Qui portera le ciel ? Chapitre 7

Qui portera le ciel ? Chapitre 7

Première partie : ROGER.

Je lui ai dit « oui ». Mesure-t-on toujours les conséquences de ce petit mot ? « Oui, j’accepte d’être ta femme », ai-je un jour répondu à un homme qui prétendait m’aimer et que je croyais aimer. Façon de sauter dans le vide. Pour la confiance, l’aventure, le pari. Oui, pour l’aider à extraire de lui-même ce personnage comme j’accouche de l’argile les femmes et les hommes qui peuplent mon univers. Oui, parce que lui opposer un « non » aurait été trop triste. J’aime le côté imprévisible de cet homme aux allures de notable juste-milieu, botaniste et pansu. Une rotondité bienséante de quinquagénaire qui apprécie la bonne chère et le vin capiteux, une légère tonsure bordée de cheveux grisonnants, une démarche tranquille de pingouin, l’aspect satisfait de lui-même que tout cadre supérieur arbore sans même y penser. Il porte à l’annulaire gauche une alliance qu’il se plaît à caresser de sa main droite pour bien attirer sur elle l’attention, mon attention. Très vite, il est venu me rendre visite dans mon atelier, cette grande pièce lumineuse à laquelle j’accède par un escalier qui marque la séparation entre l’espace où je dors et celui où je vis. J’y passe le plus clair de mon temps. Moi qui n’ai jamais accepté un emploi de salarié, qui ai toujours refusé d’appartenir à la classe des exploitées du système, je suis devenue au fil des années une assoiffée de travail, commençant tôt, finissant tard, ardente au labeur quand l’émotion et le désir me tirent, pétrifiée et angoissée dès que mes doigts tâtonnent en vain. Une bagnarde.

Il m’arrive de rester en silence entre mes bustes, immobile, assise sur une chaise ou sur mon grand tabouret, ou encore accroupie entre deux coussins, un verre de café à la main ou une tasse de thé refroidi près des chevilles. Je vis dans mon atelier, je m’y réjouis, j’y pleurs, je m’arme de courage et j’y désarme, je flue et je reflue, je meurs et je renais. Ma chambre est un dortoir. Peu d’hommes y passent, rapidement, sans mémoire, histoire de quelques nuits sans lendemain. Je ne pourrais pas supporter davantage leur présence. L’homme, chez moi, n’a pas de poids face à la pierre. Ici, la matière envahit l’espace, impose son temps, son silence, la tessiture de l’air. Mes mains sont ses mains, mes doigts ses tentacules, ma peau son regard. Rien ne doit perturber cet étrange manège que nous jouons ensemble à longueur de journées, ce corps à corps épuisant dans lequel je reprends mes forces autant que je les consume. J’aime ce rite. Cette cérémonie en huis clos fait de moi la déesse des forgerons divins et la prostituée sacrée livrée aux forces telluriques des pierres volcaniques. De rares visiteurs me distraient. Quand échanges financiers il y a, ils ont la plupart du temps lieu lors des expositions où chez les galeristes qui m’exposent et me rançonnent. Je ne livre pas facilement l’entrée de mon antre. Je suis, en d’autres termes, une asociale, une égarée dans le monde contemporain. Autant dire que Georges Fauconnier n’a pas été invité chez moi, il y est entré en intrus. Naturellement, innocemment, sans se rendre compte du privilège dont il bénéficiait. Sa spontanéité bonhomme l’a vite rendu un familier du lieu, un habitué. Je ne connais rien de lui, ou si peu. Cadre supérieur dans une grande compagnie internationale du sport et du loisir, m’a-t-il glissé un jour. Lui, un homme du sport et du loisir ? Il n’en a aucunement l’air. C’est un gestionnaire, cette espèce que j’exècre. Quoique sa façon de regarder mes œuvres, de passer sa paume sur les visages de mes amis, de rester silencieux quand il les dévisage, me trouble. Je sens son regard me pénétrer quand, me tournant le dos, il plonge ses yeux dans la prunelle noire et aveugle d’où aucune lumière ne réchappe et où pourtant j’ai su d’une phalange donner la vie.

  • Je vous achète cette tête, a-t-il décidé en fixant mon Africaine. 

C’était donc pour elle qu’il était revenu plusieurs fois. Il n’a pas négocié le prix, marquant juste une hésitation quand j’ai indiqué la somme.

  • Elle vous ressemble, a-t-il ajouté, puis, à haute voix, comme s’il s’adressait à mes figurines de plâtre, « je la mettrai dans ma cave à côté de mon portrait, oui, elle y sera bien, elle veillera sur lui ».

J’apprécie cet homme qui parle aux statues et qui prend soin de son portrait au point de le confier à une femme aux lèvres ourlées qui ne me ressemble pas mais que j’ai aimée, c’est vrai, le temps que dure un regard dans l’éternité de la pierre.

Qu’attend-il de moi ? Pour quelle tâche ? Quelle œuvre le hante-t-il ? J’ai dit « oui » parce que j’ai toujours été stupéfaite des photographies des poètes dont les vers m’ont touchée. J’espérais découvrir des jeunes révoltés, des indiens vengeurs, des prophètes illuminés et je tombais sur des pépères sanglés dans des trois-pièces bourgeois, des types semblables aux présidents du Conseil de la IIIème République, l’air sévère, la barbiche taillée. Il m’avait parlé un jour d’un de ses professeurs de français, un homme du temps passé. C’est à cet homme que l’adolescent avait présenté en tremblant ses poésies. L’enseignant avait-il saisi pourquoi ce jeune homme impudique lui avait ouvert son jardin fantasmé ? L’apprenti-poète avait ressenti dans les cours magistraux de l’austère pédagogue le frémissement de l’âme. Il avait reconnu une aspiration commune, une sensibilité qui pourrait le comprendre. Le vieux maître avait lu et répondu. Quand Georges m’avait confié ce secret, sa voix vacillait. J’avais été touchée par sa façon de contempler mes œuvres. Je m’étais interrogée sur cette béance qu’il cachait si bien derrière son apparence respectable, ses cartes de visite et son portefeuille épais. Ce jour-là, il avait regardé mes mains. J’ai de belles mains, douces et fermes, équilibrées, aux doigts puissants mais fins, aux ongles courts et nets, des mains lisses et polies, érodées par l’argile et l’eau, des mains rassurantes et paisibles. Dans un mouvement tranquille, il les avait saisies et serrées entre les siennes, puis les avait portées à ses lèvres et avait posé sur elles un baiser. Peut-être est-ce en souvenir de ce moment-là que je lui ai répondu « oui ». On n’abandonne pas une âme d’enfant quand elle se dresse face à la rigueur des adultes, on ne rejette pas un poète quand il affronte le monde des philistins et des notaires. Ce jour-là, nous nous étions sentis proches l’un de l’autre, les mains liées.

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Patrice Obert