Qui portera le ciel ? Chapitre 19

Qui portera le ciel ? Chapitre 19

Deuxième partie : Aïcha.

Me voici, Gloria, entré dans le vif de ma mission. J’ai rencontré le directeur de l’usine de Shang Zhou. J’ai trouvé un homme mortifié. Le principal secteur, celui de la production des ballons de foot, gronde. Nous fabriquons sur ce site des millions d’unités made in China dont nous inondons le monde. En réalité, on devrait écrire Made in Shang Zhou. Ils sont expédiés à partir des hangars que je distingue à travers les fenêtres du bureau directorial. Nous vendons avec un très faible taux de profit. Nous tenons nos prix face à nos principaux challengers qui, nous le savons, frôlent la rupture sur cette gamme de produits. Ils sont en train de craquer. Nous visons le monopole et nos objectifs sont implacables, d’autant plus que la prochaine coupe du monde de foot-ball aura lieu en Chine. Notre staff a misé sur un déchaînement des ventes. Nos équipes de communication se sont positionnées en sponsor exclusif des rencontres de phase finale. Seuls des ballons STAN seront utilisés durant ces matchs. L’impact publicitaire s’annonce énorme, du jamais vu à l’échelle planétaire. Nous visons l’anesthésie générale de nos concurrents. Le ballon STAN régnera bientôt sur Terre. A ce moment, nous pourrons augmenter notre marge.

Le directeur m’a expliqué avec force détails que la fabrication exige une série limitée de gestes, simples, précis, à réaliser dans un tempo minuté. Le rythme est très soutenu. La nombreuse main d’œuvre est répartie dans une dizaine de bâtiments en rez de chaussée, trop bas de plafond, il en convient, ce qui empêche les odeurs de colle de s’échapper dans de bonnes conditions. Ce phénomène a été mal pris en compte lors de la construction. Il aurait suffi de peu de choses, quelques décimètres supplémentaires, des fenêtres plus hautes, plus grandes, des cheminées mieux réparties le long des ateliers. Bien sûr, on aurait pu imaginer des extracteurs d’air automatiques mais le siège s’y était opposé, d’autant qu’on misait à l’époque sur les températures assez élevées de Shang Zhou pour laisser sans porte les salles, ni vitres les fenêtres. L’ensemble a été mal calculé, les architectes n’ont pas été capables de bien dimensionner le système d’aération.

– La chaleur se mélange aux odeurs de la colle et l’air est empesté, m’a avoué le directeur, d’une voix timide.

– Au moins, lui ai-je demandé, les architectes ont respecté les normes antisismiques ?

Il m’a fixé avec des yeux hagards. J’ai cru que je venais de la Lune, qu’il allait tomber raide d’émotion. Il m’a sorti une feuille remplie de caractères incompréhensibles et de quelques chiffres. Je l’ai fixé d’un air qui a dû lui faire peur, alors que je voulais seulement lui exprimer ma difficulté à saisir le sens de cette fiche. Il a tendu un doigt tremblant vers une case. J’ai compris que la prise en compte des normes antisismiques aurait eu un impact de 0,52 renminbis sur le prix de revient de chaque ballon. J’ai regardé cet homme désemparé, responsable de l’usine de Shang Zhou, ce fleuron de STAN International. Ce manager reconnu a été choisi pour diriger cette usine fantastique, la plus grande du monde sans doute dans le secteur si envié et courtisé des divertissements. Elle diffuse dans tous les pays des millions de ballons pour que nos petits Killian, Andrew, Diégo, Mario, Gunther ou Antoine puissent courir, dribbler, shooter tous les mercredis, les samedis et les dimanches. J’ai lu dans ses yeux qu’il était prêt à céder aux revendications des ouvriers.

J’ai demandé à rencontrer les syndicats. Il n’y en a pas.

Hier soir, j’ai mis du temps à m’endormir. Quelque chose m’échappe. Est-ce la nourriture chinoise, pourtant exquise, qui se porte sur mon estomac et perturbe mon métabolisme ? J’ai atteint cet âge où le corps se dévoile sensible au moindre changement et je me méfie de ces modifications alimentaires dont les effets se répercutent sur la capacité d’analyse. J’ai du mal, je l’avoue, avec ces préparations découpées en petits morceaux. Que ce soit du canard, du bœuf ou du porc, des crevettes, des légumes ou du poisson, les plats sont composés de lamelles effilées. Je ne distingue pas ce que je mange. Le riz collant m’insupporte. Je ne dis rien de l’usage des baguettes, avec lesquelles je suis d’une maladresse insigne. Une légende prétend que les peuples qui excellent à mitonner des plats succulents en mélangeant les arômes et en décortiquant les matières brutes, atteignent le plus grand raffinement dans l’art de l’amour et celui de la torture.

J’observais Li tandis que le directeur de Shang Zhou se décomposait devant moi. Je l’imaginais dans des situations moins sages que celle où elle était, assise à côté de moi, genoux serrés, les jambes modestement repliées sous la chaise, la jupe longue. Je voyais ses mains, ses doigts fins et élégants. Des images défilaient dans mon cerveau et me perturbaient. Comme tu le sais, je ne suis pas du genre volage et j’ai une bien trop haute idée de moi-même pour céder aux tentations qu’un séjour à l’étranger occasionne. Je dois t’avouer que, dans ce bureau surchauffé, face à ce cadre dirigeant en sueur et à la passivité souriante de Li, dans l’émotion de cette discussion franche qui me cachait pourtant l’essentiel, j’ai ressenti un trouble certain, la sensation qu’il ne tenait qu’à moi de virer cet incapable et de ployer la jolie interprète. Heureusement, aucune de ces pensées n’a été perçue par mes interlocuteurs, du moins je l’espère. C’est là qu’on se félicite d’avoir les tempes grises et de savoir gérer ces instants critiques. Rien ne peut sérieusement être construit sur des émotions, j’en suis convaincu. Le moment délicat est passé. Le directeur s’est épongé le front, Li m’a souri, j’ai rangé mon microordinateur portable dans sa sacoche. Nous sommes sortis. J’ai tout de même eu du mal, le soir venu, à m’endormir. Shang Zhou envahit mon esprit. D’étranges interférences se dessinent entre la figure d’Egor, qui somnole en moi dans la journée et se redresse la nuit dans mes rêves, et les ombres qui circulent à voix basse entre les ateliers de l’usine de Shang Zhou avec des gestes infiniment lents.

Georges

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Patrice Obert