Qui portera le ciel ? Chapitre 37.

Qui portera le ciel ? Chapitre 37.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Ma chère Gloria, je comprends que tu n’aies pas réagi immédiatement aux dernières lettres que je t’ai envoyées. D’autant que tu t’es évadée une semaine loin de Paris. Tu as pris du temps pour réfléchir à mon projet. J’entends tes réticences. Sache que je les partage. La façon dont Egor rejette sur son ascendance, et en particulier sur ses parents, la responsabilité de ses actes nous dérange, je ne le conteste pas. « Qu’en est-il de sa liberté ? » m’as-tu écrit. En effet, à l’écouter, on a le sentiment qu’il est lié, pieds et poings, à une causalité plus forte que lui, qui lui vient de ses gènes et qui s’impose à lui sans qu’il soit capable de l’affronter. Vaste et récurrent débat ! N’est-ce pas trop facile ? Et n’est-ce pas accorder peu d’importance à ce libre-arbitre qui nous érige en êtres responsables et acteurs de notre destin ? Si nos actes étaient écrits, quel intérêt à vivre ? Nous le savons bien, il y a dans l’individu une irréductible liberté qui permet à chacun de marquer son existence de ses choix.

Je tiens pour de véritables héros ceux et celles qui savent s’affranchir des conditionnements qui les emprisonnent. Qui ne connait des hommes ou des femmes, doués d’une force supérieure, qui construisent leur vie ? Mais, ne crois-tu pas que la plupart d’entre eux se laissent porter par le flux de l’existence ? J’oserais prétendre qu’il s’agit de l’écrasante majorité. Tu t’indignes de mes propos ? Sois honnête, combien de décisions essentielles as-tu prises concernant ta propre vie ? Combien ? Je ne parle pas de ces arbitrages multiples du quotidien, qui nous donnent l’impression d’imposer nos volontés. Non, j’entends des vrais engagements. Combien ?

Je me réfère volontiers à ce philosophe, qui considère que nous sommes de notre milieu avant d’être de notre opinion. Phrase terrible, accablante… que j’ai tant de fois vérifiée… vis-à-vis de moi-même. Prétendons-nous assumer un choix majeur, à peine sommes-nous capables d’arbitrer entre deux postures, qui relèvent de la même logique ! Le révolté n’est pas plus libre de sa révolte que le fils du bourgeois de son confort, si leur comportement résulte de leur positionnement par rapport à leur père. Chacun aura choisi, l’un par rejet, l’autre par imitation. Peut-on invoquer leur liberté ? Je ne le pense pas. Peut-être, sur ce point, divergeons-nous.

Faut-il reprocher à Egor de se plaindre avec courroux d’être le rejeton d’une lignée qui l’accable et le marque du sceau de cette infamie ? L’accuser de se sentir l’esclave des passions qui s’emparent de lui et l’emportent à la nuit tombante vers des contrées gorgées de chair fraîche ? J’entends ceux qui s’indignent et n’excusent rien. Ils invoquent la capacité de chacun à se saisir de sa vie, à discerner ce qu’il convient ou non de faire. Pour ceux-là, Egor est condamnable. Nulle pitié pour celui qui avale son semblable. Tu approuves cette approche. Mais j’entends autant ceux qui, peut-être pour mieux détourner la pique qui les frapperait eux-mêmes, demandent la mansuétude pour Egor. En quoi est-il responsable, ce géant aimant, ce père attentif, si parfois, à l’orée de la nuit, monte en lui une envie irrépressible de chevaucher les plaines et les monts pour aller s’emparer de la fleur d’une jeunesse ?

Je reconnais qu’admettre la plainte d’Egor valide tout comportement, au risque de rendre la vie en commun vite impossible. Le feu vert ne protège le conducteur qui avance qu’à condition du respect absolu du rouge par celui qui s’arrête. Si chacun peut évoquer sa légitimité à suivre les passions qui le submergent, de quel droit interdire le vol, le meurtre et le viol ? Comment bâtir une paix civile fondée sur la mesure ? Comment préserver le vivre-ensemble sur lequel nous insistons tant de nos jours ? La responsabilité individuelle reste le seul garant de la concorde. Egor n’est pas autorisé à s’en disculper. Il doit assumer et payer, tu as raison. Au moins, aurait-il pu hésiter, renoncer, s’excuser, se repentir. Oublies-tu que notre histoire collective, en pays d’Occident, s’est construite dans le sacrement de la confession ? Nous avons toujours assimilé l’erreur à la faute, et la faute au péché. Disant cela, je m’expose à l’incompréhension, j’en suis conscient. En croquant la pomme, l’humain déchire le destin et risque la liberté. Dès lors, c’est dans le colloque singulier de l’homme avec le représentant de Dieu, dans l’aveu de la rupture, dans l’introspection du déni, que notre civilisation s’est façonnée, civilisation bâtie sur la reconnaissance de notre chute, sur l’acceptation de notre finitude et sur le constat amer, mais finalement salvateur, de nous découvrir enfants perdus d’une trahison. La liberté n’est supportable que si elle s’accompagne de la grâce du pardon et donc de l’excuse.

L’explication tient sans doute au fait que l’homme occidental moderne refuse cette alternative entre liberté/pardon et destin/irresponsabilité. Il pérore et bombe le torse, rien ne lui est interdit puisqu’il se déclare le propre auteur de l’aventure humaine. Auto-proclamé dieu lui-même, il contemple ses œuvres en croyant discerner dans le miroir de ses ambitions la clé de son bonheur. Dans le mirage de ses désirs et de ses délires, obnubilé par la satisfaction de son fric et de son phallus, être de démesure sans filet, aussi détestable dans sa superbe qu’émouvant dans sa chute, cet homme illustre bien notre époque. Il nous renvoie chacun à nos frêles succès et à nos cinglants échecs, nos petits arrangements et nos grandes faiblesses. A-t-on le droit d’être libre et irresponsable ? A moins que notre vraie liberté soit d’accepter notre destinée ?

Georges

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Patrice Obert