Qui portera le ciel ? Chapitre 23

Qui portera le ciel ? Chapitre 23

Troisième partie : Meï.

Gloria,

Je reviens sur la discussion que nous avons eue au téléphone après nos derniers échanges de messages. Je t’avais sentie en si mauvais état que j’ai été heureux de bavarder de vive voix. La prochaine fois, nous recourrons à Skype : la vidéo me permettra de juger de visu des kilos que tu auras repris. Je suis désolé de t’ennuyer avec mes affaires quand les tiennes te posent tant de soucis. Sache que je t’en remercie très sincèrement. Plus que jamais, j’apprécie l’aide que tu m’apportes. Quoique tu en penses, tes courriels m’intéressent, tes réactions m’aiguillonnent, ta façon détournée de réagir et tes indignations m’obligent à approfondir ma démarche. Tu m’enrichis, sois en certaine. Les circonstances de l’élaboration de cette histoire me perturbent et tes conseils me réconfortent. Pouvoir m’ouvrir à toi librement de mes interrogations m’apaise. Quelle chance précieuse ! Le contexte de ma mission ne facilite pas ma concentration. J’ai parfois du mal à garder le cap de mes réflexions. Je tiens à m’abstraire des difficultés que je rencontre dans la médiation que j’ai à mener avec les ouvriers de l’usine de Shang Zhou. Je ne vais tout de même pas me laisser envahir par ces tractations sordides !

Je dois t’avouer que j’ai été un peu surpris que tu t’intéresses tant à ces négociations. Déjà qu’elles me prennent du temps et de l’énergie, qu’elles me parasitent l’esprit, s’il te plaît, n’en rajoute pas en me donnant mauvaise conscience. J’ai senti dans tes remarques des reproches sur mon attitude vis-à-vis des ouvriers et ouvrières de l’usine. J’ai bien compris, sans que tu l’exprimes clairement, que la présence d’enfants éveillait ton attention bienveillante. De grâce, Gloria, oui, j’exerce un métier particulier, de surcroît bien rémunéré. Tu as le droit de ne pas apprécier sa justification. Je m’astreints à l’exercer dans le respect de nos valeurs d’entreprise, en conciliant des contraintes que tu ne peux pas comprendre, je suis désolé de te le rappeler aussi crûment. Je te supplie de me laisser mener mes affaires professionnelles à ma guise et de ne pas me réduire à cette fonction alimentaire. Ne le prends pas mal, mais j’existe en dehors de mon travail, ai-je besoin de te le répéter ? Je te conjure de m’aider à me concentrer sur ce qui doit nous réunir malgré la distance, percer le mystère de ce personnage. Cette histoire me hante parce que je crains de découvrir le secret d’Egor. Lui seul compte. Les conditions extérieures menacent, j’ai besoin de ton regard. Tu es extérieure à ma vie. Tu ne me connais ni trop, ni trop peu, dans une distance idéale pour me comprendre sans me juger. J’admire ta sensibilité de sculpteur. Je sais qu’il t’arrive de tâtonner longuement dans la glaise avant qu’émerge la forme que tu portais dans tes mains. Nous partageons cette inquiétude et ce désir puissant de la création. L’affection si particulière et retenue qui nous lie tient à ce partage de l’indicible.

Je suis sorti de ma dernière rencontre avec Egor très déstabilisé. Il ne s’agit pourtant que de l’ébauche d’un personnage issu de mon cerveau. Pas un être réel ! J’en viens à déraisonner. Je me demande s’il est bien sérieux que je continue dans cette voie. M’autoriser un break ? Envisager quelques jours de vacances serait inopérant et illusoire. Il me poursuit. Quand bien même je quitterais Shang Zhou et partirais une semaine, je continuerai à être poursuivi dans mes nuits – et mes journées – par l’écho de nos conversations. Peu importe à ce stade qu’elles soient réelles ou imaginées, puisqu’elles me hantent jusqu’à traquer mes rêves et obséder mes heures. Je ressens des sentiments contradictoires. Je suis contrarié d’être si déstabilisé par de puérils états d’âme. Quelle stupide sensibilité ! Je n’y comprends rien, m’affole, m’angoisse. Cette prise de conscience renforce mon malaise. La pire des frustrations tient le plus souvent à un mécontentement contre soi. J’en suis là et j’ai du mal à m’extraire de cette auto-flagellation.

Tentons de mettre un peu de rigueur dans ce fatras qui m’envahit. L’analyse sereine de mon trouble m’oriente vers un triple sentiment. D’une part, une sensation de dégoût vis-à-vis de cet homme compte-tenu des soupçons qui pèsent sur lui. D’autre part, une réelle déception par rapport à ce que j’espérais de lui, au regard des ambitions que je misais sur ce personnage. Cette désillusion entretient une remise en cause de l’objet même de ma démarche. Enfin, et je me dois par honnêteté de le reconnaître devant toi, une suspicion à mon égard.  Egor nie farouchement les accusations à l’encontre de sa fille Aïcha. Je n’ai aucun motif de ne pas entendre sa voix. Malgré la présomption d’innocence dont il bénéficie par la loi, je sens ma raison vaciller. Je ne parviens pas à échapper à la rumeur qui me pousse à le juger. Cette inclination me navre et m’attriste. Je m’en suis ouvert à toi lors de notre conversation.

Suis-je trop contaminé par l’air ambiant, le préjugé collectif qui prévaut et qui condamne sans appel toute violence exercée sur des enfants ? Comment accepter la moindre voie de fait ? Comment justifier qu’un adulte porte la main sur un être si faible, si démuni ? N’est-ce pas le comble de l’horreur ? La porte ouverte aux pires outrages ? Je n’ose imaginer ce qu’un jeune être accepte de subir, parfois de bonne foi, de la part d’un adulte en qui il a confiance et qui lui demande, insiste, puis le convainc de se laisser traiter de la sorte, de se prêter à des jeux soi-disant anodins, normaux. Je n’ose imaginer la perversité des propos, les ruses du langage, la manipulation sournoise, le détournement de l’autorité. Si le jeune hésite, résiste, place aux injures, aux menaces. Puis les coups, les ceintures dégainées, le cuir qui cingle les peaux apeurées, les poings qui cognent les nez, quand ce ne sont pas des morceaux de bois, bâtes de base-ball ou autre tige de fer, tison ou matraque qui s’abattent sur les frêles épaules. La révolte est cassée, l’innocence piétinée. Le prédateur obtient l’acceptation effrayée, la capitulation et l’abandon à l’appétit vorace et dévastateur. La simple évocation de ces brutalités me transit. Je me sens faiblir. Imaginer qu’Egor ait pu se prêter à des jeux aussi pervers me révulse, me met hors de moi-même. Tu m’avais fait part de ton incompréhension à l’évocation de leur baignade. Je n’avais pas voulu comprendre tes soupçons. Nous n’avions pas été au-delà. Bien sûr, chacun de nous avait en tête une promiscuité sans doute exagérée et des dérapages possibles. Peut-on suspecter toute attitude ? Interdire tout contact entre un père et ses filles, une mère et ses fils, un frère et sa sœur ? Quand la caresse devient-elle vicieuse ? Le regard pervers ? Quand le geste quotidien se pare-t-il d’évocations ambiguës ? Quand le baiser apparemment innocent masque la trahison ?

Nous voilà ramenés au crime originel, à l’interdit majeur. Dans ce siècle où la morale part à vau-l’eau, dans cette époque où les repères élémentaires sont perdus, peut-être l’inceste se drape-t-il de couleurs virginales pour rappeler l’essentiel, la délimitation entre ce qui est permis et ce qui est défendu, la séparation fondamentale, majeure, fondatrice entre le bien et le mal ? Nous en serions donc là, à devoir réapprendre la règle de base de toute civilisation : tu ne violeras pas ta fille ! Nous entendons en écho l’élémentaire « tu ne tueras pas » en ces jours où l’on dégaine son couteau ou son révolver pour un rien, un regard, une insulte et où, froidement, sans état d’âme, on frappe à mort. Notre société en est-elle réduite à ce point de prendre prétexte de la défense des enfants pour se persuader qu’il est encore temps d’éviter le pire et se rappeler ce commandement, dont nous avons oublié qu’il nous vient de textes sacrés. Nous interdire de tuer. Tuer l’autre, tuer l’enfant dans la violation de son corps, de sa fragilité, tuer l’innocent, au hasard. N’est-il pas trop tard, à l’heure des enfants-soldats élevés dans l’art de la guerre, qui n’ont d’autres alphabets que celui de la gâchette et comme seule grille de lecture du monde le rapport de force et la loi du plus fort ? Qu’en est-il du visage d’autrui quand rien n’arrête le coup meurtrier et qu’on frappe, l’homme à terre, le prisonnier à Guantanamo, le juif Ilian dans la cave, l’enfant à Outreau, le passant à Damas, Rouen ou Munich, le manifestant ou le flic ? Jadis, dans le catéchisme de nos grands-mères, on nommait ces fautes « péchés mortels ». Le mot « péché » n’a plus guère cours, aujourd’hui que nous nous revendiquons autonomes et suffisants, convoqués au seul tribunal de la justice humaine. N’aurions-nous pas compris que derrière ces commandements au nom rébarbatif se tenaient des avertissements nous mettant en garde contre la démesure de nos actes et nous rappelant que nous risquions de déclencher à travers de telles transgressions un cycle de malheurs sur lequel nous n’aurions plus de prises ?

Ô, Egor, qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? T’es-tu laissé emporter vers ta préférée dans un geste d’amour qui aurait nié l’amour ?

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Patrice Obert