Qui portera le ciel ? Chapitre 11

Qui portera le ciel ? Chapitre 11

 Deuxième partie : Aïcha.

Georges, 

Je lis et relis la vision que tu m’as transmise. Elle ne manque pas de m’interroger. Tu parles d’un Rayon d’émeraude. Je le situe mal, autant t’en prévenir. Tes allusions me restent obscures. Tu esquisses une poignée de gamines ronronnant autour de leur père. Des diablesses, oui, avides de se jeter sur lui. Est-ce un comportement habituel chez des fillettes ? Un psychologue de bas-étage découvrirait dans cette image pseudo-bucolique le déguisement à peine fardé d’un fantasme d’amours pluriels teintés d’un zeste provocateur. Je ne t’imagine pas un instant vivre dans un pays imaginaire, entouré d’une nuée de filles avec lesquelles tu communiquerais par la pensée. Tu es bien trop rationnel, sérieux, soucieux de ton apparence et de ton bien-être. Quant aux imbrications de lignes invisibles, celles qui unissent dans le ciel les figures du zodiaque, celles qui relient les doigts d’Egor aux jouvencelles, je ne sais comment les analyser. Me demandes-tu de donner une signification à tes descriptions ? Ces expressions que tu emploies, d’où te viennent-elles ? Des images que tu m’as rapportées ? D’une mise en forme personnelle dans laquelle tu aurais glissé tes obsessions ?

je me sens désarmée.

Rien ne t’empêche de divaguer, Georges, ni d’écrire des voyages fantastiques ! Abandonne-toi à la féerie des mots, embarque dans la poésie des couleurs, fais-toi plaisir.

L’écriture a cet incommensurable avantage de ne pas coûter cher. On peut y passer des heures gratis. Quelle chance tu as ! Invente-toi un projet insensé, une histoire abracadabrantesque pour justifier tes besoins de dépaysement. Parfois, je m’imagine une vie familiale rangée, un homme qui m’attendrait le soir, des envies partagées de cinéma, de dîners impromptus dans de bons restaurants. Oui, il m’arrive de saliver quand je surprends des couples enlacés aux terrasses des cafés. Je pense à mon compte en banque dans le rouge, j’angoisse du manque de chauffage en hiver, je me désole à constater ma vie d’enterrée vivante entre mon grenier et ma trappe à rats, entourée de tous ces êtres froids qui ne pipent mot. Pourtant, je ne changerai rien, je le sais, ma vie est là, dans cet atelier. Trouverais-je le plus sympa des mecs qui m’offrirait une existence normale, il ne faudrait pas longtemps pour que je ne le supporte plus et que je l’éjecte de mon jardin. Je suis ainsi, j’ai besoin d’espace et de silence, de rester le temps nécessaire les mains dans la glaise, sans avoir de compte à rendre, à personne, ni me justifier, même s’il m’arrive de tomber en pleurs à genoux les jours de déprime.

Si tu aimes grimper dans mon atelier, c’est pour te créer la bulle d’ivresse dont chacun a besoin. Certains boivent, d’autres se droguent, d’autres draguent. Certains se grisent de pouvoir, de grosses voitures, de poupées maquillées qui gloussent. Toi, il te suffit de passer la tête par la porte de Gloria et de glisser ta paume sur les travaux de cette pauvre folle. J’incarne ce moment de grâce où tu contemples l’éclosion de l’art. Tu t’assois sur ma banquette bancale, je te sers un thé – tu vois, je ne suis pas complètement sauvage, je connais les bons usages, les règles de civilité -, je m’adosse à mon tabouret. Nous parlons, moi de mon manque de sous, des acheteurs pétrifiés par la crise, des mécènes sans fric ni couilles, des envies des gens ; ils ne jurent plus que par la vidéo, le numérique, le virtuel. Tu me racontes la vie dehors, les gens qui s’engagent, les mouvements qui aident les réfugiés dans le quartier. Tiens, j’y pense, Georges, les migrants, ils campaient à deux pas de chez moi il y a quelques semaines, avec femmes et enfants, à pisser, chier et dormir dans le froid sous des tentes de guingois. La mondialisation, voilà son visage, sous ma fenêtre. Certains voisins se sont engagés dans une association, ont décidé d’apporter assistance à ces pauvres miséreux. Ils viennent des pays les plus pauvres ou les plus sordides avec leurs deux bras, leurs deux jambes et l’envie de travailler pour gagner quelques sous et retrouver une vie décente. Moi, je suis incapable de m’impliquer, je l’avoue, je ne peux pas. Je sors dans la rue, je croise cette chienlit. Je rentre dans mon atelier crever les yeux de mes poupées ou tordre le cou de ce général dont le portrait m’a été commandé par l’armée. Je t’admire de « vivre avec », de supporter sans états d’âme le fracas du monde, de commercer avec des Etats si peu recommandables. Le dégoût me submerge, j’en dégueule. Tu voyages de pays en pays, tu côtoies la misère et le luxe, et tu es capable de revenir à la maison dorloter ton épouse et élever tes fils pour qu’ils deviennent les élites de la nation. J’admets que tu aies besoin de rêver Georges, mais suis-je en mesure de t’aider à écrire Egor ? Je ne comprends pas ton projet. Je suis désolée de te le dire avec franchise. Je regrette de m’être associée à ton initiative. A moins que, pour des raisons que j’ignore, tu me caches des éléments importants, des indices indispensables. A toi de m’éclairer, de dissiper des coins d’ombre. A ce stade, la seule chose que je peux te suggérer, c’est de pousser la porte de mon atelier à ton retour, le thé sera toujours prêt pour toi, tu le sais, c’est ma modeste façon de t’accompagner.

Ta fidèle Gloria.

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Patrice Obert