Qui portera le ciel ? Chapitre 14

Qui portera le ciel ? Chapitre 14

Deuxième partie : Aïcha.

La façon dont cet homme secret se livre et se cache me trouble. Sa quête m’interroge. Qu’attend-il de moi ? Que me chante-t-il à travers ce bain ambigu, ces allusions au bonheur ? Du bonheur, j’ai une idée très précise, très peu théorique. Je suis heureuse quand je suis amoureuse. La définition frise la brève de comptoir, j’en conviens. Vérité personnelle. Je reconnais qu’être amoureuse traduit un état fugitif toujours suivi de serrements de cœur à fendre pierre et ne rime à rien. J’aime faire rimer ce rien avec « viens », quand mes lèvres s’approchent de la bouche d’un soupirant et que nos désirs se conjuguent. Dans cette extase, ne compte que ma passion. Je serais capable de sculpter nuit et jour pour exprimer le feu qui danse en moi. Le ciel se déploie, la mer s’étend, les odeurs s’exhalent et le moindre bruissement souligne le silence. Plus belle, hors de moi, je vibre à l’unisson de l’univers. Si le paradis avait goût d’éternité, il serait ce moment où les corps, encore enchevêtrés, restent enlacés ; les amants ont tout donné, tout reçu. Pourtant, je ne souhaite plus être amoureuse. Je ne veux plus entrer dans la vie d’un homme, ni m’innerver dans ses ramifications, ni me saouler de ses discours. Trop de douleurs, de déceptions, d’infinies tristesses. Trop de désillusions.

Je ne serai jamais amoureuse de Georges. Cette certitude nous rapproche. Peut-être a-t-il eu envie de moi, au tout début, quand il était passé me surprendre à l’atelier. Peut-être n’était-il pas revenu que pour l’Africaine. Peut-être ai-je été tentée un jour d’effleurer les lèvres qui avaient embrassé mes doigts. Ce secret nous lie et l’autorise à me confier ses divagations. Il m’oblige. Pour ne pas perdre cette complicité, j’accepte le rôle qu’il m’attribue, observatrice amusée de ses démêlés avec lui-même, témoin distante de ce forage in utero. Je pressens un événement. Ce voyage apparemment innocent ne le restera pas. Georges se préoccupe trop des stigmates de l’âme pour cheminer oisivement sans but. Je ne devine pas encore le dénouement, quand viendra la chute et qui portera le coup. J’ai appris, en façonnant l’argile et en la fondant en bronze, à tourner des jours et des jours autour d’un bloc qui résiste et se refuse à livrer le mystère caché de son personnage. Il y faut de la patience, de la colère parfois, de la douleur souvent, de l’amour, toujours.

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Patrice Obert