Qui portera le ciel ? Chapitre 44.

Qui portera le ciel ? Chapitre 44.

Cinquième partie : Egor.

Gloria, plus rien ne m’arrêtera. Un moment, j’ai pensé que le héros dont je veux écrire l’histoire s’incarnait dans les enfants de l’usine de Shang Zhou. Ne sont-ils pas les nouveaux damnés de la Terre, le visage contemporain de la Cosette d’Hugo ?  Ils se tiennent face à nous. J’imagine le directeur. Il s’avance. Je lui donnais soixante ans. J’ai appris qu’il n’en avait que quarante. Il s’approche en tremblant vers les ouvriers massés sur la place qui s’étend devant le bâtiment principal de l’usine. Il leur fait part des décisions prises par le Comité exécutif de STAN. La foule muette se concerte, murmure, s’agite, s’enflamme. Vibrante de colère, l’armée des enfants-ouvriers brandit ses poings nus vers ce pouvoir invisible et lointain. Les voilà qui arrachent les barrières et débordent le service d’ordre, agrippent le directeur apeuré, le lynchent puis traînent son corps ensanglanté dans la boue. J’entends les sirènes retentir tandis que la police débarque dans un déploiement de projecteurs, de caméras et de fusils mitrailleurs. Au loin, des chars se mettent en position, pointent leurs canons vers les visages résolus des ouvriers et des ouvrières qui marchent à pas lents mais déterminés. Ils progressent, coudes à coudes. Un grondement sourd ébranle soudain le sol. Des profondeurs s’exhale un puissant gémissement. Les visages se tournent, pivotent, les regards inquiets se croisent. Le macadam se fissure dans des craquements effrayants, des failles zèbrent la place noire de monde. Des cris épouvantés jaillissent. La foule vacille, ondule, s’écarte, se fractionne. La Terre, la Terre se réveille ! Elle tremble. Voilà qu’elle s’ouvre sous nos yeux horrifiés. Elle chahute les bâtiments qui se mettent à frémir et vacillent. Elle avale des corps désespérés et hurlants qui tendent leurs bras vers le ciel. L’immense « S » dressé au sommet des cheminées de l’usine de Shang Zhou s’effondre dans un tumulte de poussière. Le fracas des pierres projetées emporte les ordres dérisoires des contremaîtres et des adjudants. Je vois, oui, je le vois, sans en croire mes yeux. Egor surgit des entrailles brûlées de la planète. Il hisse sa haute silhouette par-dessus la ligne d’horizon, se poste face aux forces de l’ordre pétrifiées et… Que tient-il dans sa main ? Mais… C’est moi ! C’est moi qui gesticule et pousse des cris d’effroi.

Egor avait frappé. La Terre s’était fendue, fragile bûchette. Vitres des immeubles voisins brisées sous l’onde de choc, lampadaires pliés, conduites de gaz éclatées. Des incendies avaient crépité en plusieurs quartiers, projetant d’épaisses fumées. Les pompiers rugissaient, des ambulances traversaient la ville pour évacuer les blessés. Des militaires fuyaient après avoir vidé leur chargeur sur un groupe d’enfants dont les cadavres jonchaient le sol. Egor m’avait saisi et emporté. Il se détachait en contre-jour sur ce paysage cauchemardesque, en cette fin de journée ensanglantée. Tel un démiurge battant sa poitrine, il dominait l’horizon de ses vastes épaules, écumant de fureur, les lèvres tremblantes, le front en sueur. Il titubait à grands pas en m’agitant, dérisoire trophée brandi, victime expiatoire déjà désignée. Je hurlais. Combien de temps a-t-il erré dans ce paysage de fin de monde déserté par les vagues humaines en pleurs ? Il s’est arrêté, m’a jeté au sol. J’ai roulé par terre, trop heureux d’être encore vivant. Nous étions l’un et l’autre essoufflés, groggys par cette course. Nous apercevions les flammes qui ravageaient les bâtiments de l’usine de Shang Zhou, en partie effondrée. La voûte céleste, embrasée, dessinait une forêt incandescente. Des plaintes lointaines nous parvenaient. Un corps sans tête m’a frôlé. J’ai regardé Egor, méfiant. Maintenant que je le connaissais, j’étais familier de ses colères et de ses prostrations. Nous nous étions apprivoisés au fil du temps, lui le géant tonitruant, le père blessé, et moi l’auteur voyeur, hanté par son projet. Nos destins étaient liés. Il avait besoin de moi pour obtenir reconnaissance de sa nature profonde ; je comptais sur lui pour mener à bonne fin mon ambition. Alliés objectifs, nous poursuivions chacun notre but, unis dans une même démarche. À force de nous côtoyer, nous avions compris que j’étais le seul à pouvoir poser sur sa vie déchirée le jugement juste qu’il réclamait en vain. Il ne revendiquait ni pardon, ni indulgence, ni oubli. Il était prêt à payer, non pour un inceste imaginaire, pour son véritable forfait, pour ce qu’il était. Moi, intuitivement, je savais que je ne parviendrais à projeter cet être au-delà des humains pour tous les humains qu’en explorant la fêlure intime de sa personnalité.

Je tends mon oreille pour écouter sa colère apaisée, son ivresse désenchantée, sa peine murmurée. Les sirènes se taisent peu à peu, les bruits de la ville s’estompent. Une colonne de prisonniers, les yeux bandés, la nuque baissée, cassée, disparait dans un convoi de fer. La chevelure enflammée du ciel tisse un grandiose décor de théâtre qui repousse le crépuscule. De la Terre s’élève un nuage menaçant qui s’étend au-dessus de l’horizon. Je me tiens près de lui, accroupi, attentif. J’écoute ses pleurs dévaler son cœur, j’entends le sanglot de son âme. Je saisis entre mes petites mains d’homme ses formidables paumes striées de foudre et je les pose sur mes joues. Je sens sur mon visage la brûlure de sa peau blessée. Quelle solitude ! Quelle tristesse ! Sa vie n’a plus de sens. Voilà des années qu’il cherche à rejoindre ses filles. En vain. Il se heurte à leur demande sourde. « Change ! », menace silencieuse portée par le Regard d’émeraude. « Change ! », accusation répétée des voisins, multipliée par les réseaux sociaux. « Change ! », ordonnance du médecin face au malade condamné. « Change !», cri des enfants de l’usine de Shang Zhou quand leur directeur leur a annoncé le verdict. « Change ! ». Quelle vanité de prétendre ébranler le cours du destin !

Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds et Noah l’Appliquée n’ont-elles pas à évoluer, elles aussi ? Qu’est-ce qui les aveugle, empêche les écailles de leurs yeux de tomber ? Les blessures ? La volonté de le briser ? Il y a eu le temps de la peine, de l’incompréhension, du regret. Le tragique destin d’Aïcha La vivante les a marquées. Il reconnaît cette douleur, pas le mensonge. Que veulent-elles de plus ? Que, rongé de remords, il vienne à plat ventre battre sa coulpe et s’auto accuse d’un crime qu’il n’a pas commis ? Murées dans leur silence et leur certitude, enfermées dans la logique absolue de leur accusation, innervées par cette revanche haineuse et destructrice qui les tient debout, elles se tiennent inaccessibles et hautaines. Vingt ans qu’il les poursuit en leur tendant la main, vingt ans qu’il quête un regard, vingt ans qu’il attend une réconciliation. « Change ! ».

Dans le cœur d’Egor, face à l’injustice et au détestable dédain de ses princesses, est née et a grandi la colère.

Chère Gloria, je suis resté longtemps près de lui. Peut-être même nous sommes-nous assoupis l’un à côté de l’autre. Jusqu’à ce qu’un étrange et lugubre ricanement vienne me tirer de mon sommeil. Je pensais rêver, ce n’était pas un cauchemar. Egor, face à moi, les yeux ardents, les canines tranchantes, debout de toute la taille de ses jambes de bûcheron, traversé d’un rire qui enflait et se déployait dans le silence de la ville délabrée, Egor majestueux se dressait dans la force de sa revanche.

Autant te dire que j’ai frémis. Il me dévisageait, superbement menaçant. Je sentais son souffle près de mon visage. J’ai compris l’infinie terreur des enfants devant son couteau brandi. L’angoisse terrifiée devant les crocs ouverts. Le cri étouffé quand la mâchoire se referme d’un coup sec emportant le menton et la joue et laissant pendre dans le vide le globe oculaire. L’affreuse douleur arrache le cœur, le sang se répand. Le silence de la mort résonne du même écho, celui du bruit des bottes magiques contre les dalles froides tandis que la conscience s’en va lentement, emportant l’adieu à ce monde. Puis le néant.

Oui, Gloria, j’ai vécu cet instant terrible, d’une lenteur hallucinante. Les gestes se succèdent pourtant si vite. La lame haute s’abat, balafre la gorge, le sang gicle, les yeux s’évadent et les dents se plantent dans la chair. Je suis resté fasciné, face à Egor emporté dans un rire cruel que je ne lui connaissais pas.

  • Elles croient se sauver, a-t-il glapi. On n’échappe pas à son destin. Elles sont mes filles, entendez-vous ?

Son poing s’est saisi de ma gorge. Il me brandissait devant lui. Je gesticulais faiblement, à demi étouffé par sa poigne de fer, cherchant à m’équilibrer sur mes orteils tendus.

  • Elles sont mes filles, quoi qu’elles veuillent, et je suis leur père, entendez-vous ?

 Il me prenait à partie, m’interrogeait sans me laisser le temps de répondre. Je me débattais avec les bras, essayais de le contraindre à me reposer, mais sa force phénoménale ne se souciait pas de mes soubresauts. Etait-ce d’ailleurs à moi qu’il parlait ou à son double ?

  • Ce sont mes filles pour toujours. Elles sont de mon sang et n’y échapperont pas. Ah, elles me renient ! Que je change ! Que je sois mort ? Dites, elles voudraient me voir crevé, n’est-ce pas ? Être définitivement débarrassé de leur salaud de père ? Vous entendez ?

 Il me hurlait dessus, enfonçant ses yeux exorbités dans les miens, me crachant ses invectives à la figure. J’étais paralysé et coi.

  •  Vous êtes devenu sourd ? a-t-il crié en me reposant violemment sur le sol au point que je me suis effondré.

J’ai bafouillé en tentant de me relever. Il s’est penché vers moi, la lèvre écumante et m’a apostrophé fielleusement.

  • Mort, je serai toujours leur père, a-t-il repris. Pas de pire père que moi, vous entendez, vous entendez ? ». Terrorisé, je suis resté muet.
  • Qui pourrait être pire que moi, vous me répondez, bon sang, vous me répondez ?

Maintenant il me secouait comme un forcené. La tête déhanchée, le corps rompu, je me demandais comment ce sinistre jeu se terminerait.

  •  Alors, qui ? » a-t-il poursuivi en me fixant droit dans les yeux. « Vous ne savez pas ? ». Sa voix s’est faite doucereuse. « Vous me décevez, cher monsieur, vous me décevez, allons, un effort ». Je l’ai regardé avec une grande peur dans les yeux. Il m’a souri, a relâché son étreinte. « Mes filles », m’a-t-il soufflé. Je lui ai lancé un regard d’incompréhension. « Mes filles… Elles sont de mon sang ». Il s’est redressé et s’est éloigné en proférant d’une voix apaisée, douloureuse et lointaine : « Quand vous sentirez la chair fraîche frissonner en vous, quand sur vos lèvres le goût du sang chaud viendra humecter vos papilles, quand vos doigts passeront en tremblant sur la peau irisée de vos enfants, aiguisant le désir de mordre et d’avaler cette jouvence, alors vous vous souviendrez des paroles du vieil Egor. Comme lui, vous voudrez fuir votre image. Vous voudrez disparaître, j’ai tenté de le faire, vous aurez beau maudire la vie, vous ne résisterez pas à la force qui vous attrapera par la nuque et vous jettera, affamé, sur votre victime. Vous êtes mes filles, des ogresses ! ».

Je l’observais, silencieux et effrayé. Il s’est retourné brusquement et son hurlement a ébranlé les colonnes du ciel.

  •  M’accepteront-elles un jour tel que je suis ?

Il m’a fixé droit dans les yeux : « j’ai violé Aïcha la Vivante puis je l’ai mangée ! ». 

Il a passé sa main sur sa panse et m’a dévisagé avec mépris. J’ai compris soudain ce regard qui m’avait poursuivi toute ma vie. Egor m’avait menti. Il m’avait dissimulé sa vraie nature. Il s’était servi de moi pour que je sois son avocat. J’avais été manipulé tout au long de la préparation de ce roman. Mais, cette fois-ci, il n’aurait pas ma peau.

Georges

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Patrice Obert