Qui portera le ciel ? Chapitre 33.

Qui portera le ciel ? Chapitre 33.

Quatrième partie : Le rayon d’émeraude.

Je suis passé à la maison. Maman m’a reconnu dans un demi-sourire. Je n’ai pas pleuré. Je fondais. Je me suis assis près d’elle, lui ai pris la main avec douceur. Quelle tendresse je ressentais pour cette vieille dame ! Adossée à l’oreiller, le ventre bombé, elle semblait paisible. Parfois, une crispation de son visage dévoilait le mal pernicieux qui forait ses intestins. J’ai serré sa paume entre mes doigts. Papa s’est assis de l’autre côté du lit. Elle nous regardait d’un air las mais apaisé, ses deux hommes près d’elle, chacun lui tenant une main. Je lui ai donné des nouvelles de ses petits-fils. Elle semblait ne pas entendre, je savais qu’elle enregistrait avec précision mes paroles. Maman m’a toujours impressionné. J’ai regardé mon père. Ses yeux absents trahissaient son désespoir. Papa n’était pas là, avec nous. Il avait disparu dans l’au-delà du réel, l’inimaginable avait pris corps et le tétanisait. J’ai tourné la tête et je me suis accroché au regard de Roger.  L’ami de toujours, l’ami intime de la famille, le frère d’arme, trônant dans sa photo sur la table à côté de nos portraits familiaux. Je n’ai jamais percé le mystère de sa présence dans notre intimité, le rapport consubstantiel qu’il entretenait avec mon père. Je n’ai jamais osé interroger maman sur les raisons qui l’avaient conduite à tolérer cette intrusion d’un tiers dans notre trio. Je n’ai jamais évoqué avec mes parents l’œil dévastateur que Roger allumait sur moi en me transperçant de ses prunelles de braise. Jamais.  Aucun mot, aucun geste, aucune menace, aucune violence.  Seule, la lame de son regard, plus acérée et concentrée qu’un rayon laser. Déshabillé de l’intérieur, j’ai vécu dans notre maison dans un état d’impudicité invisible, à la merci d’un homme chéri et adulé dont la main pouvait me briser. Je la sentais en permanence m’envelopper et m’arracher le cœur.

Pardonne-moi cet aveu, Gloria. J’ai quitté la maison transi, ignorant si je reverrai vivante ma si chère maman. J’avais besoin de te confier ce moment figé, nous trois, en peine, et moi traversé par l’obsession de Roger.

Nous nous sommes rendus avec mon épouse à Cracovie pour un long week-end. J’ai pris plaisir à déambuler dans la vieille ville historique, à entrer dans ces églises baroques qui étonnent par la virtuosité des déhanchements des angelots dorés et des saints de pierre, à cheminer le long du planty ;ils appellent ainsi ce grand espace herborisé qui ceinture les quartiers moyenâgeux et s’est développé sur l’emprise des anciennes fortifications quand celles-ci ont été arasées. Nous avons longé les courbes tranquilles de la Vistule qu’empruntent les cyclistes, les badauds et autres promeneurs, touristes en goguette, adolescents amoureux. Cette ville surprend par son calme. Jean-Paul II, le saint homme, y surgit à chaque croisement de rue, jeune séminariste en tenue de scout, archevêque de Cracovie, pape sportif, puis géant blanc écroulé sous la balle de son agresseur bulgare, enfin vieillard aux gestes lents. Dans son regard, toujours la même ardeur, la même fermeté. Nous nous sommes recueillis dans la synagogue Remu, la seule du quartier à être encore utilisée comme lieu de culte, alors que les voisines ont été transformées en centres culturels. La traversée du cimetière juif a été éprouvante, avec ses tombes brisées par les nazis. L’alignement a été maladroitement rétabli. Le mur d’enceinte a été reconstitué de bribes de pierres tombales sur lesquelles on devine en langue hébraïque des fragments de prénom et de louange au Dieu éternel. Nous nous sommes régalés de bortsch et de goulasch dans les restaurants qui animent la rue Serozka du vieux quartier juif et j’ai failli pleurer, chère Gloria, oui, j’ai failli pleurer en écoutant la voix grave qui sortait des entrailles de la jeune femme blonde qui chantait pour nous des mélodies klerzmer, voix douloureuse qui s’élevait dans l’accompagnement discret d’un violon, d’un accordéon et d’une contrebasse.

Nous nous sommes rendus à Auschwitz, à une heure en car de Cracovie. Arbeit macht frei a été conservé au-dessus du portail du camp de concentration d’Auschwitz I, dont la taille réduite m’a surpris. Face à l’étendue sans fin de Birkenau, camp d’extermination d’Auschwitz 2, je suis resté muet. Je voyais défiler devant moi des hommes et des femmes décharnés, des vieillards et des enfants squelettiques. Leurs visages exsangues se tournaient lentement vers moi et leurs yeux angoissés me dévisageaient tristement. Alors que j’étais parti là-bas pour oublier Egor et son terrible aveu, les ouvriers et ouvrières de l’usine de Shang Zhou et les péripéties de Meï, voilà que ces corps atrophiés et martyrisés me bouleversaient. Je pensais à toutes les Aïcha basculées en quelques jours dans cet enfer et avalées par la monstrueuse machination de mes semblables. Nous avons quitté Auschwitz précipitamment.

Egor m’obsède. Je suis écartelé entre sa douleur et ma répulsion. Il souffre, je le ressens intimement. Je le vois, dressé sur ses moignons, frappant les murs de sa chambre de ses poings noircis. Des larmes coulent de ses yeux. Contre qui se bat-il ainsi ? Contre qui murmure-t-il des paroles inaudibles en posant son visage contre la paroi froide qui l’écrase ?

Une image me traverse. Il court la campagne, Egor bondissant des jours heureux, géant aux bottes virtuoses, colosse à la chevelure dansante. Il saute de ville en ville, enjambe les clochers, se rit des autoroutes et des gares qui étendent leurs tentacules en réseaux envahissants. Inaccessible, intouchable. Mais où vole-t-il ainsi ? Il n’avance pas au hasard, il marche avec vigueur, avec une ardeur effrayante, attiré par une force supérieure qui le guide, lui fait déjouer les pièges des cols et des montagnes et le conduit d’une main ferme dans cette localité peu connue, dans cette rue banale, ouvrir la porte d’une maison et cueillir dans le silence de son sommeil une fillette endormie ; et là, sans hâte mais avec une froide détermination, sortir son couteau, lui trancher la tête et l’engloutir.

Voilà ce qui emplit les pensées d’Egor et le terrasse, le souvenir de ses chevauchées nocturnes, quand l’appel de la nuit retentissait de façon si pressante qu’oubliant toute prudence il quittait la demeure de ses sept princesses pour parcourir le pays en quête de proies innocentes. Combien de fois est-il sorti ainsi, après avoir caressé le front de ses fillettes endormies, et a-t-il glissé ses jambes dans ses bottes pour disparaître d’un saut, superbement ivre de liberté, sûr de son invincibilité, agneau devenu requin, envahi par un besoin irrépressible de dévorer la fleur de la jeunesse ? Combien de fois a-t-il subrepticement quitté la douceur de la maisonnée pour s’en aller errer dans les quartiers louches et noirs des capitales, la narine palpitante, la lèvre frémissante, les sens en éveil, en quête d’un corps tendre ? Combien de fois, repu, est-il revenu en titubant de pleurs, manquant de renverser les tours humaines dressées vers le ciel, contournant les grands stades phosphorescents où des lutins s’agitaient sous les clameurs, effleurant de la main les coupoles dorées. Ses larmes déversaient des averses sur les agglomérations surprises tandis qu’il rentrait chez lui. Il posait sur ses fillettes un regard douloureux puis enfouissait son délire apaisé dans le creux de son oreiller pour échapper à ce cauchemar qui le saisissait régulièrement à la gorge et, demain, l’entraînerait dehors, malgré lui. Le parfum innocent des chairs vierges reviendrait le hanter. Dans son âme de père aimant, s’imposerait de nouveau le visage monstrueux de l’Ogre.

C’est contre ses ancêtres qu’Egor crie en frappant de ses poings meurtris les murs de sa chambre. Contre la loi d’airain du destin qu’il vocifère en dressant sa taille mutilée, contre la tragédie absurde de la vie qu’il hurle. Qui sont-ils, ceux qui ont inoculé dans son sang ce désir impétueux ? Ils se sont ri de lui en versant dans ses entrailles ce poison terrible qui le submerge certains soirs et auquel il est incapable de résister. Ascendance maudite, succession de femmes et d’hommes qui se sont aimés, ont forniqué dans la noirceur des nuits, ont frotté leurs corps de silex pour enfanter dans un éclair de jouissance le démon inscrit dans ses veines. Il brandit sa silhouette amputée contre les générations descendues de la nuit des temps imposer leur diktat désuet mais implacable, contre ces lignées croisées qui emprisonnent sa pauvre existence de leurs chaînes hélicoïdales. C’est contre son père et sa mère qu’il pleure, effondré, le corps traversé de hoquets ; ce père et cette mère tant aimés, morts en emportant la clé de leur mystère, impuissants devant le travestissement de leur propre amour, muets d’effroi et de stupeur devant leur fils. En guise de talisman, pour conjurer le sort et briser la promesse de l’élection, ils n’ont su que lui donner cet étrange nom. Une façon de transmettre le plus fabuleux des secrets, celui qui éclaire l’existence, qu’on ne comprend que trop tard, quand l’irréparable a été commis. Oui, sans doute, se dit Egor, ils savaient, eux.

Georges

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Patrice Obert