Qui portera le ciel ? Chapitre 17

Qui portera le ciel ? Chapitre 17

Deuxième partie : Aïcha.

Gloria,

Je réponds à ta question sur les raisons de mon déplacement à l’autre bout de la Terre. Me voici en Chine depuis un mois pour une mission qui ne me dit rien qui vaille. Je ne pouvais pas la refuser. Je fais partie de ces cadres montés en grade, qui ont bourlingué au service de STAN un peu partout dans le monde. Sans doute suis-je devenu un de ces incontournables, ces types agaçants qui connaissent dans le détail les secrets de la boîte et ont tissé des réseaux dans la plupart des secteurs stratégiques : trop chers à licencier, éventuels fusibles pour certaines tâches ingrates où STAN a besoin de compétence rare. Sauver des situations au bord du précipice, ma spécialité, ma carte de visite. On me laisse tranquille des mois puis soudain je suis appelé en urgence pour trouver des solutions à des problèmes qui dépassent les responsables locaux. Ce boulot de pompier de haute voltige exige de la disponibilité intellectuelle, de l’écoute et du sang-froid. Il me va bien. Oserais-je prétendre qu’il m’amuse ? Ici, dans cet univers inconnu, à dix mille kilomètres de mes bases, malgré tous les outils numériques que STAN met à ma disposition, je me sens inquiet. Il a fallu que je parte très vite, l’urgence dévorait la gigantesque usine de Shang Zhou, l’un de nos fleurons d’où nos produits sortent à des prix imbattables. Nous inondons le marché international de notre logo. Une grande marque populaire ! Notre image se décline dans ce slogan mondial « Le luxe à portée de votre main ». Stan incarne le rêve des champions sur les épaules de l’amateur qui court le dimanche matin en se prenant pour Usain Bolt. Je méprise cette multinationale qui me paie grassement mais je l’admire. Quelle réussite !

Je suis arrivé ici sans aucune préparation avec pour seule consigne de calmer les affaires, remettre de l’ordre. Je ne connais pas un mot de mandarin, d’ailleurs, je ne sais même pas s’ils le parlent dans cette région. Les rares personnes s’exprimant dans une langue étrangère baragouinent un anglais incompréhensible. Heureusement, Li m’assiste, avec ses yeux modestes et son doux sourire. J’ai râlé de devoir filer précipitamment, je dois te le confier, car Egor occupe mon esprit depuis quelques semaines. Au moment où je commençais à percevoir des images, cette phase privilégiée où les intuitions se transforment en pistes, mon départ intempestif m’a été annoncé. J’ai dû remballer mon portable, mettre en vrac dans ma valise les quelques notes que j’avais prises sur un bloc. Oui, je te le concède, je cultive des méthodes de senior, utiliser de nos jours un stylo et des feuilles blanches, quelle ringardise ! J’ai besoin de ce contact, de ce tâtonnement. Je trace des cercles autour d’un mot, d’une phrase, d’une idée, je les relie par des traits. Si j’avais vingt ans, j’écrirais différemment, sans doute, ce n’est pas le cas. D’ailleurs, je ne regrette pas d’avoir dépassé ce cap de la jeunesse. J’apprécie ce costume vieilli de quinqua,  ce corps un peu alourdi, mes lunettes de myope, l’envie de somnoler qui me taraude désormais après chaque déjeuner ; avec aussi cette capacité de déceler la vraie urgence de la fausse, ce qu’on appelle l’expérience, fruit des années passées à me soucier en vain de broutilles. Le silence de l’usine de Shang Zhou ne me plaît pas. Je manque d’indices. Je ne perçois pas la tessiture des événements qui se trament sans bruit. Je suis allé examiner les comptes pour comprendre la vérité de cette singulière usine. Je me suis promené dans les environs pour humer l’air empesté qui se dégage des hautes tours au sommet desquelles le fronton lumineux de STAN éclabousse l’horizon. Je regarde, j’écoute, je renifle, je me suis mis en mode veille. Hier, je me suis égaré dans le parc, à proximité de l’usine. Soudain, une mer de Chinois et Chinoises de tous âges m’a entouré. Ils remuaient lentement leurs corps dans un rythme qui frôlait l’immobilité. Gestes millénaires répétés à l’infini par cette vague humaine. Elle ne déferlait pas, restait accrochée dans l’air. Un tsunami en suspension m’encerclait et menaçait mes épaules d’Occidental blanc d’un nuage de paix. L’atmosphère s’est rafraîchie. J’ai ralenti ma marche, je ne me sentais pas oppressé. Je me serais presque mis à genoux au milieu de ces hommes et ces femmes qui ne prêtaient pas attention à moi et déroulaient leurs gestes traditionnels et indéchiffrables, sans qu’il me soit possible de déterminer leur guide, celui dont ils suivaient avec application et même minutie le mouvement, ce maître invisible avec lequel ils communiaient et que je ne percevais pas. Je suis rentré chez moi à demi rassuré. L’usine de Shang Zhou me cache son mystère.

Georges

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Patrice Obert