Qui portera le ciel ? Chapitre 18

Qui portera le ciel ? Chapitre 18

Deuxième partie : Aïcha.

Tu t’étonnes et perds le fil ? Où donc voudrais-je te conduire ? Gloria, aide-moi au contraire, file-moi comme un bon détective suit du regard l’homme qu’il poursuit. J’avance avec précaution, en tâtonnant. J’ignore le nombre et la nature des étapes. J’ai besoin de tes conseils. N’hésite pas à me mettre en garde, à corriger mes incohérences. Je chemine pas à pas. Quand tu amorces ton combat avec la glaise, as-tu en tête ton angle d’attaque ?  Sais-tu comment tu vas procéder ? Connais-tu à l’avance les difficultés que tu rencontreras ? Ne te laisses-tu pas guider par l’inspiration ? La prise en main est précédée d’un long temps de maturation, de lecture, de réflexion pour mieux cerner le caractère de l’homme ou de la femme dont tu dois sculpter le buste. J’ai souvenir de multiples photos, de face, de profil, de trois-quarts, affichées dans ton atelier afin d’approfondir les séances de pose avec ton sujet. Temps d’accoutumance, d’observation, de réflexion. Je t’imagine, recroquevillée sur ton divan, l’esprit concentré, le regard vague, à la recherche des clés pour percer le secret de ton personnage et lui insuffler l’expression juste. Aussi, ne t’inquiète pas de mes détours apparents, je les tiens pour essentiels. Ils me permettent de mieux cerner mon projet et de l’approcher de biais. J’en reviens à ta question qui doit nous guider. Nous devons ensemble y travailler, notre réponse conditionne la suite. Elever Egor au niveau d’un mythe, une gageure ? En quoi est-il subversif ?

Effroi et stupeur…  Je te sens sceptique. N’as-tu donc jamais été effrayée ou stupéfaite ? Et moi ? Nous sommes si blasés. Spectateurs revenus du bout du monde, bombardés de clichés, conditionnés par des images qui prétendent ne rien nous cacher. Nous côtoyons chaque jour les gouffres du vice et de la mort, les drames de la folie humaine et les fureurs de la nature. Plus rien ne nous étonne. Oui, je te l’accorde, devant le spectacle des Twin Towers enfourchés par les avions du fanatisme, nous avons tressailli. Regardant les films amateurs ayant capté la muraille d’eau déferlante du tsunami de Sendaï, nous avons tremblé, mais à peine plus qu’en visionnant les images de fiction du dernier Clint Eastwood. Peut-être nous dresserons-nous, mortifiés, si un jour un champignon atomique surgit d’une de nos centrales nucléaires, s’élève au-dessus de nos têtes et s’abat sur nous en un nuage cosmique mortifère. Peut-être… J’entends déjà ceux qui contesteront la catastrophe, invoqueront un montage calomnieux et calamiteux, lanceront une pétition sur leur blog, avant de finir pétrifiés dans un sarcasme.

Plus rien ne nous effraie, plus rien ne nous choque. Nous vivons d’une succession ininterrompue d’émotions, qui rythment l’actualité. L’une chasse l’autre, est bousculée par la suivante. Adrénaline quotidienne, stimulus qui nous éveille le matin quand nous ouvrons notre radio pour écouter les malheurs qui ont frappé la planète durant notre sommeil. Pas de drame cette nuit ? D’inondation en Louisiane ? De typhon féminin au nom d’Iris, de Noah, Morgane, Naïs, Alexia, Eva ou autre Aïcha ? De tremblement de Terre, d’alerte Seveso, de cabines de téléphériques chutant dans un précipice ? Aucun lycéen américain déboussolé n’a tiré à bout portant sur ses camarades ? Aucun chef de gouvernement n’a été renversé par les fluctuations incontrôlables de marchés devenus fous ? Pas un seul terroriste ne s’est explosé par solidarité en massacrant des foules au nom de l’amour de Dieu ? Ni même le moindre virus pour nous confiner ! Quel ennui ! Et de fermer rageusement le poste !

Quelle piqûre pourrait nous sortir de cette léthargie ? Depuis que le bonheur s’est substitué au salut, tout est vain ! Du salut, nous ne savions rien, nous risquions de le rater. Nos existences, tenaillées par cette angoisse, étaient tendues dans une quête qui nous hissait au-dessus de nous-mêmes. La vie s’habillait de sens face à ce défi sans âge, venu de la nuit des temps, qui exigeait jadis de nos ancêtres qu’ils dessinent des traces ocres avec leurs mains sur les parois des cavernes. Pour l’atteindre, nous avons jeté au feu des vierges et des esclaves, bâti les flèches des cathédrales, dressé les lances des minarets. Pour l’approcher, nous sommes descendus aux Enfers. Pour le comprendre, nous avons scruté les textes sacrés, consacré nos vies à l’étude, renoncé aux ambitions légitimes auxquelles notre naissance nous permettait d’accéder. Pour le posséder, nous avons banni les joies de ce monde, abandonnant le pouvoir aux intrigants, refusant de caresser les femmes qui nous étaient promises, délaissant les plaisirs de l’argent. Nous nous sommes reclus ermites dans la solitude, missionnaires dans l’inconnu, entrepreneurs dans l’austérité, nous avons tout sacrifié. 

Tandis que le bonheur, que nous croyons chaque jour attraper, n’en finit pas de nous échapper. Nous le voudrions à nos pieds, enchaîné à notre confort, docile sous notre maîtrise, facile comme une femme vénale, lové dans la clameur des stades, cliqué dans l’interconnexion permanente des réseaux virtuels. Nous savons tout sur tout dans l’instant, comment pourrait-il nous glisser de nos mains ? Faudrait-il le scruter dans les journées vaines que nous passons à déambuler dans l’oisiveté musicale des centres commerciaux ? Nous finirions par croire que c’est au fond du désespoir que nous en trouverons l’entrée. Certains d’entre nous, les plus jeunes, les plus fous, les plus obsédés par l’angoisse du néant, n’hésitent pas à se tirer une balle dans la bouche ou massacrent allegretto leurs semblables pour en jouir un instant éphémère. Tristes temps !

Si le bonheur est aussi illusoire que le salut… Nous avons vécu aveuglés par les Lumières dans une erreur originelle qui nous a conduits dans l’impasse. Nous avons arraisonné le monde et ses richesses, traité les peuples en colons et les mers en poubelle, crû à la science et à ses techniques, réduit notre planète en un jardin marécageux et trahi l’humanité ! Pauvres apprentis sorciers ! La plèbe rampe dans la misère quand quelques nouveaux riches ventrus gigotent et se trémoussent dans leurs marées de pétrole, leurs stock-options et leurs privilèges de castes et de Parti. Si la vie, en un mot, se perd en illusion, alors, effectivement, chère Gloria, nous risquons de ne plus être jamais ni saisis, ni foudroyés. Ne nous restent que la dérision et l’indifférence.

Aucun tabou ! On peut rire de tout, dénigrer, piétiner, puisque rien ne vaut rien. Le malheur s’attable à nos repas et ricane dans nos surgelés dégoulinants. En vérité, combien de jours nous faut-il pour oublier les sursauts d’un Robin des bois étranglé dans d’étranges forêts ? Les bravades d’un Zorro qui avait cru déjouer la morgue des latifundiaires ? Les zigzags d’un camion fou broyant des innocents à Nice, Berlin ou Barcelone ? L’immolation d’un Bouazizi qui n’avait plus que son corps à offrir, tragique feu de joie pour une révolution de jasmin chassée, malgré nous et notre bonne volonté, par les embouteillages du week-end, la hausse du litre d’essence et le mariage de Kate et William ? Il faut bien rêver et Stéphane Hessel avait raison d’en appeler à la jeunesse pour s’indigner. Oui, qu’ils s’indignent, soupirions-nous, en bénissant d’un encouragement assoupi et lointain ceux et celles qui risquaient leur peau sur la Piazza del Sol ou la place Tahrir, qui n’hésitaient pas à braver des Etats fanatiques pour défendre Asia Bibi accusée de blasphème pour un verre d’eau ou narguaient en gilet jaune les forces du désordre mondial. Cela n’empêchera pas les patrons du CAC 40 de décupler chaque année leurs gains, ni les dictateurs des nouveaux empires d’ordonner aux chars de tirer contre leur propre population venue manifester les mains nues, ni les maffieux les plus respectables de s’enrichir en répandant la drogue, ce poison d’autant plus rentable qu’il s’enracine dans le désespoir de millions de jeunes.

Egor est de notre temps. Il ne défie ni Dieu, ni Diable, semble passer à côté des questions philosophiques de la vie, ne prétend pas maîtriser la nature ni remettre en cause les choix stratégiques de son pays en matière énergétique, ne défend pas les premiers de corvée. Il ne se bat pas contre les tyrans, ne court pas dans les manifestations, ne tire aucune gloire de sa vie privée, ne postule à aucun honneur, ne se livre à aucune intrigue pour obtenir une place sur une liste élective, briguer un poste dans une multinationale, accaparer des jetons de présence dans des conseils d’administration. Il ne fume pas de cigares dispendieux, ne voyage pas en jet privé aux frais de la République, ne se déplace pas en Porsche au Fouquet’s, n’organise pas de soirées berlusconniennes dans les palais présidentiels. Il ne milite ni pour la guerre faite par d’autres, ni pour la suppression de la chasse à la baleine, ni pour la survie des escargots dans le bas Languedoc, ni pour le relèvement du prix du lait. Loin de lui l’idée de remettre pas en cause l’ordre social, même si son comportement dérange le voisinage. Sa façon de jouer les « hommes au foyer » tranche par rapport à ce que le commun des mortels attend d’un homme. L’observer surprend. Lui, si fort, si grand, si moulé dans le bronze, comment trouve-t-il son équilibre dans les tâches ménagères qu’il semble accomplir par plaisir ? Faut-il attribuer cette attirance à un surdimensionnement de sa part féminine ? S’introduire dans sa relation avec le Rayon d’émeraude et déceler dans leur partage des rôles un équilibre mal ajusté entre leurs deux personnalités ? Le jour où il est tombé amoureux de la lueur de ses yeux, il a pressenti que cette rencontre serait sa chance et son malheur. Elle intrigue, cette femme-laser, lumière diffuse, présence légère et envahissante, au scalpel précis et subtil. Ils forment un drôle de couple. Lui, géant aux cheveux argentés, marche dans la vie avec pour sillage les éclats de rire de ses sept princesses ; elle glisse sans bruit, fugitive et captivante, femme source ne sachant rien, devinant, tapie dans l’ombre de ses filles qu’elle entoure d’un amour si profond qu’il est fiché en elles et les tient debout. Quelle preuve de confiance absolue que d’avoir remis à Egor la conduite de la famille, l’accompagnement quotidien des nymphettes, leur éducation au jour le jour !  Etrange décision…

Ce diagnostic justifie-t-il de faire d’Egor un personnage hors du commun, dominant les autres humains de sa stature ? Je ne le crois pas, je te le concède.

Georges

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Patrice Obert