Qui portera le ciel ? Chapitre 3

Qui portera le ciel ? Chapitre 3

Première partie ROGER

Chapitre 3

Egor marche à grandes enjambées dans un immense parc. Il porte sur ses épaules Aïcha la Vivante, la plus petite, la plus précieuse de ses filles. Au loin, la silhouette crénelée d’un château dessine un foisonnement de tourelles, de flèches et d’aiguilles. Ah, le rire déferlant d’Aïcha, agrippée aux cheveux touffus de son père ! Egor bondit entre les souches sans effleurer la moindre fleur. Il tient par les mains ses six autres filles. Ils caracolent ensemble. Qui craindraient-elles ? Ce géant les défend, ce tribun apostrophe les grandes personnes jalouses de leur bonheur, ce héros cueille pour elles les mûres sauvages, protège les écureuils, fait surgir du roc des torrents où elles s’abreuvent. Allongés dans l’herbe, ils contemplent dans le ciel le miroir de leur ronde. Ses filles, ses lutines, ses chéries, ses capricieuses, chattes endiablées avides de se jeter sur lui, de l’écouter, de l’embrasser. Il leur parle de la folie des hommes, de la boue qui déborde parfois des cœurs humains pour se métamorphoser en gouttes d’or.

Elles observent le ciel qui s’assombrit, s’émerveillent des étoiles naissantes, devinent dans l’obscurité animaux étranges et figures fantastiques, Vierges et Béliers, Lions et Scorpions, tissés de lignes invisibles. Elles se reconnaissent les unes les autres dans ces signes ésotériques. Aïcha la Vivante, Iris la Joyeuse, Alexia la Rêveuse, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Eva la Rigolote, Noah l’Appliquée et Morgane l’Effrontée. Elles sont reliées à leur père par un fil virtuel d’eux seuls connu, doigts effilés dont la dernière phalange s’étire indéfiniment jusqu’à ne plus être qu’une microscopique fibre de tendresse. Rien ne pourra jamais la briser. Egor respire à peine, à moins qu’il ne soit ailleurs, entre sommeil et éveil, entre vie et mort, dans l’espace asymptotique de la bulle du temps, encore présent, déjà absent, blotti dans la pointe terrestre de l’éternité, ce lieu qui lui tient de mémoire et d’action, où il se donne à chacune de ses filles. Elles scintillent, facettes biseautées de son existence. Egor étend sa main aux sept doigts. Le fil d’amour secrété à l’extrémité de ses ongles s’enroule autour d’elles et les accompagne. Chacune de ses sept préférées lui rappelle le don béni offert par le Rayon d’émeraude, prodigalité du souffle vital venu bousculer leur existence, sept filles jaillies du néant, sept sceaux, sept bénédictions. D’instinct Egor sait que la saveur de son existence gît en elles. Il n’aura plus d’autres aventures, lui le rocailleux, le bûcheron, le foreur de matière, le mangeur de sable et le buveur de sang, que celle de leur espérance et de leur aspiration au bonheur.

Egor a placé sous la voûte céleste ses paumes d’homme, rudes et tendres. La nuit n’en finit plus de se distendre ; elle avance sans se rompre, suspendue. Rares cristaux de grâce. Il faut être sensible aux subtilités de la nature pour être capable de les ressentir, pour percevoir dans les êtres humains, les animaux, les plantes et la matière cet étirement infinitésimal. L’horloge astronomique poursuit son cycle, soumise à l’arbitraire de la levée des sept doigts d’Egor. Moment privilégié où l’observateur attentif s’interroge sur des phénomènes apparemment anormaux. L’onde qui frappe l’oreille semble légèrement décalée, le souffle de certaines personnes s’accélère sans raison apparente, parfois la Terre tremble et s’enclenchent des tsunamis meurtriers que la science – l’arrogante – explique par le frottement des plaques tectoniques. Instants faussement fugitifs dont les amoureux se saisissent dans leurs baisers ou que les condamnés à mort savent goûter, eux qui connaissent le prix des secondes. Manque coupable de vigilance de notre monde de là-bas, où tout se mesure, se démontre, s’analyse, et se comprend ! Ici, on contemple, on se fond, on communie et on vit. Le silence d’Egor retient la courbe du temps.

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Patrice Obert