Qui portera le ciel ? Chapitre 21

Qui portera le ciel ? Chapitre 21

Troisième partie : Meï.

Gloria, j’ai rencontré hier une délégation d’ouvriers et d’ouvrières de l’usine de Shang Zhou. Ils se sont plaints de la rudesse de leur vie. Sans agressivité. Ils commencent à cinq heures du matin, travaillent dur, six jours par semaine. D’autres équipes les remplacent la nuit. La direction leur demande parfois de rester jusqu’à minuit.  Li traduisait d’une voix neutre. Ils m’ont expliqué que leurs conditions de travail n’étaient pas convenables, que beaucoup d’entre eux, exténués, sans vacances, sans hygiène, sans mesures de prévention, sans médecine du travail, mouraient jeunes. En réalité, ces conditions sont effrayantes. Ils m’ont détaillé leur activité. Elle repose sur l’agilité de leurs doigts pour saisir les hexagones de cuir qui leur sont livrés, les assembler et les tresser avec un fil en soie très résistant et coupant qu’ils passent et repassent en utilisant des aiguilles acérées. En découvrant le nombre de blessures dont ils sont victimes, je me suis étonné qu’ils ne portent pas de gants. J’ai vu leurs membres mutilés, doigts sectionnés, phalanges tranchées, paumes balafrées. Manque de temps. Il aurait fallu les enfiler et aussitôt les ôter car l’opération suivante consiste à glisser la main dans la balle, à la retourner, à en enduire la circonférence d’une colle liquide afin de consolider l’armature de cuir, puis à repousser de nouveau l’enveloppe et à y introduire la chambre à air, en s’assurant du bon positionnement de la valve. Ils ont besoin de l’adresse de leurs doigts et ils ne peuvent pas réaliser ces différentes opérations avec des gants. Il a donc été décidé par la direction, afin de tenir la productivité, de ne pas utiliser ces protections. Elle a mis en contrepartie du savon à leur disposition dans les toilettes. Mais la colle sèche sur leurs mains. J’ai vu des crevasses mal cicatrisées.

Ce qui m’a le plus surpris, c’est la froide résolution de leur propos. Pas de mot d’humeur, pas de colère, une détermination que j’ai sentie implacable. Li traduisait de sa voix passive et neutre, sans mettre la moindre intonation. Elle aurait presque atténué la force de leurs revendications dans son souci, délibéré ou inconscient, d’objectivité radicale.

J’écoutais. J’écoutais en posant des questions, en demandant davantage d’informations. D’où venaient leurs familles ? Qui travaillait à l’usine parmi leurs proches ? Qui bénéficiait du chômage ? Quels revenus par foyer ? J’observais leurs visages vieillis prématurément, leurs mains blessées, je sentais dans la pièce l’odeur qui imprégnait leurs habits.

Certes, nous les exploitons, du moins ont-ils du travail ! Combien, venant des campagnes, n’ont rien ? Pas même un fils ou une fille à la maison pour s’occuper des parents ou des grands-parents arc-boutés sur leurs rides et leurs bouches édentées ! Oui, ils ont raison de se plaindre. Pouvons-nous pour autant, à STAN, leur offrir une honorable sortie de crise ? S’ils croient que je suis en mesure de décider, d’un coup de stylo, une hausse de leur salaire ! La guerre des marges ouvre une gueule féroce. Si les usines chinoises ont détrôné le pourtour de la Méditerranée, d’autres pays d’Asie, et maintenant d’Afrique, nous contraignent à tenir nos prix pour contenir la concurrence. Ils protestent à juste titre. Ils sont dans leur rôle, moi dans le mien. Les nations d’Europe ont traversé la Révolution industrielle dans des conditions tout aussi délicates. Le processus, long et dramatique, s’est accompagné de luttes sanglantes. Je conviens que la nocivité des produits que les ouvriers et ouvrières de l’usine de Shang Zhou emploient s’avère bien supérieure à celle d’autrefois. La transition sera plus rapide. Eux et nous vivons un basculement. Nous savons que nous devrons à terme améliorer leur pouvoir d’achat, cela ne fait aucun doute et nous nous y préparons. Mais leur revendication semble ignorer les contraintes qui pèsent sur nous, sur l’équilibre de nos comptes, sur le montant des dividendes que nos actionnaires exigent, sur le cours en bourse de l’action STAN. J’ai évoqué ces données et Li traduisait, toujours aussi impassible. J’aurais aimé qu’elle fût plus persuasive, qu’elle se donnât un peu de peine pour exprimer la force de mes positions. Aurions-nous cédé et décidé d’augmenter brutalement les salaires, nous n’aurions pas pu mettre en œuvre cet engagement. Cette hausse aurait signifié une baisse immédiate de la confiance de nos financeurs, sociétés d’assurances et fonds de pension prêts à recycler leurs capitaux vers d’autres multinationales plus performantes.

Je voyais bien qu’ils se refusaient à comprendre, qu’ils restaient sourds à mes arguments. Je n’ai pas fermé la porte lors de ce premier entretien. Je leur ai dit que j’avais  noté leurs exigences, j’allais réfléchir et essayer de convaincre mes interlocuteurs du siège. J’ai pris acte de leurs souffrances. La situation n’était pas simple pour nous non plus. Je me suis engagé à les revoir. Ils m’ont fait savoir par Li qu’ils attendaient ma position mais qu’ils iraient jusqu’au bout.

–           Jusqu’au bout de quoi ? ai-je demandé.

Ils n’ont pas répondu. Nous nous sommes quittés sur ce constat de désaccord. Ma mission ne me permet pas de leur accorder ce qu’ils réclament. Il faut que je trouve des substituts, quelques mesures symboliques et peu coûteuses qui témoigneront qu’ils ont été entendus et qui nous disculperaient vis-à-vis du régulateur américain si jamais venait à ses services l’idée de s’intéresser à notre éthique d’entreprise. Encore faudra-t-il que je sache être convaincant dans mon rapport, car ma feuille de route ne me laisse qu’une fine marge, je dois régler le problème et calmer les vagues, un point c’est tout.

Une dernière chose, Gloria, tous ces ouvriers et ouvrières sont des enfants de 12 à 14 ans.

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Patrice Obert