Qui portera le ciel ? Chapitre 9

Qui portera le ciel ? Chapitre 9

première partie : ROGER

Cher Georges,

Je t’ai donné mon accord. Quelle folie ! Comment effacer cet engagement, supprimer cette promesse qui te transporte de joie ? Tu me demandes de t’aider à écrire Egor et tu me balances dans les gencives un certain Roger au rôle obscur et prégnant dans ton enfance. Qui est Roger ? Quelle relation malsaine a-t-il entretenue avec toi ? En ces temps troubles, tu imagines que cette évocation ne m’a pas laissée insensible. Pourquoi orientes-tu mon regard vers cette réalité familiale ? Quelle part prend-il dans ce projet d’écriture ?

Et Egor ? Tu prétends le « voir » mais non le connaître. Tu me décris un homme, somme toute plutôt normal, doué de quelques qualités rares qui tiennent à des rapports étroits et de confiance avec ses enfants. Sept filles, je te l’accorde, descendance peu commune ! Le chiffre connote de nombreux symboles. D’autant que leurs prénoms éveillent les échos de contes de fée. Ce genre de récit dissimule des lectures à double sens. Evite, je te prie, de m’égarer dès les premiers pas. J’ai noté des histoires de fils d’or qui s’enroulent autour de leurs doigts et les unissent d’une façon, j’en conviens, peu conventionnelle. Liens qui libèrent ou enchaînent ? Qui relient ou entravent ? Tu me décris une étrange posture d’Egor. Il ne retient pas le ciel, ne supporte pas le poids de la Terre. Il pose ses paumes sous la voûte céleste afin de ralentir le cours du temps. Enfin, tu évoques le monde de « là-bas ». Dans quel espace, quel temps ? Et toi, dans quel camp te positionnes-tu ? Le mien ou celui d’Egor ? De là à momifier ce personnage en héros littéraire, n’est-ce pas excessif ? Dis-moi, Georges, en quoi cet Egor est-il subversif ?

Ne serait-il pas simplement ton double ? Ou ton double inversé ? Celui que tu aurais souhaité être, amateur de nature et arpenteur de champs, toi l’urbain ; entouré de sept filles, toi qui te réjouis à chacune de nos rencontres de tes deux garçons, dont tu es diablement fier ; un homme libre de son emploi du temps, toi dont l’agenda scande une vie très organisée. Qui ne rêve pas un jour de changer d’existence, d’envoyer tout en l’air et de n’en faire qu’à sa tête ? Trompeuse élucubration de l’esprit, sois en conscient. La vie que tu as, cette vie de cadre responsable, t’apporte reconnaissance sociale et commodités matérielles. Reconnais que tu l’as choisie. Personne ne t’a forcé à réussir des études, à rechercher un travail, à changer de boîte, à monter dans la hiérarchie. Ces facilités que tu dénigres allègrement, qui te permettent de visionner un film sans regarder à la dépense, de t’évader en week-end ou de filer en vacances à l’autre bout du monde, voire de m’acheter une statuette au débotté, est-ce si désagréable ? Cette vie que tu partages avec la femme que tu as choisie et que tu aimes, ce confort affectif qui vous soude et vous donne assurance et sérénité, je sais que tu y tiens. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, tu me parles d’elle à chaque fois que nous nous rencontrons. Sans grand discours, certes, sans déclaration tonitruante. Une évidence qui constitue ton quotidien et le structure. En as-tu conscience, ce mariage qui vous unit depuis tant d’années n’a rien d’une coquille vide. Il est une réalité vivante. Alors, fantasmer d’un ailleurs… s’imaginer différent… Prétendre écrire une œuvre intemporelle, dompter le temps qui passe… Je crains de t’avoir encouragé dans ta déraison. Que cherches-tu à exprimer ? A me dire ? A proclamer au monde ? Quelle ambition te taraude ? De quelle emprise veux-tu te libérer ?

Je pensais m’associer à un capitaine rompu aux tempêtes, habitué des traversées tumultueuses. J’ai l’impression d’avoir embarqué sur un bateau ivre avec pour pilote un commandant hagard, obsédé par une vision qui le fascine et le projette sans but, ni cap. Mon amitié est-elle suffisamment forte pour te ramener au bon port ? Je m’interroge sur le sens du voyage. Je m’inquiète pour toi, pour te parler vrai.

Gloria

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Patrice Obert