Qui portera le ciel ? Chapitre 13

Qui portera le ciel ? Chapitre 13

Deuxième partie : Aïcha.

Gloria,

Mes explications manquent de clarté, j’en conviens. Je me pose moi-même les questions que tu m’as transmises. En quoi ce géant qui soutient la voûte céleste et déambule en tenant ses sept fillettes par des fils dorés est-il de la trempe d’un mythe ? Qu’y a-t-il de subversif dans son regard paternel ? Dans son amour de ses sept poupées de blé, de maïs et de riz ? Serait-il trop attentif à leurs moindres désirs, à l’écoute de leurs tocades ? Je n’en crois rien. Je l’observe. Voilà l’heure du bain. La mousse déborde de l’immense baignoire où ils se sont réfugiés tous les huit. Egor est assis. Les fillettes sautent et dansent dans les éclaboussures et les gerbes d’eau. Baignoire peu ordinaire, rien n’est ordinaire avec Egor. Avec lui, la moindre réalité se métamorphose. La baignoire dessine une crique avec une légère excavation dans laquelle Egor est venu caler son dos. Aïcha La vivante, Iris La joyeuse, Alexia La rêveuse, Naïs la Belle aux longs cheveux blonds, Eva La rigolote, Noah L’appliquée et Morgane L’effrontée s’ébrouent, simples dans leur nudité naturelle. Elles se brossent, se frottent, se lavent mutuellement sous l’œil attendri d’Egor. Les barques traversent la mer, les girafes fendent les lames, les maisons flottent et chahutent, les ours plongent puis ressurgissent ; des fleurs s’épanouissent, des fontaines d’eau ruissellent en jets puissants et ricochent contre les ventres et les dos. Les visages rient. Sur le rebord de la plage, Aïcha La vivante a grimpé sur un monticule de sable mouillé au sommet duquel elle plante un fanion. Ses longs cheveux noirs sont retenus en couette. Elle regarde au loin, vers le large, la main en visière, sirène phare répondant à l’appel de l’horizon. Egor a dressé le sceptre de Neptune et les chevaux fouettent la mer du battement de leurs sabots, les bateaux s’entrechoquent dans la baignoire-océan, le vent s’est levé.

Cet homme ne s’occupe pas de puissance, se moque visiblement de l’argent, ne se soucie pas de transformer le monde ; un anti-Streber, si on entend par là un individu qui avance obstinément, modèle enraciné dans notre inconscient collectif. Voilà un personnage tranquille, en paix avec son corps, dont il ne se sent ni maître, ni esclave ; muraille de muscles, poitrail puissant de centaure, torse velu qui résonne comme une forge, cheveux gris quasiment blancs, cou large, nez fin. Les rides marquent son front, soulignent de poches ses yeux glauques et sculptent ses joues et son menton. Son énergie procède de sa fusion avec le Rayon d’émeraude dont sont issues les sept filles. Leur nuit de noce fut une nuit de démesure et d’amour, quand les corps exultent et ouvrent les cieux. En ces instants de grâce, chacun de nous croit enfin percer la bulle de temps contre laquelle nous ne finissons pas de buter, de la tête, des pieds, du cul et de la verge, quand il suffirait peut-être pour la dissoudre d’un peu de salive crachée par terre. Egor marche droit dans la vie. Que sais-je de lui, en réalité ? Peu, à dire vrai. Le Rayon d’émeraude assure à la maisonnée égorienne la subsistance quotidienne et la nimbe d’une atmosphère paisible au sein de laquelle Egor et ses sept filles vont et viennent, chacun vaquant à ses affaires. Egor s’honore d’appartenir à ces insoumis qui ont jeté au vent diplôme et carrière pour s’adonner à l’éducation de leurs enfants. Provocation ? Et alors ? Il n’a pas de grand besoin, se satisfait des plaisirs gratuits de la vie, faire l’amour, contempler la nature, esquisser quelques exercices physiques. Un homme heureux ? Est-ce si fréquent qu’il mérite d’être condamné ? Un original ? Ma foi, personne n’interdit l’originalité, au contraire, et tant mieux !

Certains rêvent de voyager dans des pays exotiques, de descendre en rafting des torrents, d’amasser des fortunes, de se dorer sur une plage. Je n’ai jamais cessé de m’interroger sur le sens de la vie. Malgré mon travail très absorbant, j’ai passé ma vie à essayer de comprendre pourquoi nous nous levions le matin plutôt que de rester au lit. Quelles raisons de vivre et de mourir partagent les gens qui habitent dans le même immeuble, les uns au-dessus et au-dessous des autres ? Quête de toujours. Je ne te raconte pas d’histoire. En colonie de vacances où mes parents m’avaient envoyé, alors que j’étais un des plus jeunes, j’horripilais mes copains avec mes questions et mes remarques, je les bluffais. Ils m’appelaient Le Sage malgré mes douze ans parce que je les impressionnais. J’en rigolais. Je savais bien au–dedans de moi que je n’étais pas sage du tout, voire beaucoup moins qu’eux qui s’amusaient avec des jeux innocents quand j’aiguisais déjà ma curiosité à scruter les tréfonds de l’âme humaine. Bien plus tard, en vacances à la plage avec mon épouse et mes enfants, je distrayais les baigneurs, dévorant en maillot de bain avec un bob sur le crâne les épais ouvrages de Mircéa Eliade sur L’histoire des croyances et des idées religieuses. Chacun se débrouille comme il peut. Je te livre une confidence : les personnes comme Egor, qui clament leur droit à la paresse, m’agacent. J’ai beaucoup de mal à accepter ce genre de revendication. Des Chinois, ici, ne se gênent pas d’ailleurs pour se moquer de notre addiction aux congés. A cinq heures de l’après-midi, certains, d’une voix douce empreinte d’une gentillesse hypocrite, m’invitent à regagner mon hôtel pour savourer un thé. Eux butinent. Il ne suffit pas de le dire, Je te le confirme. J’ai sous les yeux l’usine du monde ! Même si Mao a avalé son chapeau, les Chinois restent une marée de fourmis rouges. En cordées infinies, intarissables, inexpugnables, ils s’activent partout, en tous sens, chacun à sa place, efficaces et discrets, au service d’une reine-mère invisible. Elle trône, à l’image de l’empereur jadis au cœur de sa capitale, cœur vide, inaccessible, insondable et absent, Cité Interdite. Aujourd’hui, le dieu secret de ces centaines de millions de Chinois, c’est l’abstraction du dieu Argent. Ils se gaussent de nos emplois du temps de retraités, de notre amour du farniente, de nos loisirs de milliardaires endettés, de nos états d’âme de Vénitiens nostalgiques. Notre « art de vivre » les amuse, ils nous regardent comme des dinosaures. Parfois je me demande pourquoi nous n’avons jamais élevé au rang de héros des capitaines d’industrie ou de banque qui ont forgé la fortune de l’Europe, des caractères de la carrure des Jacques Cœur, Jacob Függer, Oberkampf ou, plus près de nous des Francis Bouygues, Jean-Luc Lagardère, Marcel Dassault, François Pinault, Vincent Bolloré, Xavier Niel ou Bernard Arnault. Sans compter les américains qui fascinent notre jeunesse, Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou Egon Musk. De grandes familles ont donné leur nom à des sagas, les Thibault, les Buddenbrook. Jamais la jeunesse ne s’est identifiée à ces aventuriers pourtant riches, conquérants, jamais l’idée n’est venue de les élever au rang de références majeures, preuve que l’argent, s’il éveille les convoitises et trouble le regard, ne comble pas le cœur humain.

Pour en revenir à notre discussion, je dois reconnaître – et avouer – que je ne distingue rien à ce stade de très subversif chez Egor qui puisse me justifier de l’élever au rang de mythe littéraire. D’ailleurs, a-t-on jamais vu un homme heureux devenir un mythe ! Non, décidément, les personnages épanouis n’intéressent pas. Alors, t’enquières-tu avec raison, pourquoi s’attacher à Egor ? Cette question, sache-le, taraude mon sommeil.

Georges

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Patrice Obert