ma présence s’explique par les grondements qui circulent dans les tréfonds de ce monde impassible, souriant et incompréhensible. Dans ces conditions, j’apprécie que nous n’abusions pas de la réactivité de nos boîtes électroniques et que nous sachions espacer nos échanges. J’ai reçu tes réactions, ma chère Gloria, et je vais m’efforcer d’y répondre en éclairant mon projet.

J’en suis conscient, on n’écrit pas une œuvre, on ne fonde pas un mythe. Seul en décide le temps. L’approbation tacite et répétée des siècles finit par inscrire un personnage dans le panthéon des références collectives. Faust incarne cette référence, consacrée par une multitude d’évocations littéraires, théâtrales, musicales et cinématographiques. Il a traversé les époques. Il a offert à chaque génération un visage reconnaissable, s’est habillé des costumes de chaque mode, s’est incarné dans des dimensions nouvelles. Il a réveillé des ombres penchées sur le destin des humains, travesti son propre rôle pour se draper dans l’image que ses contemporains projetaient sur lui. Il est resté lui-même tout en se métamorphosant. Et moi, j’aurais la forfanterie d’ajouter un nom à la liste des Ulysse et Achille, Arthur, Don Quichotte, Dracula et Frankenstein, Don Juan, Orphée ou Roméo, d’Artagnan, Arsène Lupin et Sherlock Holmes qui ont dessiné les cieux au-dessus de nos têtes fragiles ? J’aurais l’outrecuidance d’inventer un alter ego à ces héros modernes qui se nomment Ubu, Tarzan, Docteur Jekyll, James Bond, Tintin, Superman, Batman ou Spiderman, voire ce fameux JR qui fit le bonheur de la série Dallas ? Cette prétention, je la revendique. Dans l’humilité la plus absolue. Celle qui consiste, pour un créateur, à engendrer un personnage qui, si le destin l’entend ainsi, deviendra un être vivant de sa propre vie. Autonome, doué d’une unité fondamentale ancrée en son for intérieur, créature enjambant les siècles dans l’oubli total de son géniteur. Livré à tous. A l’heure où chacun se gausse et se hausse sur la pointe de ses extrémités, où la moindre reconnaissance s’inscrit aux frontons des médias, où la notoriété brille de l’éclat d’une couronne royale, quelle étrange et farouche volonté que réclamer l’anonymat, revendiquer l’oubli, souhaiter la disparition, enfanter dans le retrait ! Fausse modestie, me diras-tu, en me cinglant de ton regard de procureur. Et de me lancer à la figure les noms de Bram Stocker, de Maria Schelle, Marlone, Homère, Hergé, Cervantès, Shakespeare, et autres Stevenson, Dumas, Maurice Leblanc et Conan Doyle, sans omettre Ian Flemming, Jerry Siegel, Joe Sluster ou David Jacobs… Fadaises ! Pour toi et ceux de ta caste, élite cultivée et érudite d’une époque finissante à qui ces noms font écho, combien les ignore ? Je sollicite l’insouciance de la foule, le désintérêt populaire, l’enfouissement dans la mémoire collective, l’absence de la moindre reconnaissance, même posthume. Je ne réclame ni dollars ou euros, ni spots ou citations, ni richesse ou pouvoir, mirages qui s’ajoutent à la ronde des désillusions. Je veux pour moi le silence et la mort, la vie éternelle pour Egor.

Ma société – expression paradoxale, tu en conviendras. N’est-ce pas elle qui me possède ?- me paie chaque mois. Elle rémunère ma force de travail, mon intelligence, mon expérience, ma capacité à « démerder l’indémerdable », propos délicat d’un responsable chinois de l’usine de Shang Zhou. Personnage au demeurant fort civilisé, c’est-à-dire occidentalisé, maîtrisant parfaitement notre langue pour avoir étudié quelques années à la Sorbonne et dans l’intimité de quelques Françaises, si j’ai bien compris ses allusions à la grande hospitalité de mes compatriotes. Qu’il ait couché ou non avec ses copines de faculté, peu m’importe. Je ne comprends pas son insistance à me suggérer ses nombreuses conquêtes. Peut-être cherche-t-il à me signifier sa virilité et à justifier sa fonction au sein de notre groupe. Ce en quoi il se trompe puisque nos promotions sont strictement professionnelles. En attestent mes avancements dans cette multinationale du sport et du loisir, moi qui ne brille par aucune qualité particulière, qui n’ai jamais cherché à éblouir mes supérieurs par un zèle excessif. Je me suis contenté de tenir mon rang, assumer mes responsabilités, satisfaire aux attentes de mes patrons, en évitant de commettre trop de bêtises, sans cracher sur les collègues et en veillant à rester honnête. Une jolie carrière m’a souri, même si, je dois le reconnaître, le placard doré dans lequel je plastronne ces derniers temps signifie que je n’accèderai jamais au top management de la firme. Ce type de promotion est réservé aux dents longues et aux coups bas. Je parle en indien. Je m’amusais, gosse, de ces noms d’apaches dans les romans de Rudyard Kipling que je dévorais. C’est à de vieux briscards de mon acabit que l’on confie les missions sensibles, dont celle qui me conduit ici. Il me faut l’identifier puis la mener avec discernement, déjouer les terrains glissants, redoubler de prudence et de finesse, contourner les pièges que recèle toute situation à risques, à commencer par le sourire trop complaisant à beaucoup d’égards de cette jeune traductrice chinoise. Je fantasme, sa gentillesse est professionnelle.

Ma société, pour reprendre le fil, ne cultive aucune modestie. Elle a beau vendre du jeu, du loisir, du rêve, choses somme toute assez insignifiantes, elle se drape avec beaucoup de fierté dans son logo. Tu connais bien sûr – qui pourrait l’ignorer ? le « S » de STAN, que l’on trouve sur les maillots de bain, chaussettes, chaussures, gants, moufles, raquettes, ballons, skis ; sans compter les polos, chemisettes, tee-shirts, casquettes, visières, shorts, caleçons, slips et même strings – j’ai personnellement vérifié -, que nous vendons par le monde entier. Le phénomène planétaire de STAN s’avère exceptionnel. Nous avons balayé les performances des leaders du monde ancien, les Coca-Cola, Nike ou Adidas, qui font figure de lilliputiens par rapport à l’empire que nos managers ont su créer et développer. Ils ont investi sur les cinq continents et particulièrement dans les pays dits émergents, en réalité les nouvelles puissances du monde contemporain. L’Europe se masque les yeux. Jusqu’au jour où ils nous mettront la raclée, sous des formes que nous n’imaginons guère. La Chine fascine, attire, effraie, depuis des lustres. Alors que la globalisation, la bataille climatique et sanitaire devraient faire de nous des partenaires liés par le destin de l’humanité, nous continuons à raisonner en termes de compétition, de vainqueurs et de vaincus. Nos conceptions de la puissance sont dépassées. Le regard ici s’ancre dans une philosophie multimillénaire de l’existence. Je crois que notre obstination farouche à apposer le « S » de STAN partout – jusqu’à l’imprimer sur les serviettes distribuées à la cantine pour se nettoyer les lèvres ; même, j’ose à peine te l’avouer, sur chacune des feuilles du papier Q des toilettes -, cette obsession du « S » indiffère nos amis chinois. Nous sommes devenus esclaves de ce « S » impudique qui brille en immenses lettres lumineuses au fronton de nos édifices et en particulier au sommet du bâtiment central de Shang Zhou, cette usine dans laquelle je me rends chaque jour accompagné de ma délicieuse interprète chinoise. Nous feintons d’ignorer qu’il disparaîtra comme les feuilles balayées par le vent. Cette arrogance puérile me glace.

Au quotidien, nous baignons dans un univers de marques. Elles avalent les noms de leurs salariés. Nous nous désintéressons de celles et ceux qui inventent, dessinent, construisent, ici une voiture, là un équipement électroménager, ou encore un boîtier pour stocker nos CD, une table pour partager la joie d’un repas avec des amis, une éolienne ou même une cuvette de water ; quoique Jacob Delafon se signale par trop devant nous à chaque fois que nous urinons, comme si le seul nom que nous devions retenir parmi tous ces entrepreneurs soit celui d’un dessinateur de commodité. Sinon, que savons-nous de ces gens merveilleux qui passent leur vie à innover en réfléchissant à nos besoins ? Ces génies chargés de calculer, vérifier, ajuster, contrôler, ces serviteurs de nos menus plaisirs, auxquels nous n’accordons jamais l’ombre d’une pensée. Le fait de payer nous dédouanerait de tout remerciement ? Nous jouissons de ces biens sans jamais nous soucier de ceux qui les ont imaginés et fabriqués. Nous devrions tomber à genoux en invoquant le nom de chacun, de chacune, ingénieurs et ingénieures, cheffes d’équipe et contremaîtres, ouvriers et ouvrières, tous anonymes. Aucun ne signe rien. Sans compter ceux et celles qui nous rendent chaque jour des services inestimables, ces postiers, vendeuses dans les supérettes, flics et fliquettes qui fluidifient la circulation, éboueurs et coursiers, instituteurs et professeures qui éduquent nos enfants, nourrices, puéricultrices, personnels soignants et radiologues dont nous ne percevons que la blouse blanche, sans oublier ceux que nous ne croiserons jamais, chargés de la sécurité des navires qui rentrent dans les ports, sauveteurs en mer déchaînée, douaniers, conducteurs de camions, de taxis ou de TGV, et que sais-je encore, cette foule anonyme qui nous facilite l’existence et dont nous ignorons l’identité. Chacune de ces personnes, si on y réfléchit, rend à la collectivité des services inestimables et accepte consciemment le plus complet anonymat, que les prestations soient gratuites ou payantes. En avons-nous conscience ? Seul l’auteur revendiquerait la reconnaissance de son patronyme ? De quel droit ? Au nom de quel privilège ? Qu’en dis-tu, toi, l’artiste ?

L’important sera notre personnage, son message. Notre tâche commune, le formuler.

Georges

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Georges,

Je lis et relis la vision que tu m’as transmise. Elle ne manque pas de m’interroger. Tu parles d’un Rayon d’émeraude. Je le situe mal, autant t’en prévenir. Tes allusions me restent obscures. Tu esquisses une poignée de gamines ronronnant autour de leur père. Des diablesses, oui, avides de se jeter sur lui. Est-ce un comportement habituel chez des fillettes ? Un psychologue de bas-étage découvrirait dans cette image pseudo-bucolique le déguisement à peine fardé d’un fantasme d’amours pluriels teintés d’un zeste provocateur. Je ne t’imagine pas un instant vivre dans un pays imaginaire, entouré d’une nuée de filles avec lesquelles tu communiquerais par la pensée. Tu es bien trop rationnel, sérieux, soucieux de ton apparence et de ton bien-être. Quant aux imbrications de lignes invisibles, celles qui unissent dans le ciel les figures du zodiaque, celles qui relient les doigts d’Egor aux jouvencelles, je ne sais comment les analyser. Me demandes-tu de donner une signification à tes descriptions ? Ces expressions que tu emploies, d’où te viennent-elles ? Des images que tu m’as rapportées ? D’une mise en forme personnelle dans laquelle tu aurais glissé tes obsessions ? je me sens désarmée.

Rien ne t’empêche de divaguer, Georges, ni d’écrire des voyages fantastiques ! Abandonne-toi à la féerie des mots, embarque dans la poésie des couleurs, fais-toi plaisir. L’écriture a cet incommensurable avantage de ne pas coûter cher. On peut y passer des heures gratis. Quelle chance tu as ! Invente-toi un projet insensé, une histoire abracadabrantesque pour justifier tes besoins de dépaysement. Parfois, je m’imagine une vie familiale rangée, un homme qui m’attendrait le soir, des envies partagées de cinéma, de dîners impromptus dans de bons restaurants. Oui, il m’arrive de saliver quand je surprends des couples enlacés aux terrasses des cafés. Je pense à mon compte en banque dans le rouge, j’angoisse du manque de chauffage en hiver, je me désole à constater ma vie d’enterrée vivante entre mon grenier et ma trappe à rats, entourée de tous ces êtres froids qui ne pipent mot. Pourtant, je ne changerai rien, je le sais, ma vie est là, dans cet atelier. Trouverais-je le plus sympa des mecs qui m’offrirait une existence normale, il ne faudrait pas longtemps pour que je ne le supporte plus et que je l’éjecte de mon jardin. Je suis ainsi, j’ai besoin d’espace et de silence, de rester le temps nécessaire les mains dans la glaise, sans avoir de compte à rendre, à personne, ni me justifier, même s’il m’arrive de tomber en pleurs à genoux les jours de déprime.

Si tu aimes grimper dans mon atelier, c’est pour te créer la bulle d’ivresse dont chacun a besoin. Certains boivent, d’autres se droguent, d’autres draguent. Certains se grisent de pouvoir, de grosses voitures, de poupées maquillées qui gloussent. Toi, il te suffit de passer la tête par la porte de Gloria et de glisser ta paume sur les travaux de cette pauvre folle. J’incarne ce moment de grâce où tu contemples l’éclosion de l’art. Tu t’assois sur ma banquette bancale, je te sers un thé – tu vois, je ne suis pas complètement sauvage, je connais les bons usages, les règles de civilité -, je m’adosse à mon tabouret. Nous parlons, moi de mon manque de sous, des acheteurs pétrifiés par la crise, des mécènes sans fric ni couilles, des envies des gens ; ils ne jurent plus que par la vidéo, le numérique, le virtuel. Tu me racontes la vie dehors, les gens qui s’engagent, les mouvements qui aident les réfugiés dans le quartier. Tiens, j’y pense, Georges, les migrants, ils campaient à deux pas de chez moi il y a quelques semaines, avec femmes et enfants, à pisser, chier et dormir dans le froid sous des tentes de guingois. La mondialisation, voilà son visage, sous ma fenêtre. Certains voisins se sont engagés dans une association, ont décidé d’apporter assistance à ces pauvres miséreux. Ils viennent des pays les plus pauvres ou les plus sordides avec leurs deux bras, leurs deux jambes et l’envie de travailler pour gagner quelques sous et retrouver une vie décente. Moi, je suis incapable de m’impliquer, je l’avoue, je ne peux pas. Je sors dans la rue, je croise cette chienlit. Je rentre dans mon atelier crever les yeux de mes poupées ou tordre le cou de ce général dont le portrait m’a été commandé par l’armée. Je t’admire de « vivre avec », de supporter sans états d’âme le fracas du monde, de commercer avec des Etats si peu recommandables. Le dégoût me submerge, j’en dégueule. Tu voyages de pays en pays, tu côtoies la misère et le luxe, et tu es capable de revenir à la maison dorloter ton épouse et élever tes fils pour qu’ils deviennent les élites de la nation. J’admets que tu aies besoin de rêver Georges, mais suis-je en mesure de t’aider à écrire Egor ? Je ne comprends pas ton projet. Je suis désolée de te le dire avec franchise. Je regrette de m’être associée à ton initiative. A moins que, pour des raisons que j’ignore, tu me caches des éléments importants, des indices indispensables. A toi de m’éclairer, de dissiper des coins d’ombre. A ce stade, la seule chose que je peux te suggérer, c’est de pousser la porte de mon atelier à ton retour, le thé sera toujours prêt pour toi, tu le sais, c’est ma modeste façon de t’accompagner.

Ta fidèle Gloria.

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Gloria,

C’est contre le Ciel, contre Dieu lui-même, que les héros dont je t’ai parlé se sont dressés. Ces petites personnes ont gagné leurs galons de personnages dans cet affrontement radical. Celui qui croit en la divinité, qui met ses pas dans les pas de son Seigneur, n’a aucune chance d’apparaître un modèle. Au mieux, il deviendra un saint. L’obéissance, si elle en fait un serviteur du Serviteur, le prive de prestige et le disqualifie pour recueillir la reconnaissance de ses contemporains. Pourtant, du courage, il en faut pour tout abandonner et prendre le risque de tout perdre, la Terre et son cortège de joies charnelles, le Ciel et ses béatitudes, si cette confiance se révèle une illusion. Cette volonté-là, à l’échelle de nos vies, ne paie pas. Non, c’est dans le défi que l’Humain s’affirme, dans la lutte que Prométhée suscite l’admiration. Don Juan, séducteur de femmes et rival des hommes, s’avance crânement pour serrer la main du Commandeur, Orphée n’hésite pas à braver les Enfers pour rechercher son amoureuse, Faust porte le coup au plus loin en signant un pacte avec le Diable. Ce qui fonde le mythe, c’est la révolte contre Dieu. Or Dieu, de nos jours, n’inspire plus aucune peur.

Il y a dans notre besoin de personnages mythiques la volonté de nous cacher derrière l’ombre d’humains plus grands, plus valeureux, porteurs de nos colères et de nos angoisses, capables de franchir les mesures et d’aller au bout de leurs désirs de savoir, de jouir, de dominer, de conquérir. Bien souvent, que dis-je, le plus souvent, nous n’avons qu’à peine l’audace de rêver ces protestations, ces cris de déraison, ces parjures. Alors, grands dieux, de là à les vivre ! De là à donner corps à ces tressaillements qui nous ébranlent, à ces envies subites qui s’emparent de nous et nous poussent à commettre l’irréparable ! Nous sommes civilisés, nous avons désappris les forces magiques, nous avons lissé la Bête en nous et tué le démon qui aspire à nous dévorer de l’intérieur. Tu le sais, Gloria, toi qui aimes la vie dans son déséquilibre, quand elle s’enfonce brutalement dans le tréfonds de nos âmes. Y rougeoient des lueurs inquiétantes où se confondent les torrents de la félicité et les clameurs de l’Enfer. Tu trahis dans les traits des visages cette densité humaine forgée dans nos viscères. Là réside l’attirance irrésistible du sacré, qui s’oppose à la mesure calme du profane par ses deux pôles tragiques qui joignent dans une même incandescence la Sainteté et la Souillure. L’homme moderne est raisonnable. Pourtant, il pressent l’exultation infinie des béatitudes, l’abandon irréversible à la grâce. En lui bouillonnent, dans le vase clos de son ventre, le marécage des passions sulfureuses, la vomissure des crachats, la gueule glapissante du dragon. Nous avons raison de nous élever contre ces instincts primaires qui exigent la vengeance, le sang, la mort ; raison d’éduquer nos enfants comme Egor ses sept filles. Ne les aide-t-il pas à aimer ce qui est beau, bon et bien, ce qui les élève et les grandit ; et à rejeter ce qui les rabaisse au rang de l’animal ? Raison de nous astreindre à nous comporter en voisins aimables et serviables. Sans ignorer qu’au fond de nous, malgré nos efforts, malgré notre attention quotidienne, nous restons bâtis sur des pilotis fragiles. Au creux de nos reins, telles des vagues prêtes à jaillir à l’assaut de nos remparts, des lames visqueuses et brûlantes s’aiguisent pour mieux nous poignarder. Alors, quand les couteaux sont sortis et que nous nous laissons submerger par l’indicible, nous en appelons à ces personnages mythiques pour qu’ils nous expliquent d’où nous venons et ce qui nous déchire.

Le héros nous cache et nous couvre, il jette à notre place sur l’agora les mots grossiers qui nous effraient, sort sa dague et ose tuer, signe avec Satan l’alliance renversée, rejette l’ordre social, bafoue les diktats de la biologie, inverse la loi immuable qui semble être, pour aujourd’hui et pour toujours, le lot et la prison de l’humain, dans l’absurdité d’un destin implacable tissé de douleurs, de drames et de tristesse, d’ennui.

Egor est le héros de notre temps.

Georges

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Gloria,

Mes explications manquent de clarté, j’en conviens. Je me pose moi-même les questions que tu m’as transmises. En quoi ce géant qui soutient la voûte céleste et déambule en tenant ses sept fillettes par des fils dorés est-il de la trempe d’un mythe ? Qu’y a-t-il de subversif dans son regard paternel ? Dans son amour de ses sept poupées de blé, de maïs et de riz ? Serait-il trop attentif à leurs moindres désirs, à l’écoute de leurs tocades ? Je n’en crois rien. Je l’observe. Voilà l’heure du bain. La mousse déborde de l’immense baignoire où ils se sont réfugiés tous les huit. Egor est assis. Les fillettes sautent et dansent dans les éclaboussures et les gerbes d’eau. Baignoire peu ordinaire, rien n’est ordinaire avec Egor. Avec lui, la moindre réalité se métamorphose. La baignoire dessine une crique avec une légère excavation dans laquelle Egor est venu caler son dos. Aïcha La vivante, Iris La joyeuse, Alexia La rêveuse, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Eva La rigolote, Noah L’appliquée et Morgane L’effrontée s’ébrouent, simples dans leur nudité naturelle. Elles se brossent, se frottent, se lavent mutuellement sous l’œil attendri d’Egor. Les barques traversent la mer, les girafes fendent les lames, les maisons flottent et chahutent, les ours plongent puis ressurgissent ; des fleurs s’épanouissent, des fontaines d’eau ruissellent en jets puissants et ricochent contre les ventres et les dos. Les visages rient. Sur le rebord de la plage, Aïcha La vivante a grimpé sur un monticule de sable mouillé au sommet duquel elle plante un fanion. Ses longs cheveux noirs sont retenus en couette. Elle regarde au loin, vers le large, la main en visière, sirène phare répondant à l’appel de l’horizon. Egor a dressé le sceptre de Neptune et les chevaux fouettent la mer du battement de leurs sabots, les bateaux s’entrechoquent dans la baignoire-océan, le vent s’est levé.

Cet homme ne s’occupe pas de puissance, se moque visiblement de l’argent, ne se soucie pas de transformer le monde ; un anti-Streber, si on entend par là un individu qui avance obstinément, modèle enraciné dans notre inconscient collectif. Voilà un personnage tranquille, en paix avec son corps, dont il ne se sent ni maître, ni esclave ; muraille de muscles, poitrail puissant de centaure, torse velu qui résonne comme une forge, cheveux gris quasiment blancs, cou large, nez fin. Les rides marquent son front, soulignent de poches ses yeux glauques et sculptent ses joues et son menton. Son énergie procède de sa fusion avec le Rayon d’émeraude dont sont issues les sept filles. Leur nuit de noce fut une nuit de démesure et d’amour, quand les corps exultent et ouvrent les cieux. En ces instants de grâce, chacun de nous croit enfin percer la bulle de temps contre laquelle nous ne finissons pas de buter, de la tête, des pieds, du cul et de la verge, quand il suffirait peut-être pour la dissoudre d’un peu de salive crachée par terre. Egor marche droit dans la vie. Que sais-je de lui, en réalité ? Peu, à dire vrai. Le Rayon d’émeraude assure à la maisonnée égorienne la subsistance quotidienne et la nimbe d’une atmosphère paisible au sein de laquelle Egor et ses sept filles vont et viennent, chacun vaquant à ses affaires. Egor s’honore d’appartenir à ces insoumis qui ont jeté au vent diplôme et carrière pour s’adonner à l’éducation de leurs enfants. Provocation ? Et alors ? Il n’a pas de grand besoin, se satisfait des plaisirs gratuits de la vie, faire l’amour, contempler la nature, esquisser quelques exercices physiques. Un homme heureux ? Est-ce si fréquent qu’il mérite d’être condamné ? Un original ? Ma foi, personne n’interdit l’originalité, au contraire, et tant mieux !

Certains rêvent de voyager dans des pays exotiques, de descendre en rafting des torrents, d’amasser des fortunes, de se dorer sur une plage. Je n’ai jamais cessé de m’interroger sur le sens de la vie. Malgré mon travail très absorbant, j’ai passé ma vie à essayer de comprendre pourquoi nous nous levions le matin plutôt que de rester au lit. Quelles raisons de vivre et de mourir partagent les gens qui habitent dans le même immeuble, les uns au-dessus et au-dessous des autres ? Quête de toujours. Je ne te raconte pas d’histoire. En colonie de vacances où mes parents m’avaient envoyé, alors que j’étais un des plus jeunes, j’horripilais mes copains avec mes questions et mes remarques, je les bluffais. Ils m’appelaient Le Sage malgré mes douze ans parce que je les impressionnais. J’en rigolais. Je savais bien au–dedans de moi que je n’étais pas sage du tout, voire beaucoup moins qu’eux qui s’amusaient avec des jeux innocents quand j’aiguisais déjà ma curiosité à scruter les tréfonds de l’âme humaine. Bien plus tard, en vacances à la plage avec mon épouse et mes enfants, je distrayais les baigneurs, dévorant en maillot de bain avec un bob sur le crâne les épais ouvrages de Mircéa Eliade sur L’histoire des croyances et des idées religieuses. Chacun se débrouille comme il peut. Je te livre une confidence : les personnes comme Egor, qui clament leur droit à la paresse, m’agacent. J’ai beaucoup de mal à accepter ce genre de revendication. Des Chinois, ici, ne se gênent pas d’ailleurs pour se moquer de notre addiction aux congés. A cinq heures de l’après-midi, certains, d’une voix douce empreinte d’une gentillesse hypocrite, m’invitent à regagner mon hôtel pour savourer un thé. Eux butinent. Il ne suffit pas de le dire, Je te le confirme. J’ai sous les yeux l’usine du monde ! Même si Mao a avalé son chapeau, les Chinois restent une marée de fourmis rouges. En cordées infinies, intarissables, inexpugnables, ils s’activent partout, en tous sens, chacun à sa place, efficaces et discrets, au service d’une reine-mère invisible. Elle trône, à l’image de l’empereur jadis au cœur de sa capitale, cœur vide, inaccessible, insondable et absent, Cité Interdite. Aujourd’hui, le dieu secret de ces centaines de millions de Chinois, c’est l’abstraction du dieu Argent. Ils se gaussent de nos emplois du temps de retraités, de notre amour du farniente, de nos loisirs de milliardaires endettés, de nos états d’âme de Vénitiens nostalgiques. Notre « art de vivre » les amuse, ils nous regardent comme des dinosaures. Parfois je me demande pourquoi nous n’avons jamais élevé au rang de héros des capitaines d’industrie ou de banque qui ont forgé la fortune de l’Europe, des caractères de la carrure des Jacques Cœur, Jacob Függer, Oberkampf ou, plus près de nous des Francis Bouygues, Jean-Luc Lagardère, Marcel Dassault, François Pinault, Vincent Bolloré, Xavier Niel ou Bernard Arnault. Sans compter les américains qui fascinent notre jeunesse, Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou Egon Musk. De grandes familles ont donné leur nom à des sagas, les Thibault, les Buddenbrook. Jamais la jeunesse ne s’est identifiée à ces aventuriers pourtant riches, conquérants, jamais l’idée n’est venue de les élever au rang de références majeures, preuve que l’argent, s’il éveille les convoitises et trouble le regard, ne comble pas le cœur humain.

Pour en revenir à notre discussion, je dois reconnaître – et avouer – que je ne distingue rien à ce stade de très subversif chez Egor qui puisse me justifier de l’élever au rang de mythe littéraire. D’ailleurs, a-t-on jamais vu un homme heureux devenir un mythe ! Non, décidément, les personnages épanouis n’intéressent pas. Alors, t’enquières-tu avec raison, pourquoi s’attacher à Egor ? Cette question, sache-le, taraude mon sommeil.

Georges

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La façon dont cet homme secret se livre et se cache me trouble. Sa quête m’interroge. Qu’attend-il de moi ? Que me chante-t-il à travers ce bain ambigu, ces allusions au bonheur ? Du bonheur, j’ai une idée très précise, très peu théorique. Je suis heureuse quand je suis amoureuse. La définition frise la brève de comptoir, j’en conviens. Vérité personnelle. Je reconnais qu’être amoureuse traduit un état fugitif toujours suivi de serrements de cœur à fendre pierre et ne rime à rien. J’aime faire rimer ce rien avec « viens », quand mes lèvres s’approchent de la bouche d’un soupirant et que nos désirs se conjuguent. Dans cette extase, ne compte que ma passion. Je serais capable de sculpter nuit et jour pour exprimer le feu qui danse en moi. Le ciel se déploie, la mer s’étend, les odeurs s’exhalent et le moindre bruissement souligne le silence. Plus belle, hors de moi, je vibre à l’unisson de l’univers. Si le paradis avait goût d’éternité, il serait ce moment où les corps, encore enchevêtrés, restent enlacés ; les amants ont tout donné, tout reçu. Pourtant, je ne souhaite plus être amoureuse. Je ne veux plus entrer dans la vie d’un homme, ni m’innerver dans ses ramifications, ni me saouler de ses discours. Trop de douleurs, de déceptions, d’infinies tristesses. Trop de désillusions.

Je ne serai jamais amoureuse de Georges. Cette certitude nous rapproche. Peut-être a-t-il eu envie de moi, au tout début, quand il était passé me surprendre à l’atelier. Peut-être n’était-il pas revenu que pour l’Africaine. Peut-être ai-je été tentée un jour d’effleurer les lèvres qui avaient embrassé mes doigts. Ce secret nous lie et l’autorise à me confier ses divagations. Il m’oblige. Pour ne pas perdre cette complicité, j’accepte le rôle qu’il m’attribue, observatrice amusée de ses démêlés avec lui-même, témoin distante de ce forage in utero. Je pressens un événement. Ce voyage apparemment innocent ne le restera pas. Georges se préoccupe trop des stigmates de l’âme pour cheminer oisivement sans but. Je ne devine pas encore le dénouement, quand viendra la chute et qui portera le coup. J’ai appris, en façonnant l’argile et en la fondant en bronze, à tourner des jours et des jours autour d’un bloc qui résiste et se refuse à livrer le mystère caché de son personnage. Il y faut de la patience, de la colère parfois, de la douleur souvent, de l’amour, toujours.

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Gloria,

Les quelques scènes que j’ai rapportées t’ont troublée, me dis-tu. Tu n’as pas trop goûté la séance de baignade, ne sachant comment apprécier ce bain collectif où les nymphettes batifolaient sous le regard attendri de leur père. Non, de grâce, Gloria, ne sois pas si sensible à l’air du temps ! Que penseras-tu alors de cet épisode où, jeune papa, il lui revenait de s’occuper, quasiment jours et nuits, de ses sept fillettes ? Son épouse, appelée pour des raisons professionnelles à éclairer d’autres contrées de son rayon de lumière, lui avait laissé la responsabilité des enfants. Je le vois, au matin, après les biberons donnés à chacune, s’atteler à la fastidieuse opération des changes. Je ne te cache pas que j’admire ce géant chevelu, taillé pour charrier des tonneaux de vin, s’occuper si délicatement des petits êtres qui criaillent et pleurnichent. Chacune réclame d’être lavée la première afin d’entamer, après le rot subliminal, la douce sieste apaisante. Voici Egor, magistral, prenant en bonnes mains l’affaire, déculottant, nettoyant, attentif à calmer les irritations de la peau, à enduire les plis et les fentes, à éviter les brûlures, emballant les petits fessiers pomponnés dans des couches lavables, puis passant les boléros et les salopettes.

Aïcha la Vivante, Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Noah l’Appliquée ont grandi. Egor continue à régenter la maison, véritable fée du logis que les filles traversent d’un éclat de rire, dans une traînée lumineuse de rouge à lèvres et de senteur d’aubépine. Il sait que, dans le voisinage, les voisins se gaussent de cet homme au foyer, de ce colosse qui joue aux petites mains. Il court au marché à peine les turbulentes adolescentes parties en cours, mijote de délicieux plats, passe l’aspirateur, croise les bras devant le désordre de Morgane L’effrontée, retape les lits de ces jeunes filles trop pressées, range dans les armoires slips et premiers soutien-gorge, lance les machines à laver, étend le linge, corsages, jupes, tee-shirts et sous-vêtements, vérifie que la vaisselle du petit déjeuner a été mise dans l’évier. Egor entend les ricanements sous cape mais, je vais te dire, il s’en contrefiche. Ces basses médisances le font sourire.

Aïcha la Vivante… sa préférée, son talon d’Achille ! Il aime s’installer près d’elle en fin de journée. Elle le regarde d’un air malicieux, cache ses yeux derrière ses cheveux noirs, puis éclate de rire. Aïcha lui demande de se retourner et essaie une robe, une deuxième, une troisième. Elle est si belle Aïcha dans ses douze ans rayonnants, si différente des autres enfants, avec sa peau brune de soleil, ses ongles peints en rouge vif pour attirer les regards.

  •  Méfie-toi, Aïcha La vivante, lui a dit Egor, méfie-toi des garçons, tu es belle comme un cœur, tu vas te brûler les ailes.

Elle a ri, a dessiné une moue sur ses lèvres, a haussé les épaules en faisant glisser le long de son bras sa tunique orange.

  • Tu es là, Egor, pour me défendre ! lui a-t-elle répondu en se serrant dans ses bras.

Elle est la seule à le nommer « Egor ». Ses soeurs l’appellent « Papa ». D’où vient cette habitude ? Personne ne le sait. C’est ainsi.

Gloria, je partage tes interrogations. Tes réactions me rassurent. Je sens percer ton intérêt pour Egor, cela me réjouit. Plus que l’homme, c’est l’humain que nous devons comprendre et, au-delà, le symbole qu’il représente que nous devons appréhender. Alors même que je suis, comme toi, en approche de son mystère. Nous allons poursuivre ensemble. Je serai ton guide dans cette initiation paradoxale puisque j’ai besoin de toi, de tes conseils et de tes avis, chère Gloria, mon amie, pour aller de l’avant. 

Georges

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Georges

Tu reviens de nouveau, et avec insistance, sur les fonctions ménagères qu’Egor semble assumer avec aisance. Que veux-tu me dire ? Y crois-tu vraiment à ce rôle domestique dont l’air du temps voudrait nous convaincre qu’il remédiera au malheur du monde ? Te serais-tu vu, toi, pouponner toute la journée ? Tu connais mon combat militant. Je n’exerce pas ce métier de hussard par hasard, à charrier mes blocs de pierre. J’assume tout, tu le sais bien. Je suis homme à réparer les fuites, tenir mes comptes, négocier mes partenariats. Mais aussi totalement femme. Je te mets en garde, ne t’avance pas trop sur ce terrain glissant. Tu auras contre toi la gente masculine, qui ne te pardonnera pas, et la moitié de l’humanité, qui ne te comprendra pas. Si tu te soucies de tes lecteurs et lectrices, ne va pas leur compliquer la tâche, ne leur casse pas leurs représentations.

Tu me parlais dans ton premier message d’une mission qui te menait en Chine. Comme tu es avare d’informations ! Détaille-moi cette expédition secrète, apaise ma curiosité. Elle m’intrigue. Que découvres-tu dans ce pays de fantasme au bout du monde ?

Et puis, Georges, sois moins sérieux. Délivre le joueur en toi. Amuse-moi, raconte-moi des histoires. Je voudrais entendre ton personnage. Tu cherches des excuses. Tu peines à décrypter son identité, ses propos, ses intentions. Tu t’interroges sur les relations qu’il entretient avec ses filles, sur ses rapports avec son épouse. Tu voudrais le cerner et l’identifier avant de commencer ton roman. Pourquoi ne pas renverser ton approche ? Te lancer dans l’écriture et miser sur le fil de la plume pour le surprendre dans son quotidien ? Lever pas à pas les incertitudes ? Dénouer les nœuds de ce personnage à chaque escale ? N’as-tu jamais envisagé – ce n’est qu’une piste – de le mettre en résonance avec toi ? Je te soupçonne de vouloir te protéger derrière un statut d’observateur extérieur et neutre. Crois-tu que tu t’en tireras ainsi ? L’écriture est dangereuse, Georges, autant que la sculpture. Des passions dévorantes. Elles ne laissent pas indemnes. Cesse d’être ce cadre rationnel, exhaustif, posant ses hypothèses, déroulant ses raisonnements, recherchant et analysant les causalités. Attends-toi à être bousculé.

Allons, Georges, continue et bon courage pour la suite.

Gloria

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Gloria,

Je réponds à ta question sur les raisons de mon déplacement à l’autre bout de la Terre. Me voici en Chine depuis un mois pour une mission qui ne me dit rien qui vaille. Je ne pouvais pas la refuser. Je fais partie de ces cadres montés en grade, qui ont bourlingué au service de STAN un peu partout dans le monde. Sans doute suis-je devenu un de ces incontournables, ces types agaçants qui connaissent dans le détail les secrets de la boîte et ont tissé des réseaux dans la plupart des secteurs stratégiques : trop chers à licencier, éventuels fusibles pour certaines tâches ingrates où STAN a besoin de compétence rare. Sauver des situations au bord du précipice, ma spécialité, ma carte de visite. On me laisse tranquille des mois puis soudain je suis appelé en urgence pour trouver des solutions à des problèmes qui dépassent les responsables locaux. Ce boulot de pompier de haute voltige exige de la disponibilité intellectuelle, de l’écoute et du sang-froid. Il me va bien. Oserais-je prétendre qu’il m’amuse ? Ici, dans cet univers inconnu, à dix mille kilomètres de mes bases, malgré tous les outils numériques que STAN met à ma disposition, je me sens inquiet. Il a fallu que je parte très vite, l’urgence dévorait la gigantesque usine de Shang Zhou, l’un de nos fleurons d’où nos produits sortent à des prix imbattables. Nous inondons le marché international de notre logo. Une grande marque populaire ! Notre image se décline dans ce slogan mondial « Le luxe à portée de votre main ». Stan incarne le rêve des champions sur les épaules de l’amateur qui court le dimanche matin en se prenant pour Usain Bolt. Je méprise cette multinationale qui me paie grassement mais je l’admire. Quelle réussite !

Je suis arrivé ici sans aucune préparation avec pour seule consigne de calmer les affaires, remettre de l’ordre. Je ne connais pas un mot de mandarin, d’ailleurs, je ne sais même pas s’ils le parlent dans cette région. Les rares personnes s’exprimant dans une langue étrangère baragouinent un anglais incompréhensible. Heureusement, Li m’assiste, avec ses yeux modestes et son doux sourire. J’ai râlé de devoir filer précipitamment, je dois te le confier, car Egor occupe mon esprit depuis quelques semaines. Au moment où je commençais à percevoir des images, cette phase privilégiée où les intuitions se transforment en pistes, mon départ intempestif m’a été annoncé. J’ai dû remballer mon portable, mettre en vrac dans ma valise les quelques notes que j’avais prises sur un bloc. Oui, je te le concède, je cultive des méthodes de senior, utiliser de nos jours un stylo et des feuilles blanches, quelle ringardise ! J’ai besoin de ce contact, de ce tâtonnement. Je trace des cercles autour d’un mot, d’une phrase, d’une idée, je les relie par des traits. Si j’avais vingt ans, j’écrirais différemment, sans doute, ce n’est pas le cas. D’ailleurs, je ne regrette pas d’avoir dépassé ce cap de la jeunesse. J’apprécie ce costume vieilli de quinqua,  ce corps un peu alourdi, mes lunettes de myope, l’envie de somnoler qui me taraude désormais après chaque déjeuner ; avec aussi cette capacité de déceler la vraie urgence de la fausse, ce qu’on appelle l’expérience, fruit des années passées à me soucier en vain de broutilles. Le silence de l’usine de Shang Zhou ne me plaît pas. Je manque d’indices. Je ne perçois pas la tessiture des événements qui se trament sans bruit. Je suis allé examiner les comptes pour comprendre la vérité de cette singulière usine. Je me suis promené dans les environs pour humer l’air empesté qui se dégage des hautes tours au sommet desquelles le fronton lumineux de STAN éclabousse l’horizon. Je regarde, j’écoute, je renifle, je me suis mis en mode veille. Hier, je me suis égaré dans le parc, à proximité de l’usine. Soudain, une mer de Chinois et Chinoises de tous âges m’a entouré. Ils remuaient lentement leurs corps dans un rythme qui frôlait l’immobilité. Gestes millénaires répétés à l’infini par cette vague humaine. Elle ne déferlait pas, restait accrochée dans l’air. Un tsunami en suspension m’encerclait et menaçait mes épaules d’Occidental blanc d’un nuage de paix. L’atmosphère s’est rafraîchie. J’ai ralenti ma marche, je ne me sentais pas oppressé. Je me serais presque mis à genoux au milieu de ces hommes et ces femmes qui ne prêtaient pas attention à moi et déroulaient leurs gestes traditionnels et indéchiffrables, sans qu’il me soit possible de déterminer leur guide, celui dont ils suivaient avec application et même minutie le mouvement, ce maître invisible avec lequel ils communiaient et que je ne percevais pas. Je suis rentré chez moi à demi rassuré. L’usine de Shang Zhou me cache son mystère.

Georges

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Tu t’étonnes et perds le fil ? Où donc voudrais-je te conduire ? Gloria, aide-moi au contraire, file-moi comme un bon détective suit du regard l’homme qu’il poursuit. J’avance avec précaution, en tâtonnant. J’ignore le nombre et la nature des étapes. J’ai besoin de tes conseils. N’hésite pas à me mettre en garde, à corriger mes incohérences. Je chemine pas à pas. Quand tu amorces ton combat avec la glaise, as-tu en tête ton angle d’attaque ?  Sais-tu comment tu vas procéder ? Connais-tu à l’avance les difficultés que tu rencontreras ? Ne te laisses-tu pas guider par l’inspiration ? La prise en main est précédée d’un long temps de maturation, de lecture, de réflexion pour mieux cerner le caractère de l’homme ou de la femme dont tu dois sculpter le buste. J’ai souvenir de multiples photos, de face, de profil, de trois-quarts, affichées dans ton atelier afin d’approfondir les séances de pose avec ton sujet. Temps d’accoutumance, d’observation, de réflexion. Je t’imagine, recroquevillée sur ton divan, l’esprit concentré, le regard vague, à la recherche des clés pour percer le secret de ton personnage et lui insuffler l’expression juste. Aussi, ne t’inquiète pas de mes détours apparents, je les tiens pour essentiels. Ils me permettent de mieux cerner mon projet et de l’approcher de biais. J’en reviens à ta question qui doit nous guider. Nous devons ensemble y travailler, notre réponse conditionne la suite. Elever Egor au niveau d’un mythe, une gageure ? En quoi est-il subversif ?

Effroi et stupeur…  Je te sens sceptique. N’as-tu donc jamais été effrayée ou stupéfaite ? Et moi ? Nous sommes si blasés. Spectateurs revenus du bout du monde, bombardés de clichés, conditionnés par des images qui prétendent ne rien nous cacher. Nous côtoyons chaque jour les gouffres du vice et de la mort, les drames de la folie humaine et les fureurs de la nature. Plus rien ne nous étonne. Oui, je te l’accorde, devant le spectacle des Twin Towers enfourchés par les avions du fanatisme, nous avons tressailli. Regardant les films amateurs ayant capté la muraille d’eau déferlante du tsunami de Sendaï, nous avons tremblé, mais à peine plus qu’en visionnant les images de fiction du dernier Clint Eastwood. Peut-être nous dresserons-nous, mortifiés, si un jour un champignon atomique surgit d’une de nos centrales nucléaires, s’élève au-dessus de nos têtes et s’abat sur nous en un nuage cosmique mortifère. Peut-être… J’entends déjà ceux qui contesteront la catastrophe, invoqueront un montage calomnieux et calamiteux, lanceront une pétition sur leur blog, avant de finir pétrifiés dans un sarcasme.

Plus rien ne nous effraie, plus rien ne nous choque. Nous vivons d’une succession ininterrompue d’émotions, qui rythment l’actualité. L’une chasse l’autre, est bousculée par la suivante. Adrénaline quotidienne, stimulus qui nous éveille le matin quand nous ouvrons notre radio pour écouter les malheurs qui ont frappé la planète durant notre sommeil. Pas de drame cette nuit ? D’inondation en Louisiane ? De typhon féminin au nom d’Iris, de Noah, Morgane, Naïs, Alexia, Eva ou autre Aïcha ? De tremblement de Terre, d’alerte Seveso, de cabines de téléphériques chutant dans un précipice ? Aucun lycéen américain déboussolé n’a tiré à bout portant sur ses camarades ? Aucun chef de gouvernement n’a été renversé par les fluctuations incontrôlables de marchés devenus fous ? Pas un seul terroriste ne s’est explosé par solidarité en massacrant des foules au nom de l’amour de Dieu ? Ni même le moindre virus pour nous confiner ! Quel ennui ! Et de fermer rageusement le poste !

Quelle piqûre pourrait nous sortir de cette léthargie ? Depuis que le bonheur s’est substitué au salut, tout est vain ! Du salut, nous ne savions rien, nous risquions de le rater. Nos existences, tenaillées par cette angoisse, étaient tendues dans une quête qui nous hissait au-dessus de nous-mêmes. La vie s’habillait de sens face à ce défi sans âge, venu de la nuit des temps, qui exigeait jadis de nos ancêtres qu’ils dessinent des traces ocres avec leurs mains sur les parois des cavernes. Pour l’atteindre, nous avons jeté au feu des vierges et des esclaves, bâti les flèches des cathédrales, dressé les lances des minarets. Pour l’approcher, nous sommes descendus aux Enfers. Pour le comprendre, nous avons scruté les textes sacrés, consacré nos vies à l’étude, renoncé aux ambitions légitimes auxquelles notre naissance nous permettait d’accéder. Pour le posséder, nous avons banni les joies de ce monde, abandonnant le pouvoir aux intrigants, refusant de caresser les femmes qui nous étaient promises, délaissant les plaisirs de l’argent. Nous nous sommes reclus ermites dans la solitude, missionnaires dans l’inconnu, entrepreneurs dans l’austérité, nous avons tout sacrifié. 

Tandis que le bonheur, que nous croyons chaque jour attraper, n’en finit pas de nous échapper. Nous le voudrions à nos pieds, enchaîné à notre confort, docile sous notre maîtrise, facile comme une femme vénale, lové dans la clameur des stades, cliqué dans l’interconnexion permanente des réseaux virtuels. Nous savons tout sur tout dans l’instant, comment pourrait-il nous glisser de nos mains ? Faudrait-il le scruter dans les journées vaines que nous passons à déambuler dans l’oisiveté musicale des centres commerciaux ? Nous finirions par croire que c’est au fond du désespoir que nous en trouverons l’entrée. Certains d’entre nous, les plus jeunes, les plus fous, les plus obsédés par l’angoisse du néant, n’hésitent pas à se tirer une balle dans la bouche ou massacrent allegretto leurs semblables pour en jouir un instant éphémère. Tristes temps !

Si le bonheur est aussi illusoire que le salut… Nous avons vécu aveuglés par les Lumières dans une erreur originelle qui nous a conduits dans l’impasse. Nous avons arraisonné le monde et ses richesses, traité les peuples en colons et les mers en poubelle, crû à la science et à ses techniques, réduit notre planète en un jardin marécageux et trahi l’humanité ! Pauvres apprentis sorciers ! La plèbe rampe dans la misère quand quelques nouveaux riches ventrus gigotent et se trémoussent dans leurs marées de pétrole, leurs stock-options et leurs privilèges de castes et de Parti. Si la vie, en un mot, se perd en illusion, alors, effectivement, chère Gloria, nous risquons de ne plus être jamais ni saisis, ni foudroyés. Ne nous restent que la dérision et l’indifférence.

Aucun tabou ! On peut rire de tout, dénigrer, piétiner, puisque rien ne vaut rien. Le malheur s’attable à nos repas et ricane dans nos surgelés dégoulinants. En vérité, combien de jours nous faut-il pour oublier les sursauts d’un Robin des bois étranglé dans d’étranges forêts ? Les bravades d’un Zorro qui avait cru déjouer la morgue des latifundiaires ? Les zigzags d’un camion fou broyant des innocents à Nice, Berlin ou Barcelone ? L’immolation d’un Bouazizi qui n’avait plus que son corps à offrir, tragique feu de joie pour une révolution de jasmin chassée, malgré nous et notre bonne volonté, par les embouteillages du week-end, la hausse du litre d’essence et le mariage de Kate et William ? Il faut bien rêver et Stéphane Hessel avait raison d’en appeler à la jeunesse pour s’indigner. Oui, qu’ils s’indignent, soupirions-nous, en bénissant d’un encouragement assoupi et lointain ceux et celles qui risquaient leur peau sur la Piazza del Sol ou la place Tahrir, qui n’hésitaient pas à braver des Etats fanatiques pour défendre Asia Bibi accusée de blasphème pour un verre d’eau ou narguaient en gilet jaune les forces du désordre mondial. Cela n’empêchera pas les patrons du CAC 40 de décupler chaque année leurs gains, ni les dictateurs des nouveaux empires d’ordonner aux chars de tirer contre leur propre population venue manifester les mains nues, ni les maffieux les plus respectables de s’enrichir en répandant la drogue, ce poison d’autant plus rentable qu’il s’enracine dans le désespoir de millions de jeunes.

Egor est de notre temps. Il ne défie ni Dieu, ni Diable, semble passer à côté des questions philosophiques de la vie, ne prétend pas maîtriser la nature ni remettre en cause les choix stratégiques de son pays en matière énergétique, ne défend pas les premiers de corvée. Il ne se bat pas contre les tyrans, ne court pas dans les manifestations, ne tire aucune gloire de sa vie privée, ne postule à aucun honneur, ne se livre à aucune intrigue pour obtenir une place sur une liste élective, briguer un poste dans une multinationale, accaparer des jetons de présence dans des conseils d’administration. Il ne fume pas de cigares dispendieux, ne voyage pas en jet privé aux frais de la République, ne se déplace pas en Porsche au Fouquet’s, n’organise pas de soirées berlusconniennes dans les palais présidentiels. Il ne milite ni pour la guerre faite par d’autres, ni pour la suppression de la chasse à la baleine, ni pour la survie des escargots dans le bas Languedoc, ni pour le relèvement du prix du lait. Loin de lui l’idée de remettre pas en cause l’ordre social, même si son comportement dérange le voisinage. Sa façon de jouer les « hommes au foyer » tranche par rapport à ce que le commun des mortels attend d’un homme. L’observer surprend. Lui, si fort, si grand, si moulé dans le bronze, comment trouve-t-il son équilibre dans les tâches ménagères qu’il semble accomplir par plaisir ? Faut-il attribuer cette attirance à un surdimensionnement de sa part féminine ? S’introduire dans sa relation avec le Rayon d’émeraude et déceler dans leur partage des rôles un équilibre mal ajusté entre leurs deux personnalités ? Le jour où il est tombé amoureux de la lueur de ses yeux, il a pressenti que cette rencontre serait sa chance et son malheur. Elle intrigue, cette femme-laser, lumière diffuse, présence légère et envahissante, au scalpel précis et subtil. Ils forment un drôle de couple. Lui, géant aux cheveux argentés, marche dans la vie avec pour sillage les éclats de rire de ses sept princesses ; elle glisse sans bruit, fugitive et captivante, femme source ne sachant rien, devinant, tapie dans l’ombre de ses filles qu’elle entoure d’un amour si profond qu’il est fiché en elles et les tient debout. Quelle preuve de confiance absolue que d’avoir remis à Egor la conduite de la famille, l’accompagnement quotidien des nymphettes, leur éducation au jour le jour !  Etrange décision…

Ce diagnostic justifie-t-il de faire d’Egor un personnage hors du commun, dominant les autres humains de sa stature ? Je ne le crois pas, je te le concède.

Georges

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Me voici, Gloria, entré dans le vif de ma mission. J’ai rencontré le directeur de l’usine de Shang Zhou. J’ai trouvé un homme mortifié. Le principal secteur, celui de la production des ballons de foot, gronde. Nous fabriquons sur ce site des millions d’unités made in China dont nous inondons le monde. En réalité, on devrait écrire Made in Shang Zhou. Ils sont expédiés à partir des hangars que je distingue à travers les fenêtres du bureau directorial. Nous vendons avec un très faible taux de profit. Nous tenons nos prix face à nos principaux challengers qui, nous le savons, frôlent la rupture sur cette gamme de produits. Ils sont en train de craquer. Nous visons le monopole et nos objectifs sont implacables, d’autant plus que la prochaine coupe du monde de foot-ball aura lieu en Chine. Notre staff a misé sur un déchaînement des ventes. Nos équipes de communication se sont positionnées en sponsor exclusif des rencontres de phase finale. Seuls des ballons STAN seront utilisés durant ces matchs. L’impact publicitaire s’annonce énorme, du jamais vu à l’échelle planétaire. Nous visons l’anesthésie générale de nos concurrents. Le ballon STAN régnera bientôt sur Terre. A ce moment, nous pourrons augmenter notre marge.

Le directeur m’a expliqué avec force détails que la fabrication exige une série limitée de gestes, simples, précis, à réaliser dans un tempo minuté. Le rythme est très soutenu. La nombreuse main d’œuvre est répartie dans une dizaine de bâtiments en rez de chaussée, trop bas de plafond, il en convient, ce qui empêche les odeurs de colle de s’échapper dans de bonnes conditions. Ce phénomène a été mal pris en compte lors de la construction. Il aurait suffi de peu de choses, quelques décimètres supplémentaires, des fenêtres plus hautes, plus grandes, des cheminées mieux réparties le long des ateliers. Bien sûr, on aurait pu imaginer des extracteurs d’air automatiques mais le siège s’y était opposé, d’autant qu’on misait à l’époque sur les températures assez élevées de Shang Zhou pour laisser sans porte les salles, ni vitres les fenêtres. L’ensemble a été mal calculé, les architectes n’ont pas été capables de bien dimensionner le système d’aération.

– La chaleur se mélange aux odeurs de la colle et l’air est empesté, m’a avoué le directeur, d’une voix timide.

– Au moins, lui ai-je demandé, les architectes ont respecté les normes antisismiques ?

Il m’a fixé avec des yeux hagards. J’ai cru que je venais de la Lune, qu’il allait tomber raide d’émotion. Il m’a sorti une feuille remplie de caractères incompréhensibles et de quelques chiffres. Je l’ai fixé d’un air qui a dû lui faire peur, alors que je voulais seulement lui exprimer ma difficulté à saisir le sens de cette fiche. Il a tendu un doigt tremblant vers une case. J’ai compris que la prise en compte des normes antisismiques aurait eu un impact de 0,52 renminbis sur le prix de revient de chaque ballon. J’ai regardé cet homme désemparé, responsable de l’usine de Shang Zhou, ce fleuron de STAN International. Ce manager reconnu a été choisi pour diriger cette usine fantastique, la plus grande du monde sans doute dans le secteur si envié et courtisé des divertissements. Elle diffuse dans tous les pays des millions de ballons pour que nos petits Killian, Andrew, Diégo, Mario, Gunther ou Antoine puissent courir, dribbler, shooter tous les mercredis, les samedis et les dimanches. J’ai lu dans ses yeux qu’il était prêt à céder aux revendications des ouvriers.

J’ai demandé à rencontrer les syndicats. Il n’y en a pas.

Hier soir, j’ai mis du temps à m’endormir. Quelque chose m’échappe. Est-ce la nourriture chinoise, pourtant exquise, qui se porte sur mon estomac et perturbe mon métabolisme ? J’ai atteint cet âge où le corps se dévoile sensible au moindre changement et je me méfie de ces modifications alimentaires dont les effets se répercutent sur la capacité d’analyse. J’ai du mal, je l’avoue, avec ces préparations découpées en petits morceaux. Que ce soit du canard, du bœuf ou du porc, des crevettes, des légumes ou du poisson, les plats sont composés de lamelles effilées. Je ne distingue pas ce que je mange. Le riz collant m’insupporte. Je ne dis rien de l’usage des baguettes, avec lesquelles je suis d’une maladresse insigne. Une légende prétend que les peuples qui excellent à mitonner des plats succulents en mélangeant les arômes et en décortiquant les matières brutes, atteignent le plus grand raffinement dans l’art de l’amour et celui de la torture.

J’observais Li tandis que le directeur de Shang Zhou se décomposait devant moi. Je l’imaginais dans des situations moins sages que celle où elle était, assise à côté de moi, genoux serrés, les jambes modestement repliées sous la chaise, la jupe longue. Je voyais ses mains, ses doigts fins et élégants. Des images défilaient dans mon cerveau et me perturbaient. Comme tu le sais, je ne suis pas du genre volage et j’ai une bien trop haute idée de moi-même pour céder aux tentations qu’un séjour à l’étranger occasionne. Je dois t’avouer que, dans ce bureau surchauffé, face à ce cadre dirigeant en sueur et à la passivité souriante de Li, dans l’émotion de cette discussion franche qui me cachait pourtant l’essentiel, j’ai ressenti un trouble certain, la sensation qu’il ne tenait qu’à moi de virer cet incapable et de ployer la jolie interprète. Heureusement, aucune de ces pensées n’a été perçue par mes interlocuteurs, du moins je l’espère. C’est là qu’on se félicite d’avoir les tempes grises et de savoir gérer ces instants critiques. Rien ne peut sérieusement être construit sur des émotions, j’en suis convaincu. Le moment délicat est passé. Le directeur s’est épongé le front, Li m’a souri, j’ai rangé mon microordinateur portable dans sa sacoche. Nous sommes sortis. J’ai tout de même eu du mal, le soir venu, à m’endormir. Shang Zhou envahit mon esprit. D’étranges interférences se dessinent entre la figure d’Egor, qui somnole en moi dans la journée et se redresse la nuit dans mes rêves, et les ombres qui circulent à voix basse entre les ateliers de l’usine de Shang Zhou avec des gestes infiniment lents.

Georges

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Gloria,

Je le vois, là, à quelques pas de moi, Atlas blessé, enraciné dans la Terre, accablé par le poids du monde, les épaules fourbues. Il agite les bras, frappe le ciel de ses ailes, martèle le sol de ses poings, brandit un doigt menaçant, s’insurge. Il rit de son impuissance. Sa voix me cisaille le cœur. Au loin, le grondement des marées se fracasse contre l’orgueil blessé des falaises. Les oiseaux hurlent à la mort. Des nuages de cendre s’échappent de la gueule des volcans. Des langues de feu dévorent les cimes des forêts. Les arbres gémissent. Plaqué au sol, je tourne la tête, tends l’oreille, cherche à comprendre. Egor dégaine un fouet de son ceinturon et menace les étoiles. Je dégage vivement mon visage pour éviter la balafre du fléau. J’étouffe. Contre qui dresse-t-il son immense stature ? Que crie-t-il en mots hachés de hargne ? Je contemple ce spectacle grandiose et incompréhensible, m’éloigne en rampant.

Je le connais, de toujours, un manque que j’aurais porté en moi dès mon enfance, une fibre de ma chair, le fluide de la veine jugulaire qui m’irrigue et me tient vivant. Je ne sais que lui donner ce nom, il s’est imposé à moi à l’instant où il a surgi, accaparant l’espace de ma vie, essentiel dans l’évidence de mon destin, cet homme au corps de bête et aux ailes dorées dont j’ignore le sceau. Son cri traverse mes entrailles et réveille au plus profond de mon être un secret perdu, une plainte enfouie, reproche lancinant et invitation à me relever. Là se dévoile mon chemin, devant moi, à la suite de ce géant qui nargue notre époque et m’ignore. Je me redresse vaillamment, crache le sable, avale ma salive, réajuste mon habit. C’est bien moi, empoussiéré, hébété. La silhouette d’Egor s’éloigne, le tohu-bohu s’apaise. Je discerne à peine ses bras massifs qui insultent l’horizon en saccades désordonnées. Le calme emplit l’espace. Au loin, le soleil traverse en lames claires un flocon de nuage paresseux. La mer est d’huile et je marche pieds nus au bord d’une plage humide et fraîche. Je vais.

Ce fut ma première vision d’Egor. Je n’avais pas osé te l’adresser. Elle me hantait et me poursuivait la nuit sans que je la comprenne. Pourquoi figurais-je dans ce paysage de foudre et de cendre ? Pourquoi Egor riait-il ? De son impuissance ? Pourquoi, planté en Terre, apostrophait-t-il la scène du monde d’un doigt menaçant ? Je tournais autour de cette scène. Je voyais cet homme se débattre, je le sentais tourmenté, fracassé par des rochers qui s’étaient abattus sur lui. Il agitait les bras dans un formidable et vain mouvement. Seul dans l’adversité, il ricanait. J’ai soudain réalisé que ce rire se déployait dans l’amertume. Une forme de désespoir le déhanchait, le clouait au sol et le paralysait. J’étais effrayé.

Je descends en zoomant sur cette scène. Je remarque la main dressée d’Egor, cette main qu’il brandit dans un geste de menace et de désarroi. Je comprends en un éclair sa détresse. Il lui manque un doigt. Tu te souviens des sept doigts qu’il écartait et des fils dorés qui déroulaient des serpentins de lumière le reliant à chacune de ses filles. Ses paumes brûlent, en pendent des filaments carbonisés. Egor se tord de douleur. Oh, pas une souffrance physique, mais la tristesse noire de l’absence ! Ses sept princesses ont disparu. Il grimace. Le géant pleure. Ce que je prenais pour un rire dessine une moue défigurée, un visage balafré de désespoir. Les larmes ravinent ses joues, ses yeux pochés sont gonflés, sa bouche tordue. Il crie, appelle, supplie. Sa voix tonitruante se perd dans le silence glacial qui l’entoure comme un tombeau de cristal. Je m’approche en tremblant, hésite, recule devant la masse de ce corps qui bascule et semble s’affaisser sur moi, repart dans l’autre sens, balancier de chair qui titube mais reste debout. Il me voit, se raidit. Je me tiens devant lui, timide, apeuré, respectueux, méfiant tout de même. Il m’enverrait facilement promener d’une pichenette si l’envie lui prenait de m’éjecter comme on chasse un moustique. Son visage se plie en lambeaux. Il éclate en sanglots qui me fendent le cœur, lui, si fort et soudain si vulnérable. Je m’approche plus près et m’arrête, stupéfait. Egor n’est pas planté dans le sol tel un titan prêt à se dresser et à emporter les collines au talon de ses bottes. Il est posé à même la Terre, amputé.

Ô le chant d’Egor qui monte dans le ciel, Ô la plainte qui s’élève de ses lèvres ! Jamais je n’ai entendu mélodie plus tragique, douceur plus terrible, cri plus bouleversant. Il contemple ses mains balafrées, les sillons de cendre qui strient ses doigts, le moignon de son index. Il pleure, l’enfant. Sa colère est brutalement tombée. Mon visage attentionné a désarmé sa fureur pour ne laisser place qu’à sa désolation. Je m’approche encore plus près, me hisse sur la pointe des pieds pour tendre mon oreille vers sa bouche qui grimace des mots que je ne comprends pas. Il geint, lui le grand forestier, l’homme capable d’émouvoir les muses par ses chants. Il murmure les prénoms de ses sept merveilles, ses félicités, ses douces : Aïcha la Vivante, Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Noah l’Appliquée. Des larmes silencieuses coulent le long de son nez et tombent sur le sol. Je l’interroge du regard, redouble d’attention.

    – Elles sont parties, me confie-t-il dans un souffle.

Il ferme les yeux, cesse de gémir. Une brise s’élève. Le feuillage des grands arbres frissonne. Les muscles de ses bras se bandent et soudain son poing mutilé jaillit vers le ciel.

– Je me vengerai, je me vengerai, clame-t-il, et le ciel tremble sous ses imprécations. Je plaque mes mains contre mes oreilles, galope pour échapper au souffle qui sort de sa bouche écumante, me jette au sol. Ses bras battent le vide, sa chevelure hennit, son corps désarticulé de violence semble sur le point de se disloquer.

  •  Elles m’ont quitté, elles m’ont abandonné car elles ont peur de moi.
  • Mais pourquoi, pourquoi ?

Dans un effort surhumain sur lui-même, il me souffle.

  • Le Rayon vert prétend que j’ai violé Aïcha La vivante.

Va-t-il s’effondrer sur le sol ? Son corps, brisé en deux par la douleur, oscille dangereusement au point que sa tête manque de se fracasser contre la terre. Il vacille, posé sur les moignons de ses jambes coupées au raz du buste, le front penché, les mèches des cheveux traînant dans la boue.

Voilà l’affront suprême, l’accusation finale, le crime pédophile ! Puis un hurlement déchire le silence.

  • Je n’ai pas violé Aïcha La vivante !

Il lève les bras. Dans ce geste désespéré, il invoque le ciel en agitant sa main abîmée. Il se rend. Ainsi marchent les prisonniers, sommés de sortir de leur tanière, les bras en l’air, tremblant de se livrer à la justice et guettant avec crainte le coup de feu vengeur.

Je le regarde bizarrement. Un sentiment étrange vient de me pénétrer. Un haut-le-cœur me contraint à reculer. Une vague de dégoût déclenche dans ma bouche une aigreur insupportable. Je me détourne et crache au sol.

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Patrice Obert