Qui portera le ciel ? Chapitre 6

Qui portera le ciel ? Chapitre 6

Première partie : ROGER

Chapitre 6

Gloria,

Je ne t’en veux pas de ton silence. Pourquoi me répondrais-tu ? Nous nous connaissons assez peu. Je comprends que tu t’interroges sur mes mobiles. Je suis conscient de la confusion de ma requête. Je regrette l’embarras que je te procure. Je ressens une telle aspiration à ne pas peser, à me dissoudre dans la brume du matin quand le soleil peine à percer. Parfois l’envie de ne pas exister me traverse. Disparaître. Tu me comprends, j’en suis certain, et tu souris de mes divagations.

Ecrire cette histoire me tient debout. Je ne baisserai pas la garde tant que je n’aurai pas satisfait à cette exigence. Je ne méconnais pas la vanité de cette ambition. Je le sais, le temps efface le nom des écrivains. Tout s’oublie. Futilité des choses et des êtres… Que signifie la reconnaissance des humains, volatile, fragmentée, versatile, conditionnée par les effets de mode ? Elle est plongée de nos jours dans le grand bain de l’information en continu qui déverse des torrents de messages dont l’origine n’est même plus connue.  Chaque manipulateur est téléguidé par plus manipulateur que lui. Dans ce brouhaha généralisé, l’auteur, voué à l’écriture, est conduit à commenter son œuvre quand il faudrait la lire, la résume pour tenir dans les trente secondes accordées par le journaliste, finit par lancer une phrase. Quelques mots pour une vie, un cri dérisoire qui ne déchire même plus le bruit environnant, se perd dans l’indifférence. Jadis, la Personne se fondait dans le collectif. Aujourd’hui elle est engluée dans la masse informe des individus. L’auteur ? Oublié, anonyme, invisible ! Ne restera de moi, grâce à toi, que ce personnage, Egor.

Peu importe l’écrivain, définitivement. Alors, pourquoi t’associer à cette entreprise, te consulter, te faire perdre ton temps ? S’il ne doit rien rester, si la vacuité envahit à ce point nos existences dans notre civilisation du déchet ? Pour l’œuvre, uniquement pour l’œuvre. Incréée, suspendue à l’origine des temps, sans fil, ni filet, ni fondation. Sans la barbe d’un faux savant pour lui donner de la respectabilité, sans le regard enjoué d’un enfant pour susciter l’émotion, ou l’avis aléatoire d’un commentateur, l’œuvre dans son état brut. Orpheline, vivante. Voilà ce qui m’intéresse, la raison pour laquelle j’ai besoin de tes conseils.

Tu ignores pourquoi je t’ai choisie. Peu importe. Tu es à Paris quand je suis ici, à Shang Zhou.  Je ne supporte pas cette grisaille, ce tourbillon perpétuel autour de moi, ces visages multipliés de jumeaux, ces caractères incompréhensibles que je ne lis, ni déchiffre, ni suis capable de reproduire. J’ai besoin de toi. Nulle autre personne, aussi chère soit-elle, ne pourrait remplir ce rôle. C’est ainsi.

N’oublie pas de me répondre.

Georges

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2 commentaires
Patrice Obert