Qui portera le ciel ? Chapitre 12

Qui portera le ciel ? Chapitre 12

Deuxième partie : Aïcha.

Gloria,

C’est contre le Ciel, contre Dieu lui-même, que les héros dont je t’ai parlé se sont dressés. Ces petites personnes ont gagné leurs galons de personnages dans cet affrontement radical. Celui qui croit en la divinité, qui met ses pas dans les pas de son Seigneur, n’a aucune chance d’apparaître un modèle. Au mieux, il deviendra un saint. L’obéissance, si elle en fait un serviteur du Serviteur, le prive de prestige et le disqualifie pour recueillir la reconnaissance de ses contemporains. Pourtant, du courage, il en faut pour tout abandonner et prendre le risque de tout perdre, la Terre et son cortège de joies charnelles, le Ciel et ses béatitudes, si cette confiance se révèle une illusion. Cette volonté-là, à l’échelle de nos vies, ne paie pas. Non, c’est dans le défi que l’Humain s’affirme, dans la lutte que Prométhée suscite l’admiration. Don Juan, séducteur de femmes et rival des hommes, s’avance crânement pour serrer la main du Commandeur, Orphée n’hésite pas à braver les Enfers pour rechercher son amoureuse, Faust porte le coup au plus loin en signant un pacte avec le Diable. Ce qui fonde le mythe, c’est la révolte contre Dieu. Or Dieu, de nos jours, n’inspire plus aucune peur.

Il y a dans notre besoin de personnages mythiques la volonté de nous cacher derrière l’ombre d’humains plus grands, plus valeureux, porteurs de nos colères et de nos angoisses, capables de franchir les mesures et d’aller au bout de leurs désirs de savoir, de jouir, de dominer, de conquérir. Bien souvent, que dis-je, le plus souvent, nous n’avons qu’à peine l’audace de rêver ces protestations, ces cris de déraison, ces parjures. Alors, grands dieux, de là à les vivre ! De là à donner corps à ces tressaillements qui nous ébranlent, à ces envies subites qui s’emparent de nous et nous poussent à commettre l’irréparable ! Nous sommes civilisés, nous avons désappris les forces magiques, nous avons lissé la Bête en nous et tué le démon qui aspire à nous dévorer de l’intérieur. Tu le sais, Gloria, toi qui aimes la vie dans son déséquilibre, quand elle s’enfonce brutalement dans le tréfonds de nos âmes. Y rougeoient des lueurs inquiétantes où se confondent les torrents de la félicité et les clameurs de l’Enfer. Tu trahis dans les traits des visages cette densité humaine forgée dans nos viscères. Là réside l’attirance irrésistible du sacré, qui s’oppose à la mesure calme du profane par ses deux pôles tragiques qui joignent dans une même incandescence la Sainteté et la Souillure. L’homme moderne est raisonnable. Pourtant, il pressent l’exultation infinie des béatitudes, l’abandon irréversible à la grâce. En lui bouillonnent, dans le vase clos de son ventre, le marécage des passions sulfureuses, la vomissure des crachats, la gueule glapissante du dragon. Nous avons raison de nous élever contre ces instincts primaires qui exigent la vengeance, le sang, la mort ; raison d’éduquer nos enfants comme Egor ses sept filles. Ne les aide-t-il pas à aimer ce qui est beau, bon et bien, ce qui les élève et les grandit ; et à rejeter ce qui les rabaisse au rang de l’animal ? Raison de nous astreindre à nous comporter en voisins aimables et serviables. Sans ignorer qu’au fond de nous, malgré nos efforts, malgré notre attention quotidienne, nous restons bâtis sur des pilotis fragiles. Au creux de nos reins, telles des vagues prêtes à jaillir à l’assaut de nos remparts, des lames visqueuses et brûlantes s’aiguisent pour mieux nous poignarder. Alors, quand les couteaux sont sortis et que nous nous laissons submerger par l’indicible, nous en appelons à ces personnages mythiques pour qu’ils nous expliquent d’où nous venons et ce qui nous déchire.

Le héros nous cache et nous couvre, il jette à notre place sur l’agora les mots grossiers qui nous effraient, sort sa dague et ose tuer, signe avec Satan l’alliance renversée, rejette l’ordre social, bafoue les diktats de la biologie, inverse la loi immuable qui semble être, pour aujourd’hui et pour toujours, le lot et la prison de l’humain, dans l’absurdité d’un destin implacable tissé de douleurs, de drames et de tristesse, d’ennui.

Egor est le héros de notre temps.

Georges

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Patrice Obert