Qui portera le ciel ? Chapitre 24.

Qui portera le ciel ? Chapitre 24.

Troisième partie : Meï.

Je suis accablé. Je voulais écrire une histoire qui mettrait en valeur un être remarquable, une référence, un personnage qui me hante depuis tant d’années et dont j’allais enfin pouvoir assurer sans prétention la reconnaissance universelle. Les héros littéraires qui enjambent les siècles ne portent-ils en réalité qu’une image déformée de nos faiblesses ? Quelle est la part d’exceptionnel dans celui qui défie le ciel, contracte avec le Diable, ose le voyage en Enfer ? Pour une pépite qui les hausse au-dessus du commun des mortels et les transcende, dans quelle gangue de banalité sont-ils ligotés ? N’assument-ils leur irréductible singularité que dans notre regard extasié ? Triste et désarmante réalité ?

Si Egor, en posant le regard sur la silhouette à peine adolescente d’Aïcha La vivante, a été traversé par un trouble nouveau ; si, malgré lui, à ses dépens, il a été submergé par un étrange désir pour cette fraîcheur innocente ; si, balayant son humanité, il a oublié le visage de sa fille, sa préférée, pour ne plus voir en elle qu’une femme ; s’il s’est laissé abuser par la séduction du corps enfant de cette nymphette insolente de beauté ; s’il a accepté consciemment de franchir l’interdit, n’a-t-il pas réédité, une nouvelle fois, la marque des dents de l’humain dans la pomme, le saut de la créature dans l’abîme de la liberté ? Dans ces conditions, pourquoi me refuser à le magnifier ? Ne soulève-t-il pas cet effroi et cette stupeur que j’appelais de mes vœux ? Pourtant un scrupule indéfinissable m’empêche de passer outre mon dégoût. Loin de porter sur la démesure de cet homme un regard admiratif, je me sens souillé de façon indélébile. Je ne peux me résoudre à hisser ce personnage au rang de mythe, dussé-je renoncer à mon ambition.

Etais-je moi-même dénué d’arrière-pensée dans ce projet ? Ma vérité m’échappe. Mes rêves d’oubli, ma vocation au détachement ? L’œuvre, rien que l’œuvre, sublime, traversant les siècles ? Mes convictions vacillent. Dans l’abandon de cette aventure, je n’ose apprécier la part d’exaltation personnelle qui sombre.

Egor, à mes pieds, en lambeaux, supplie. Egor rampe, traîne les moignons de ses jambes sur le sol poussiéreux et s’accroche à la Terre de ses doigts de cendre en défendant son innocence. Pourquoi ne le croirais-je pas ? Pourquoi ai-je tant de mal à accepter sa vérité ? Pourquoi est-ce si tentant de l’accuser et de le condamner ? Je m’en défends ardemment mais je ressens l’envie d’en finir en l’accablant. Je veux l’écouter, j’entends les cris d’Aïcha La vivante. Je voudrais prendre sa peine sur moi, les hurlements d’Aïcha déchirent mon tympan. Il nie avoir levé la main sur la fillette, avoir embrassé ses lèvres, l’avoir pénétrée. Il sanglote. Ses pleurs, au lieu de crier justice, m’effraient. Je suis confronté à l’angoissante lumière qui s’échappe de l’âme d’Egor. Au tréfonds de son être, je discerne le reflet mystérieux de l’obscurité qui émane du cœur de tout humain. Cette vision m’épouvante, moi qui n’aspire, comme tu le sais, qu’à être en paix, vivre tranquillement parmi mes semblables et jouir d’une vie banale avec ma compagne, mes enfants, mes amis et mes collègues. Que m’arrive-t-il ? Pourquoi ai-je cherché à me hausser au niveau des mythes ? Pourquoi, devant Egor étendu sur le sol, bavant sa détresse, me suis-je mis à marcher à reculons, écorché par les forces qui jonglent avec la mort dans l’inconscient de cet homme. Il m’effraie. Il me dévoile un infini de Dieu où la vie se joue du bien et du mal, du bonheur et du malheur, dans le scintillement d’une larme sur la joue d’Aïcha La vivante.

Faudra-t-il que moi aussi, j’y laisse ma peau ?

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Patrice Obert