Qui portera le ciel ? Chapitre 35.

Qui portera le ciel ? Chapitre 35.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Je me souviens des jeudis après-midi. Nous n’avions pas classe et je restais avec maman à la maison. Elle s’activait dans la cuisine. Je m’asseyais sur le tabouret, près du plan de travail. J’avais rédigé en maugréant dans mon cahier le brouillon de la rédaction que je devais rendre le vendredi à notre professeur de français. Je lui lisais le sujet puis ma première mouture, elle me corrigeait. Nous passions beaucoup de temps à cet exercice. Attentive, pédagogue, en bonne institutrice, tout en faisant rissoler ses pommes de terre, elle m’amenait à comprendre l’illogisme d’un plan, le caractère bancal de mes trois parties, le manque de lien entre mes paragraphes. Je râlais, conscient des lacunes de ce premier jet. Je m’installais à ma table et je réécrivais les passages à modifier. Je revenais la voir, m’asseyais de travers sur le tabouret, attrapais un gâteau sec. Elle laissait toujours des friandises dans une assiette, une tranche de cake, une part de tarte. Aussi gourmande que moi, elle savait que je passerais par-là et que je grappillerais quelques bonbons ou sucreries. Elle m’écoutait ânonner ma nouvelle version puis, tout en me complimentant et en glaçant une sauce, elle soulignait quelques inexactitudes, des mots maladroits, une expression déplacée, une répétition. Je rayais, raturais, parfois je protestais en défendant ma rédaction. Nous discutions, argumentions.

  • C’est ta responsabilité, me disait-elle.

Nous reprenions l’ensemble du texte. Harassé, une fois que tout semblait plutôt cohérent, pas trop mal fichu, je filais dans ma chambre pour recopier au propre en essayant de ne rien perdre des corrections. J’obtenais de bonnes notes, dont je tirais fierté sans ignorer que je lui en devais la moitié. Je savais moins que j’apprenais mon métier. Souvent, maintenant, je me dis qu’elle me préparait à écrire l’histoire d’Egor.

Maman se meurt. Je suis passé la voir à mon retour de Londres. Elle était allongée sur son lit, dans cet appartement dans lequel elle aura vécu toute sa vie. Elle se tenait assise, adossée contre un coussin, si maigre désormais, le ventre bombé sous la pression du cancer qui l’a rongée et a fini par la terrasser. Son visage est resté lisse malgré les années, elle a gardé ses grands yeux clairs et son beau sourire. Ses paupières lui pèsent. Je lui raconte mon déplacement, lui donne des nouvelles de la famille. Je sais qu’elle m’écoute et me comprend. Elle m’interrompt, corrige la date de naissance d’un neveu que j’ai confondue. Je la regarde et je m’émerveille de sa lucidité. Elle me souffle « j’ai peur de souffrir ». Je lui prends la main. Jadis, enfant, à la fin du dîner, souvent, je me levais de table et je venais m’installer près d’elle, genoux sur la moquette, entourant ses épaules de mon bras, ma tête contre sa douce chaleur. Un jour, alors que l’adolescent commençait à regarder les filles d’un autre œil, j’ai cessé de m’accouder à elle. Je caresse sa main et je me penche vers son corps meurtri et essoufflé qui peine à respirer. J’enlace son corps de mes deux bras et je pose ma joue contre la sienne. Nous n’avons pas besoin de parler. Avec douceur, je l’embrasse tandis qu’elle passe sa main flétrie sur mes cheveux en murmurant :

  •  Mon petit, mon petit.

 Je m’approche de son oreille.

  • Nous sommes avec toi, maman.
  • Que de l’amour. Que de l’amour autour de moi.

Je reste silencieux. J’entends un filet de voix.

  • Il pleure, il pleure.

Je prends conscience des larmes qui coulent dans mes cils. Comment les voit-elle, elle dont les yeux exténués sont fermés ? Alors, pressant ma tête contre la sienne, tout bas, je lui demande :

  • Comment le sens-tu, maman ? 
  • Je le sais, dit-elle d’une voix faible, je le sais.

Je m’abandonne aux sanglots qui éclatent soudain, malgré moi.

Elle ajoute d’une voix épuisée :

  • Georges, mon petit, je tiens à te dire… Cette question te taraude, si, si… Tu n’oses pas m’en parler. Mais je te connais mieux que toi-même. Roger n’a jamais existé, jamais.

  Hier, en passant la voir, j’ai eu le sentiment étrange de lire le masque cireux de la mort sur son visage. Entre nous, la paix, profonde et dense. Nous sommes restés assis l’un à côté de l’autre, sa main froide dans mes mains. Je lui ai soufflé, dans une inspiration qui m’a surpris :

  • Tu as été ma première coach.

 Elle a ouvert les yeux, étonnée. Elle m’a souri d’un air las. Je suis sûr que nous nous sommes compris, elle qui m’a lu tant de livres et qui a toujours pressenti, bien avant moi, que j’enfanterais un jour cette histoire sur laquelle je travaille aujourd’hui. Elle ne savait pas, ni moi, que le jour où Egor serait reconnu, ce jour-là, elle serait morte.

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Patrice Obert