Qui portera le ciel ? Chapitre 40.

Qui portera le ciel ? Chapitre 40.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Gloria,

Je le vois, posé sur une planche munie de roulettes. Le temps a sillonné son front de rides profondes. Une épaisse barbe blanche lui donne l’apparence d’un Père Noël. Il se tient faussement debout, gauchement assis, à l’entrée de la ville et tend la main aux badauds, espérant recueillir quelques piécettes. Les gens passent, indifférents, ou pressent le pas, mal à l’aise devant ce spectacle indécent. Je me souviens de ces enfants roumains qui se présentaient à moi, sans bras, poussant du ventre un petit sac en quémandant d’un sourire édenté un geste de pitié. La misère effraie, insupportable. En regardant Egor sur sa plaque de bois, je devine les moignons tranchés, les peaux séchées, le déhanchement terreux pour se déplacer dans un dandinement grotesque, l’impossibilité d’atteindre ce qui est à la portée facile de chacun. Ce que la main donnerait volontiers pour se disculper, les yeux refusent de le tendre. Les passants s’écartent en devinant le regard qui s’attarde sur leurs jambes vaillantes. Ils fuient loin du morpion vautré. Ce n’est pas la pauvreté qui mine Egor, c’est la solitude. La rumeur l’accuse. Son incapacité à prononcer les mots que ses filles attendent le condamne. Il aura beau nier de toutes ses forces – et il nie – rien n’y fera. La ronde des non-dits tourne autour de lui, l’érode sans vergogne, s’insinue, le ronge et finira bien un jour par le dévorer.

Et moi, assis à ma table de travail, devant cet homme torturé qui frappe son crâne contre la pierre ? Quelle responsabilité ? J’aurais envie de descendre par le clavier sur l’écran lumineux et, tel un lilliputien audacieux, m’approcher de son oreille et lui hurler en mettant mes mains en porte-voix « Reconnais devant tes filles que tu as mangé Aïcha La vivante, Egor, avoue ton crime ». A ses filles, je voudrais crier, à chacune : « Cessez de l’accuser du viol de votre sœur, écoutez-le. Ne vous laissez pas abuser par les obsessions rancunières du Rayon d’émeraude ! Par les accusations délétères de l’air du temps ! ». Les confronter également à la disparition mystérieuse du corps d’Aïcha. Gloria, devrais-je m’avancer vers mon héros désemparé et vers ses enfants, enferrés dans leur obstination tenace ? Il n’en va pas que de lui et d’elles, mais de moi aussi ! Je me perds dans cette aventure. Et toi, tu es embarquée avec moi !

Ma quête exige un personnage s’affirmant comme tel, revendiquant sa dimension mythique, surclassant les autres hommes en affichant son statut et sa différence. Pourquoi Egor est-il incapable de se reconnaître ogre ? A moins que cette impossibilité soit à l’image de notre cécité sur nous-mêmes ? Que ce soit justement en refusant de s’assumer qu’il finit par dessiner cette image mythique de l’humain contemporain ? Serait-ce ainsi qu’il pourrait acquérir la stature que je m’escrime à lui donner sans trouver le bon filon pour le hisser à ce niveau ?

Voilà que tu viens de m’envoyer un sms me conjurant de dénoncer mon rapport sur l’usine de Shang Zhou et de démissionner de STAN. Tu perds la raison ? Qu’est-ce qui te prend ?  Ne mélange pas tout, de grâce. Je sais le poids du quotidien, la pression exercée par les media dans leur dénonciation des menaces multiples qui nous environnent, les informations qui nous inquiètent légitimement. Gardons le cap, consacrons-nous à l’essentiel. Penses-tu vraiment que je puisse bousculer mon existence et compromettre l’écriture de cette histoire en changeant de vie sur un claquement de doigts ? Imagine que je suive tes conseils ! Ce coup de tête ne modifiera rien, entends-tu, rien pour les enfants de l’usine de Shang Zhou. Je ne suis pas responsable du sort du monde. Il avance seul, porté par sa propre inertie, emporté par sa propre frénésie. Il nous a échappé. Personne ne le dirige. Bateau ivre. Si j’obtempérais à ton injonction, je me retrouverais sur la paille, l’esprit préoccupé par la recherche d’un nouveau job, incapable de me concentrer sur mon sujet, le seul qui compte. Alors que je m’approche enfin de la personnalité profonde d’Egor ! Tu voudrais que je dilapide les résultats de cette recherche qui m’a tant coûté ? Tu m’embrouilles, en un mot, comprends-tu ?

Le doute m’envahit. Mes investigations cernent Egor. Cette enquête, depuis le début de nos échanges, nous oriente vers sa personnalité. Je suis obnubilé par cette personnalité hors du commun, qui s’impose à moi, me rejoint la nuit et bouscule mes réflexions en venant tambouriner avec ses moignons sanguinolents à la porte de mon silence. Et si le personnage mythique que je poursuis se trouvait ailleurs ?

Quel désarroi, Gloria, quelle angoisse !

Georges

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Patrice Obert