Qui portera le ciel ? Chapitre 10

Qui portera le ciel ? Chapitre 10

Deuxième partie : Aïcha.

J’aime, Gloria, cette contrefaçon de lettre à laquelle nous nous prêtons, missives confiées au long cours, bateaux descendant le fleuve, quittant le port, longeant le rivage puis s’éloignant des côtes pour affronter les grands espaces ; naviguant des jours et des nuits, des semaines et des mois, sur des mers pétrifiées de soleil ou glacées d’effroi ; l’attente du courrier de retour, l’enveloppe que l’on déchire avec fébrilité, les lignes écrites à la main que l’on savoure à la lueur de la chandelle, gardées contre soi dans la chaleur de la chemise ou du corsage, en attendant les prochaines nouvelles, dans plusieurs mois, si les conditions atmosphériques le permettent, si le correspondant vit toujours, existences marquées par le temps, l’absence et le silence. J’apprécie notre rituel électronique, le clic qui traverse plusieurs fois en une soirée les horizons de la Terre et le soin que nous prenons à déchausser nos mots d’aujourd’hui pour conserver le privilège des phrases et des idées. Je ne me lasse pas du faux rythme que nous nous imposons pour goûter le plaisir de l’attente, laisser l’autre s’imprégner de nos questions, de nos emportements, de nos convictions. Cette distance, finalement, me plaît.

Je m’habitue à Shang Zhou, ses immeubles qui piquent le ciel de leurs nez, ses grandes avenues gorgées de bagnoles et de motos qui pétaradent. Où sont les vélos d’antan que je me réjouissais de découvrir ? Des hordes de cycles électriques traversent la ville et s’agglutinent en tas indéchiffrables. Je commence à m’orienter dans cette métropole sans repère, moi qui suis habitué à chercher un centre, des axes, un espace organisé. J’appréhende pas à pas cette cité creuse, hirsute, réticulaire, dans laquelle je chemine, accompagné de la jeune interprète mise à ma disposition par l’usine, Li, charmante, à l’image de toutes les Chinoises, aux traits lisses et aux yeux cisaillés. Avec une inexprimable gêne et un délicat sourire, elle me donne l’impression de prendre plaisir à me rendre service. Elle exécute avec soin son contrat. J’essaie de comprendre ma mission. Etrange usine ! Elle s’étend sur une surface infinie, regorge d’un personnel interchangeable apparemment placide, discret et sans histoire, alors que ma présence s’explique par les grondements qui circulent dans les tréfonds de ce monde impassible, souriant et incompréhensible. Dans ces conditions, j’apprécie que nous n’abusions pas de la réactivité de nos boîtes électroniques et que nous sachions espacer nos échanges. J’ai reçu tes réactions, ma chère Gloria, et je vais m’efforcer d’y répondre en éclairant mon projet.

J’en suis conscient, on n’écrit pas une œuvre, on ne fonde pas un mythe. Seul en décide le temps. L’approbation tacite et répétée des siècles finit par inscrire un personnage dans le panthéon des références collectives. Faust incarne cette référence, consacrée par une multitude d’évocations littéraires, théâtrales, musicales et cinématographiques. Il a traversé les époques. Il a offert à chaque génération un visage reconnaissable, s’est habillé des costumes de chaque mode, s’est incarné dans des dimensions nouvelles. Il a réveillé des ombres penchées sur le destin des humains, travesti son propre rôle pour se draper dans l’image que ses contemporains projetaient sur lui. Il est resté lui-même tout en se métamorphosant. Et moi, j’aurais la forfanterie d’ajouter un nom à la liste des Ulysse et Achille, Arthur, Don Quichotte, Dracula et Frankenstein, Don Juan, Orphée ou Roméo, d’Artagnan, Arsène Lupin et Sherlock Holmes qui ont dessiné les cieux au-dessus de nos têtes fragiles ? J’aurais l’outrecuidance d’inventer un alter ego à ces héros modernes qui se nomment Ubu, Tarzan, Docteur Jekyll, James Bond, Tintin, Superman, Batman ou Spiderman, voire ce fameux JR qui fit le bonheur de la série Dallas ? Cette prétention, je la revendique. Dans l’humilité la plus absolue. Celle qui consiste, pour un créateur, à engendrer un personnage qui, si le destin l’entend ainsi, deviendra un être vivant de sa propre vie. Autonome, doué d’une unité fondamentale ancrée en son for intérieur, créature enjambant les siècles dans l’oubli total de son géniteur. Livré à tous. A l’heure où chacun se gausse et se hausse sur la pointe de ses extrémités, où la moindre reconnaissance s’inscrit aux frontons des médias, où la notoriété brille de l’éclat d’une couronne royale, quelle étrange et farouche volonté que réclamer l’anonymat, revendiquer l’oubli, souhaiter la disparition, enfanter dans le retrait ! Fausse modestie, me diras-tu, en me cinglant de ton regard de procureur. Et de me lancer à la figure les noms de Bram Stocker, de Maria Schelle, Marlone, Homère, Hergé, Cervantès, Shakespeare, et autres Stevenson, Dumas, Maurice Leblanc et Conan Doyle, sans omettre Ian Flemming, Jerry Siegel, Joe Sluster ou David Jacobs… Fadaises ! Pour toi et ceux de ta caste, élite cultivée et érudite d’une époque finissante à qui ces noms font écho, combien les ignore ? Je sollicite l’insouciance de la foule, le désintérêt populaire, l’enfouissement dans la mémoire collective, l’absence de la moindre reconnaissance, même posthume. Je ne réclame ni dollars ou euros, ni spots ou citations, ni richesse ou pouvoir, mirages qui s’ajoutent à la ronde des désillusions. Je veux pour moi le silence et la mort, la vie éternelle pour Egor.

Ma société – expression paradoxale, tu en conviendras. N’est-ce pas elle qui me possède ?- me paie chaque mois. Elle rémunère ma force de travail, mon intelligence, mon expérience, ma capacité à « démerder l’indémerdable », propos délicat d’un responsable chinois de l’usine de Shang Zhou. Personnage au demeurant fort civilisé, c’est-à-dire occidentalisé, maîtrisant parfaitement notre langue pour avoir étudié quelques années à la Sorbonne et dans l’intimité de quelques Françaises, si j’ai bien compris ses allusions à la grande hospitalité de mes compatriotes. Qu’il ait couché ou non avec ses copines de faculté, peu m’importe. Je ne comprends pas son insistance à me suggérer ses nombreuses conquêtes. Peut-être cherche-t-il à me signifier sa virilité et à justifier sa fonction au sein de notre groupe. Ce en quoi il se trompe puisque nos promotions sont strictement professionnelles. En attestent mes avancements dans cette multinationale du sport et du loisir, moi qui ne brille par aucune qualité particulière, qui n’ai jamais cherché à éblouir mes supérieurs par un zèle excessif. Je me suis contenté de tenir mon rang, assumer mes responsabilités, satisfaire aux attentes de mes patrons, en évitant de commettre trop de bêtises, sans cracher sur les collègues et en veillant à rester honnête. Une jolie carrière m’a souri, même si, je dois le reconnaître, le placard doré dans lequel je plastronne ces derniers temps signifie que je n’accèderai jamais au top management de la firme. Ce type de promotion est réservé aux dents longues et aux coups bas. Je parle en indien. Je m’amusais, gosse, de ces noms d’apaches dans les romans de Rudyard Kipling que je dévorais. C’est à de vieux briscards de mon acabit que l’on confie les missions sensibles, dont celle qui me conduit ici. Il me faut l’identifier puis la mener avec discernement, déjouer les terrains glissants, redoubler de prudence et de finesse, contourner les pièges que recèle toute situation à risques, à commencer par le sourire trop complaisant à beaucoup d’égards de cette jeune traductrice chinoise. Je fantasme, sa gentillesse est professionnelle.

Ma société, pour reprendre le fil, ne cultive aucune modestie. Elle a beau vendre du jeu, du loisir, du rêve, choses somme toute assez insignifiantes, elle se drape avec beaucoup de fierté dans son logo. Tu connais bien sûr – qui pourrait l’ignorer ? le « S » de STAN, que l’on trouve sur les maillots de bain, chaussettes, chaussures, gants, moufles, raquettes, ballons, skis ; sans compter les polos, chemisettes, tee-shirts, casquettes, visières, shorts, caleçons, slips et même strings – j’ai personnellement vérifié -, que nous vendons par le monde entier. Le phénomène planétaire de STAN s’avère exceptionnel. Nous avons balayé les performances des leaders du monde ancien, les Coca-Cola, Nike ou Adidas, qui font figure de lilliputiens par rapport à l’empire que nos managers ont su créer et développer. Ils ont investi sur les cinq continents et particulièrement dans les pays dits émergents, en réalité les nouvelles puissances du monde contemporain. L’Europe se masque les yeux. Jusqu’au jour où ils nous mettront la raclée, sous des formes que nous n’imaginons guère. La Chine fascine, attire, effraie, depuis des lustres. Alors que la globalisation, la bataille climatique et sanitaire devraient faire de nous des partenaires liés par le destin de l’humanité, nous continuons à raisonner en termes de compétition, de vainqueurs et de vaincus. Nos conceptions de la puissance sont dépassées. Le regard ici s’ancre dans une philosophie multimillénaire de l’existence. Je crois que notre obstination farouche à apposer le « S » de STAN partout – jusqu’à l’imprimer sur les serviettes distribuées à la cantine pour se nettoyer les lèvres ; même, j’ose à peine te l’avouer, sur chacune des feuilles du papier Q des toilettes -, cette obsession du « S » indiffère nos amis chinois. Nous sommes devenus esclaves de ce « S » impudique qui brille en immenses lettres lumineuses au fronton de nos édifices et en particulier au sommet du bâtiment central de Shang Zhou, cette usine dans laquelle je me rends chaque jour accompagné de ma délicieuse interprète chinoise. Nous feintons d’ignorer qu’il disparaîtra comme les feuilles balayées par le vent. Cette arrogance puérile me glace.

Au quotidien, nous baignons dans un univers de marques. Elles avalent les noms de leurs salariés. Nous nous désintéressons de celles et ceux qui inventent, dessinent, construisent, ici une voiture, là un équipement électroménager, ou encore un boîtier pour stocker nos CD, une table pour partager la joie d’un repas avec des amis, une éolienne ou même une cuvette de water ; quoique Jacob Delafon se signale par trop devant nous à chaque fois que nous urinons, comme si le seul nom que nous devions retenir parmi tous ces entrepreneurs soit celui d’un dessinateur de commodité. Sinon, que savons-nous de ces gens merveilleux qui passent leur vie à innover en réfléchissant à nos besoins ? Ces génies chargés de calculer, vérifier, ajuster, contrôler, ces serviteurs de nos menus plaisirs, auxquels nous n’accordons jamais l’ombre d’une pensée. Le fait de payer nous dédouanerait de tout remerciement ? Nous jouissons de ces biens sans jamais nous soucier de ceux qui les ont imaginés et fabriqués. Nous devrions tomber à genoux en invoquant le nom de chacun, de chacune, ingénieurs et ingénieures, cheffes d’équipe et contremaîtres, ouvriers et ouvrières, tous anonymes. Aucun ne signe rien. Sans compter ceux et celles qui nous rendent chaque jour des services inestimables, ces postiers, vendeuses dans les supérettes, flics et fliquettes qui fluidifient la circulation, éboueurs et coursiers, instituteurs et professeures qui éduquent nos enfants, nourrices, puéricultrices, personnels soignants et radiologues dont nous ne percevons que la blouse blanche, sans oublier ceux que nous ne croiserons jamais, chargés de la sécurité des navires qui rentrent dans les ports, sauveteurs en mer déchaînée, douaniers, conducteurs de camions, de taxis ou de TGV, et que sais-je encore, cette foule anonyme qui nous facilite l’existence et dont nous ignorons l’identité. Chacune de ces personnes, si on y réfléchit, rend à la collectivité des services inestimables et accepte consciemment le plus complet anonymat, que les prestations soient gratuites ou payantes. En avons-nous conscience ? Seul l’auteur revendiquerait la reconnaissance de son patronyme ? De quel droit ? Au nom de quel privilège ? Qu’en dis-tu, toi, l’artiste ?

L’important sera notre personnage, son message. Notre tâche commune, le formuler.

Georges

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Patrice Obert