Qui portera le ciel ? Chapitre 25.

Qui portera le ciel ? Chapitre 25.

Troisième partie : Meï.

Cet homme me touche.

Tant de nos contemporains ne sont préoccupés que de leur petit confort et de celui de leurs proches ! Tant de mes amants ne se souciaient que d’eux-mêmes. J’aime sa façon de mettre en jeu sa vie, l’absolu qui le guide. Cette passion, insoumise, qui remonte le cours des fleuves et cherche à retrouver coûte que coûte la source, coule aussi dans mes veines. Sculpteur, je suis. Par mes doigts puissants et fermes, par mes phalanges longues et précises, par mon corps qui s’appuie contre l’argile, la presse, la pousse, la serre et la combat. Par mes yeux qui déshabillent l’âme et forent la façade de respectabilité derrière laquelle chacun se protège. Je le suis quand le métal fondu descend au-dedans de mes veines pour se répandre dans le moulage. Par cette quête incessante qui ne se satisfait jamais de l’approximatif et exige d’aller plus loin. Comprendre le port de tête, l’inclinaison du menton, la façon dont la joue se retient ou se lâche, la profondeur des rides et leurs sillons, l’enracinement des cheveux et la liberté donnée aux mèches de tomber sur le front, la manière dont les yeux se cachent dans la cavité oculaire ou surgissent, se rétractent derrière les sourcils ou s’ouvrent dans la danse combinée des paupières et des cils.  Pourquoi la tête se tasse dans les épaules, le dos s’accroche à la nuque et pèse sur la silhouette ? Pourquoi la taille s’efface pour laisser place à l’abandon de l’abdomen sur lequel les mains potelées se croisent et se décroisent ? Tout se tient chez l’humain. La carapace expose la devanture officielle, dissimule la charpente intérieure. Combien de fois suis-je tombée en larme devant un buste à moitié dégrossi, incapable de saisir le mystère de l’homme embusqué dans ses traits. De l’Africaine, je n’ai jamais su dessiner le visage. Je l’avais croisée lors d’une soirée, chez des amis. Ce fut ce qu’on appelle le coup de foudre, l’évidence que nous étions programmées l’une pour l’autre, alors que jamais l’idée de rencontrer une femme ne m’avait effleurée. Trois semaines de fusion, d’effusion, de découvertes, d’enthousiasme, d’évasion. Une remise en cause majeure. Sans lever un crayon, ni prendre une poignée de terre entre les mains ou monter à l’atelier. Mon angoisse existentielle, ma recherche de toujours avaient enfin accosté au bon port. J’avais atteint mon aboutissement. Quand elle est partie, brutalement, la mort a planté son drapeau dans mon cœur. J’aurais pu crever comme une bête. Je suis restée trois jours dans un état second, prostrée. Puis, je me suis traînée devant le petit autel que je tiens de maman. J’ai vidé mon corps de ses larmes pour qu’elles rejoignent la source éternelle d’où tout vient et où tout remonte. Les mains trempées de pleurs, je me suis alors redressée et j’ai gagné l’atelier. Là, sans réfléchir, instinctivement, j’ai façonné son visage aimé, ce visage que Georges a immédiatement reconnu, lui qui est devenu ce jour-là, pour toujours et à jamais, mon unique frère.

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Patrice Obert