Qui portera le ciel ? Chapitre 20

Qui portera le ciel ? Chapitre 20

Deuxième partie : Aïcha.

Gloria,

Je le vois, là, à quelques pas de moi, Atlas blessé, enraciné dans la Terre, accablé par le poids du monde, les épaules fourbues. Il agite les bras, frappe le ciel de ses ailes, martèle le sol de ses poings, brandit un doigt menaçant, s’insurge. Il rit de son impuissance. Sa voix me cisaille le cœur. Au loin, le grondement des marées se fracasse contre l’orgueil blessé des falaises. Les oiseaux hurlent à la mort. Des nuages de cendre s’échappent de la gueule des volcans. Des langues de feu dévorent les cimes des forêts. Les arbres gémissent. Plaqué au sol, je tourne la tête, tends l’oreille, cherche à comprendre. Egor dégaine un fouet de son ceinturon et menace les étoiles. Je dégage vivement mon visage pour éviter la balafre du fléau. J’étouffe. Contre qui dresse-t-il son immense stature ? Que crie-t-il en mots hachés de hargne ? Je contemple ce spectacle grandiose et incompréhensible, m’éloigne en rampant.

Je le connais, de toujours, un manque que j’aurais porté en moi dès mon enfance, une fibre de ma chair, le fluide de la veine jugulaire qui m’irrigue et me tient vivant. Je ne sais que lui donner ce nom, il s’est imposé à moi à l’instant où il a surgi, accaparant l’espace de ma vie, essentiel dans l’évidence de mon destin, cet homme au corps de bête et aux ailes dorées dont j’ignore le sceau. Son cri traverse mes entrailles et réveille au plus profond de mon être un secret perdu, une plainte enfouie, reproche lancinant et invitation à me relever. Là se dévoile mon chemin, devant moi, à la suite de ce géant qui nargue notre époque et m’ignore. Je me redresse vaillamment, crache le sable, avale ma salive, réajuste mon habit. C’est bien moi, empoussiéré, hébété. La silhouette d’Egor s’éloigne, le tohu-bohu s’apaise. Je discerne à peine ses bras massifs qui insultent l’horizon en saccades désordonnées. Le calme emplit l’espace. Au loin, le soleil traverse en lames claires un flocon de nuage paresseux. La mer est d’huile et je marche pieds nus au bord d’une plage humide et fraîche. Je vais.

Ce fut ma première vision d’Egor. Je n’avais pas osé te l’adresser. Elle me hantait et me poursuivait la nuit sans que je la comprenne. Pourquoi figurais-je dans ce paysage de foudre et de cendre ? Pourquoi Egor riait-il ? De son impuissance ? Pourquoi, planté en Terre, apostrophait-t-il la scène du monde d’un doigt menaçant ? Je tournais autour de cette scène. Je voyais cet homme se débattre, je le sentais tourmenté, fracassé par des rochers qui s’étaient abattus sur lui. Il agitait les bras dans un formidable et vain mouvement. Seul dans l’adversité, il ricanait. J’ai soudain réalisé que ce rire se déployait dans l’amertume. Une forme de désespoir le déhanchait, le clouait au sol et le paralysait. J’étais effrayé.

Je descends en zoomant sur cette scène. Je remarque la main dressée d’Egor, cette main qu’il brandit dans un geste de menace et de désarroi. Je comprends en un éclair sa détresse. Il lui manque un doigt. Tu te souviens des sept doigts qu’il écartait et des fils dorés qui déroulaient des serpentins de lumière le reliant à chacune de ses filles. Ses paumes brûlent, en pendent des filaments carbonisés. Egor se tord de douleur. Oh, pas une souffrance physique, mais la tristesse noire de l’absence ! Ses sept princesses ont disparu. Il grimace. Le géant pleure. Ce que je prenais pour un rire dessine une moue défigurée, un visage balafré de désespoir. Les larmes ravinent ses joues, ses yeux pochés sont gonflés, sa bouche tordue. Il crie, appelle, supplie. Sa voix tonitruante se perd dans le silence glacial qui l’entoure comme un tombeau de cristal. Je m’approche en tremblant, hésite, recule devant la masse de ce corps qui bascule et semble s’affaisser sur moi, repart dans l’autre sens, balancier de chair qui titube mais reste debout. Il me voit, se raidit. Je me tiens devant lui, timide, apeuré, respectueux, méfiant tout de même. Il m’enverrait facilement promener d’une pichenette si l’envie lui prenait de m’éjecter comme on chasse un moustique. Son visage se plie en lambeaux. Il éclate en sanglots qui me fendent le cœur, lui, si fort et soudain si vulnérable. Je m’approche plus près et m’arrête, stupéfait. Egor n’est pas planté dans le sol tel un titan prêt à se dresser et à emporter les collines au talon de ses bottes. Il est posé à même la Terre, amputé.

Ô le chant d’Egor qui monte dans le ciel, Ô la plainte qui s’élève de ses lèvres ! Jamais je n’ai entendu mélodie plus tragique, douceur plus terrible, cri plus bouleversant. Il contemple ses mains balafrées, les sillons de cendre qui strient ses doigts, le moignon de son index. Il pleure, l’enfant. Sa colère est brutalement tombée. Mon visage attentionné a désarmé sa fureur pour ne laisser place qu’à sa désolation. Je m’approche encore plus près, me hisse sur la pointe des pieds pour tendre mon oreille vers sa bouche qui grimace des mots que je ne comprends pas. Il geint, lui le grand forestier, l’homme capable d’émouvoir les muses par ses chants. Il murmure les prénoms de ses sept merveilles, ses félicités, ses douces : Aïcha la Vivante, Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Noah l’Appliquée. Des larmes silencieuses coulent le long de son nez et tombent sur le sol. Je l’interroge du regard, redouble d’attention.

    – Elles sont parties, me confie-t-il dans un souffle.

Il ferme les yeux, cesse de gémir. Une brise s’élève. Le feuillage des grands arbres frissonne. Les muscles de ses bras se bandent et soudain son poing mutilé jaillit vers le ciel.

– Je me vengerai, je me vengerai, clame-t-il, et le ciel tremble sous ses imprécations. Je plaque mes mains contre mes oreilles, galope pour échapper au souffle qui sort de sa bouche écumante, me jette au sol. Ses bras battent le vide, sa chevelure hennit, son corps désarticulé de violence semble sur le point de se disloquer.

  •  Elles m’ont quitté, elles m’ont abandonné car elles ont peur de moi.
  • Mais pourquoi, pourquoi ?

Dans un effort surhumain sur lui-même, il me souffle.

  • Le Rayon vert prétend que j’ai violé Aïcha La vivante.

Va-t-il s’effondrer sur le sol ? Son corps, brisé en deux par la douleur, oscille dangereusement au point que sa tête manque de se fracasser contre la terre. Il vacille, posé sur les moignons de ses jambes coupées au raz du buste, le front penché, les mèches des cheveux traînant dans la boue.

Voilà l’affront suprême, l’accusation finale, le crime pédophile ! Puis un hurlement déchire le silence.

  • Je n’ai pas violé Aïcha La vivante !

Il lève les bras. Dans ce geste désespéré, il invoque le ciel en agitant sa main abîmée. Il se rend. Ainsi marchent les prisonniers, sommés de sortir de leur tanière, les bras en l’air, tremblant de se livrer à la justice et guettant avec crainte le coup de feu vengeur.

Je le regarde bizarrement. Un sentiment étrange vient de me pénétrer. Un haut-le-cœur me contraint à reculer. Une vague de dégoût déclenche dans ma bouche une aigreur insupportable. Je me détourne et crache au sol.

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Patrice Obert