Qui portera le ciel ? Chapitre 15

Qui portera le ciel ? Chapitre 15

Deuxième partie : Aïcha.

Gloria,

Les quelques scènes que j’ai rapportées t’ont troublée, me dis-tu. Tu n’as pas trop goûté la séance de baignade, ne sachant comment apprécier ce bain collectif où les nymphettes batifolaient sous le regard attendri de leur père. Non, de grâce, Gloria, ne sois pas si sensible à l’air du temps ! Que penseras-tu alors de cet épisode où, jeune papa, il lui revenait de s’occuper, quasiment jours et nuits, de ses sept fillettes ? Son épouse, appelée pour des raisons professionnelles à éclairer d’autres contrées de son rayon de lumière, lui avait laissé la responsabilité des enfants. Je le vois, au matin, après les biberons donnés à chacune, s’atteler à la fastidieuse opération des changes. Je ne te cache pas que j’admire ce géant chevelu, taillé pour charrier des tonneaux de vin, s’occuper si délicatement des petits êtres qui criaillent et pleurnichent. Chacune réclame d’être lavée la première afin d’entamer, après le rot subliminal, la douce sieste apaisante. Voici Egor, magistral, prenant en bonnes mains l’affaire, déculottant, nettoyant, attentif à calmer les irritations de la peau, à enduire les plis et les fentes, à éviter les brûlures, emballant les petits fessiers pomponnés dans des couches lavables, puis passant les boléros et les salopettes.

Aïcha la Vivante, Alexia la Rêveuse, Eva la Rigolote, Iris la Joyeuse, Morgane l’Effrontée, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Noah l’Appliquée ont grandi. Egor continue à régenter la maison, véritable fée du logis que les filles traversent d’un éclat de rire, dans une traînée lumineuse de rouge à lèvres et de senteur d’aubépine. Il sait que, dans le voisinage, les voisins se gaussent de cet homme au foyer, de ce colosse qui joue aux petites mains. Il court au marché à peine les turbulentes adolescentes parties en cours, mijote de délicieux plats, passe l’aspirateur, croise les bras devant le désordre de Morgane L’effrontée, retape les lits de ces jeunes filles trop pressées, range dans les armoires slips et premiers soutien-gorge, lance les machines à laver, étend le linge, corsages, jupes, tee-shirts et sous-vêtements, vérifie que la vaisselle du petit déjeuner a été mise dans l’évier. Egor entend les ricanements sous cape mais, je vais te dire, il s’en contrefiche. Ces basses médisances le font sourire.

Aïcha la Vivante… sa préférée, son talon d’Achille ! Il aime s’installer près d’elle en fin de journée. Elle le regarde d’un air malicieux, cache ses yeux derrière ses cheveux noirs, puis éclate de rire. Aïcha lui demande de se retourner et essaie une robe, une deuxième, une troisième. Elle est si belle Aïcha dans ses douze ans rayonnants, si différente des autres enfants, avec sa peau brune de soleil, ses ongles peints en rouge vif pour attirer les regards.

  •  Méfie-toi, Aïcha La vivante, lui a dit Egor, méfie-toi des garçons, tu es belle comme un cœur, tu vas te brûler les ailes.

Elle a ri, a dessiné une moue sur ses lèvres, a haussé les épaules en faisant glisser le long de son bras sa tunique orange.

  • Tu es là, Egor, pour me défendre ! lui a-t-elle répondu en se serrant dans ses bras.

Elle est la seule à le nommer « Egor ». Ses soeurs l’appellent « Papa ». D’où vient cette habitude ? Personne ne le sait. C’est ainsi.

Gloria, je partage tes interrogations. Tes réactions me rassurent. Je sens percer ton intérêt pour Egor, cela me réjouit. Plus que l’homme, c’est l’humain que nous devons comprendre et, au-delà, le symbole qu’il représente que nous devons appréhender. Alors même que je suis, comme toi, en approche de son mystère. Nous allons poursuivre ensemble. Je serai ton guide dans cette initiation paradoxale puisque j’ai besoin de toi, de tes conseils et de tes avis, chère Gloria, mon amie, pour aller de l’avant. 

Georges

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Patrice Obert