Qui portera le ciel ? Chapitre 5

Qui portera le ciel ? Chapitre 5

Première partie : ROGER

Chapitre 5

Gloria,

Je sais que tu as pris connaissance de mon dernier mail. Ne te presse pas pour me répondre. Une vie entière m’a été nécessaire pour me décider. Quel ingrat je serais si j’exigeais de toi une réponse immédiate. Je t’imagine dans ton atelier. Tu tournicotes, avales une tasse de thé, hésites, plonges les mains dans l’argile, tâtonnes, renonces, soupires. Ma demande te perturbe, je le conçois. J’en suis désolé. Ton aide m’est indispensable.

Il y a quelques semaines, j’ai rendu visite à mes vieux parents. Je voulais leur dire que j’avais l’intention de prendre un congé sabbatique pour me consacrer à écrire une histoire qui me hantait. Le docteur a diagnostiqué à maman une rechute de son cancer. Elle était fatiguée, assise dans son grand fauteuil. Papa tournait en rond, comme toujours, électron en orbite autour de son épouse, se tourmentant d’un rien, inquiet de tout. Il venait de barricader l’appartement. Il avait fixé en travers des fenêtres des planches de bois qu’il avait scellées en apposant un verrou. Seule celle de la cuisine ouvrait encore. Les autres étaient condamnées. Il craignait que des rôdeurs vinssent les dévaliser en passant par les toits ou en marchant le long de la gouttière. Maman avait opté pour un léger foulard en soie, ultime maquillage destiné à cacher sa calvitie. Pauvre Maman. Elle suffoquait. Il ne s’en rendait pas compte. Il avait insisté auprès d’elle pour qu’elle gardât sa perruque dans la journée. Je crois qu’il ne l’a jamais vue tondue. Ils suivent le soir un cérémonial très étudié pour qu’elle s’harnache de son bonnet de nuit sans qu’il soit agressé par la vue de sa femme diminuée. Elle se gardera belle pour lui, jusqu’au bout. Sans doute a-t-elle oublié ses infidélités, ou lui a-t-elle pardonné, je ne sais pas.  Ai-je d’ailleurs cherché un jour à savoir ? Sa tendresse pour son mari me touche. La sueur coulait le long de son cou. Rien à faire. La fenêtre devait rester fermée. J’ai seulement obtenu de mon père une concession sur le foulard. Je me suis senti lâche.

Je n’ai guère besoin de parler avec maman, nous nous comprenons. Avec papa, nous ne nous comprenons pas, donc nous ne nous parlons plus. Cet homme a placé en moi ses espoirs de promotion sociale. J’ai été élevé, instruit, éduqué pour réussir et j’ai accompli son projet.  Quand j’ai été recruté chez Stan pour occuper un poste de chef de service, son vœu s’est réalisé. J’ai compris que j’avais rempli la mission qu’il s’était fixée, faire de ce rejeton un grand manager.

Je ne parvenais pas à leur parler de mon intention.

A un moment, papa s’est approché de moi et m’a demandé de le suivre dans leur chambre. Le lit est entouré de deux tables de nuit qui proviennent de l’héritage d’un vieil oncle bourguignon. Deux lampes de chevet identiques éclairent deux napperons en fine dentelle blanche. Des boîtes de médicaments s’empilent, pyramides incertaines. Un miroir est fixé au mur, au-dessus d’une tablette sur laquelle mes parents ont installé des photos d’eux et de moi. On m’y voit avec mon épouse et nos deux garçons. Signes de la vie qui se poursuit au-delà de mes parents, sourires de tendresse qui veillent sur eux quand ils dorment. Sur le côté, une photo de Roger, l’ami de la famille, survit aux événements familiaux et cherche toujours mon regard. Face au lit, une penderie permet aux parents de ranger leurs affaires. Papa a baissé le ton. J’ai tendu l’oreille, intrigué.

  • Les clés, a-t-il soufflé d’une voix feutrée, les clés pour les fenêtres, je les planque là-haut.

Avant que je ne réagisse, Il s’est glissé derrière la porte, a extrait un escabeau, l’a déplié et a grimpé cahin-caha jusqu’à la dernière marche. Il a levé le bras, soulevé en tâtonnant une petite planche en bois et m’a indiqué de la main une cachette. Il en a sorti un trousseau de clés, ainsi qu’une enveloppe qu’il m’a montrée. Elle regorgeait de billets de banque.

– Maintenant, tu sais, m’a-t-il soufflé. C’est pour toi, si jamais je décanille… Tu es le seul.

Il m’a regardé. J’étais stupéfait. Il est redescendu de son escabeau, l’a rangé, m’a pris par le bras. Nous avons rejoint maman.

 Quelques jours plus tard, STAN m’a envoyé en Chine.

Georges

N’hésitez pas à diffuser à vos amis l’adresse de ce site si vous souhaitez les entrainer dans ce feuilleton

Recevez mes prochaines publications directement par courriel

Cette inscription servira exclusivement à vous envoyer un lien vers mes dernières publications.

Commenter

Patrice Obert