Qui portera le ciel ? Chapitre 22

Qui portera le ciel ? Chapitre 22

Troisième partie : Meï.

Georges,

Tu m’as envoyé une série de messages portant sur la suite de ta mission et ta vision. J’en retiens ce haut le cœur et cette envie de vomir.  Curieusement, cette réaction ne t’est pas venue en prenant connaissance des conditions de travail des enfants de l’usine de Shang Zhou, mais en entendant l’accusation que l’épouse d’Egor aurait portée contre lui. Que veux-tu que je te dise ? Cette disproportion dans tes émotions me choque. D’un côté, des êtres bien réels qui souffrent, de l’autre, un fantôme qui frappe la terre de colère parce qu’on l’aurait mensongèrement accusé. S’il est innocent, il se moque de contre-vérités éhontées ! Et toi, où te situes-tu ?

Qu’est ce qui est le plus important, la réalité ou la fiction ?

Je m’aperçois en me relisant que je m’enlise dans les contradictions. Je vis dans l’irréel. Je passe des journées entières entre les statues qui peuplent mon atelier. Est-ce bien raisonnable ? Suis-je seule dans mon cas ? J’ai plutôt le sentiment que la plupart de mes concitoyens vivent dans des bulles déconnectées. Bien sûr, le docteur qui reçoit un malade se doit d’être opérationnel, de même que le plombier confronté à un joint défaillant ou le conducteur de bus coincé dans un bouchon. Mais tant de métiers traitent de préoccupations immatérielles, tant de personnes s’activent sur des sujets abstraits, tant d’énergies dépensées pour des élucubrations intellectuelles qui tournent sur elles-mêmes ! Visages de la réalité ? Ou fuites en avant ? Nombre de mes amis passent leur temps à se projeter dans des espérances impossibles, qui pourtant les motivent, les mobilisent, et donnent sens à leurs journées. Notre part maudite, selon Georges Bataille, décidément nous poursuit. Je t’invitais il y a peu à être joueur. Je me suis demandé depuis cette date ce qu’il en était de moi. Est-ce l’effet du granit ? Entre pesanteur et grâce, je crains que je tende vers les profondeurs. Je serais finalement une femme lestée qui passerait son temps dans l’illusion. Beau paradoxe ! J’en finirais par penser que ton appel à t’assister n’avait d’autres vertus que de m’obliger à poser sur moi un regard acéré et sans complaisance. Je déprime suffisamment pour n’en avoir pas besoin. La banque vient de me menacer de fermer mon compte, ma propriétaire me réclame trois mois de loyers impayés. Je mange de trois francs, six sous et j’ai maigri.

Inutile de te préciser que, dans cet état, ma libido frise le plancher. Bien en peine de décrocher le moindre flirt. D’ailleurs, je n’en ai aucune envie. Je suis obsédée par le visage de Marie Curie pour le portrait de laquelle je souhaite concourir. Peu de chance de gagner, je pressens quelques influences cachées. Ce personnage m’attire. Cette femme irradie tant… mauvais jeu de mot mais vrai casse-tête. Comment rendre cette passion dans la pierre ? J’aime ce type de défi, même si j’en perds le sommeil et l’appétit.

Reviens vite de Chine, gentil collectionneur, et achète un bibelot à ta sculptrice préférée. J’espère d’ailleurs ne pas être la préférée mais bien la seule. Je ne supporterais pas que tu puisses partager avec d’autres que moi cette angoisse si fascinante de la création. Finalement, peut-être avais-tu raison d’être davantage touché par les pleurs d’Egor que par les corps épuisés des enfants de Shang Zhou.

Quelle horreur !

Gloria.

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Patrice Obert