Qui portera le ciel ? Chapitre 34.

Qui portera le ciel ? Chapitre 34.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Je reviens de Londres où j’ai été convoqué à la Direction générale–Europe. Tu le sais sans doute, Gloria, STAN est une compagnie américaine. Ça va de soi pour moi, mais peut-être l’ignorais-tu ? Les firmes internationales sont déconnectées de tout territoire, elles pourraient être basées à Monaco, Guernesey, Panama, Andorre ou sur une île Vierge perdue dans le Pacifique, personne n’y prête attention sauf les actionnaires, bien trop contents de minorer leurs impôts dans des paradis fiscaux affranchis des règles du savoir-vivre collectif. STAN est possédée par des capitaux américains et je dépends personnellement de la direction Europe qui est basée à Londres au cœur de la City. En rejoignant le siège, je suis passé devant Saint Paul, cette colossale église anglicane qui dresse le dôme de Wren à quelques enjambées de la Tamise dans l’axe de la Tate Modern. Des types improbables occupaient le parvis, regroupés dans des tentes pliables qui formaient un tapis précaire devant la masse de la cathédrale. Une foule d’exclus avait planté ses semelles sur ce parvis bordé de luxueuses boutiques. La mondialisation dessine de nouvelles cartographies et l’archipel des Indignés n’est pas le moins étrange, qui relie les places du monde riche et celles du monde pauvre. De la place Tahrir à la piazza del Sol, de Wall-Street à la City, des boulevards de Caracas aux ronds-points de France, voici que naît un nouveau prolétariat, une révolte qui dit NON, un cri que nos sociétés ne parviennent plus à bâillonner. Les invisibles de l’intérieur se sont levés, je crains que leur nombre ne cesse d’augmenter. J’ai traversé cette cour des miracles en lisant les exhortations et les appels collés sur des mâts, en parcourant l’inattendue librairie organisée entre trois murs de toile. Un jeune type parlait à un micro. Des touristes étonnés se mélangeaient à des Londoniens pressés tandis que des curieux déambulaient entre les tentes, lâchaient un sou de solidarité, esquissaient une discussion avec quelques barbus convaincus. Je suis entré dans le hall luxissime de STAN avec de la boue collée à mes chaussures.

J’ai expliqué au directeur général adjoint mes propositions. Nous sommes d’accord sur l’essentiel. Il est hors de question de céder à la demande d’augmentation des salaires, dont la contagion serait dramatique pour STAN, avec des effets domino susceptibles de mettre en péril notre leadership mondial et de paniquer nos financeurs. Lui et moi, si nous sondions nos cœurs, nous moquons des actionnaires, organismes lointains, fonds de pensions sans âme, boîtes d’assurance dirigées par des gestionnaires obsédés par les résultats de STAN. Leurs top-managers, mon DGA et moi sommes convaincus que nos paies sont intimement liées aux dividendes que nous pourrons verser sur les comptes en banque des millions de souscripteurs privés qui ont placé leurs économies chez eux, sans le savoir, à travers des Fonds de placement dont ils ne comprennent rien. Les inconscients espèrent un bon retour, de façon anonyme, sans avoir à mettre les mains dans le cambouis de la finance. Petits capitalistes minables et intéressés qui exigent toujours plus de rendement en oubliant, ou en faisant mine d’oublier, que leurs fils iront bientôt grossir le flot des indignés laminés par les politiques absurdes téléguidées par cet enchevêtrement sordide de world compagnies. Ils ne se rendent même plus compte qu’au bout du bout de la chaîne les enfants de l’usine de Shang Zhou crèvent de notre système.

Nous étions d’accord sur l’impossibilité d’accorder les 7% d’augmentation réclamés. J’ai plaidé pour que le directeur applique une série de préconisations, qui amélioreraient sensiblement la vie quotidienne des gosses, je veux parler des ouvriers, tu m’as compris : mettre à disposition des savons pour qu’ils puissent se laver après le job, installer des sèche-mains électriques, fixer des pales aux plafonds, distribuer des gants en plastique ultra fin pour éviter les infections liées à la colle ; enfin, parce que nous avons une vision à moyen terme et que nous sommes attentifs à notre Responsabilité Sociale d’Entreprise, conclure un partenariat avec le département recherche de l’université voisine de Shenzhen, bien notée au classement de Shanghaï, afin d’étudier puis commercialiser une colle qui n’adhère pas à la peau. Le DGA a été d’accord, surtout sur la dernière proposition, qui contribuerait au bilan de STAN en matière de développement durable en nous ouvrant de nouveaux marchés. Il a tiqué sur les sèche-mains électriques, trop chers, peu vendables à l’opinion publique européenne par ces temps post-Fukuyama et incompatibles avec notre nouvelle politique d’énergie renouvelable. J’ai bien discuté un peu. Ils ont là-bas des centrales thermiques. Mais le DGA m’a dit que les gens, ici, ne verraient pas la différence et comprendraient « atome », c’était donc non. Quant au charbon… Je n’ai pas insisté. Les enfants de l’usine de Shang Zhou auront du savon et peut-être des gants, du moins pendant quelques mois. Je suis ressorti assez content. J’ai dégoupillé la crise. J’ai su arracher quelques concessions sans remettre en cause nos équilibres globaux. Je pense que ma prime de fin d’année en sera arrondie. J’aurais préféré obtenir les sèche-mains électriques, finalement, ça ne coûtait pas si cher. Encore une occasion ratée.

En sortant du siège, j’ai gravi les marches de l’escalier qui mène à la cathédrale Saint Paul. Je suis entré. Je ne sais pas pourquoi. L’immensité de la nef m’a impressionné. Je me suis glissé entre deux rangées de chaises, suis resté debout. J’ai cherché à réciter un « Je vous salue Marie » pour maman. Les mots ne me sont pas venus.

Avant de prendre l’Eurostar, j’ai demandé à un taxi de m’amener au musée des Docklands. Des amis m’avaient signalé les aménagements réalisés dans le quartier de CanaryWarf et la qualité de l’exposition permanente consacrée à l’histoire du port de Londres depuis l’antiquité. Une superbe réalisation ! Si tu as l’occasion de passer par Londres, n’hésite pas à y faire un tour. L’essor de la cité est très bien expliqué, des ruelles glauques sont reconstituées, les progrès de la navigation sont illustrés avec intelligence. Des tableaux décrivent l’activité maritime sur la Tamise, à l’image de ce que l’on connaît pour Venise à travers les peintures de Guardi ou de Canaletto. Evoquer Londres, cette cité-monde devenue l’emblème de la suprématie anglaise, permet de raconter l’empire britannique. Les conservateurs n’ont pas hésité à consacrer un étage entier à la façon dont les marchandises s’échangeaient dès le XVIème siècle entre l’Inde, friande de pacotilles et d’argent, les rois africains, avides de fusils et de tissus, les Amériques et les Antilles, assoiffées de main d’œuvre, tandis que les armateurs regroupaient dans les ports européens matières premières, or, tabac, café et canne à sucre, en dressant le compte minutieux et sidérant des hommes, femmes et enfants noirs transférés à travers l’Atlantique. Les mécanismes de l’esclavage y sont décrits en détail, preuves d’un système déjà mondialisé d’enrichissement inégalitaire. Sais-tu qu’il n’a été aboli qu’en 1833 en Angleterre ? En France, il a fallu que nous nous y prenions à deux fois et la bonne n’est finalement intervenue qu’en 1848. J’ai trouvé très claire cette présentation, qui s’appuie sur des relevés de compte, des témoignages et des citations de personnalités de l’époque, négociants, philosophes, économistes. Des cartes didactiques, adossées à un système de jeux pédagogiques, permettent aux classes, par exemple des jeunes de Birmingham, de se rendre compte de ce qu’était à l’époque la répartition des flux commerciaux entre les quatre continents et l’exploitation des pays du sud par les impérialismes. Quel aveu !

Georges

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Patrice Obert