Qui portera le ciel ? Chapitre 4

Qui portera le ciel ? Chapitre 4

Première partie : ROGER

Chapitre 4

Peu de temps après un message s’afficha dans ma boîte mail. Cette fois, il avait recouru à la messagerie. J’ouvris le fichier joint.

Gloria,

Je viens compléter la lettre que tu as dû recevoir. Du moins, je l’espère. Tu ne m’as pas répondu, ni même accusé réception.

Je suis parti la mort dans l’âme. Maman, ma chère maman, va mal. Nous sommes tous un jour confrontés à l’évidence de la mort de nos parents. L’inéluctable n’efface pas la souffrance. Une part de nous refuse de s’éteindre.

Avant de rejoindre la Chine, j’ai aidé un ami à ranger le stock des livres qu’il avait rassemblés pour une vente amicale organisée par une association de parents d’élèves afin de financer un camp de vacances des collégiens de troisième en Lozère. Des dizaines de livres, de tous les formats, des vieux, quasiment jaunis, d’autres à peine usagés, que nous avions à remettre en ordre pour l’année prochaine. Tu n’imagines pas la scène. Je les empoignais et les enfournais par brassées dans les cartons. J’avais une telle envie de lire les titres sur la tranche, je tombais en extase. J’ouvrais un bouquin et commençais à lire. Je me reprenais, je ne pouvais pas avancer ainsi, en m’arrêtant au moindre ouvrage. Des romans, des manuels de géographie et d’histoire, des polars, des bandes dessinées, des revues, des essais sur le bien et le mal, le sens de l’existence. Je n’en croyais pas mes yeux. Que de grands noms ! Des vrais auteurs, pas du menu fretin, je t’assure, des penseurs. J’étais stupéfait. Tous ces écrivains vautrés les uns contre les autres ! Je découvrais les prix inscrits au stylo, un euro, deux euros, tu te rends compte, des livres qui chacun avait justifié le travail d’une vie, des ouvrages majeurs pour éclairer notre conscience collective, bradés. Nous les entassions les uns sur les autres, avec un vague souci de séparer les thèmes. Tâche difficile, il y en avait trop. Cette marée débordait des tables, dégoulinait sur le sol, encombrait les allées, empêchait de marcher. Il a fallu absolument ranger ce bazar dans l’après-midi. J’aurais voulu emporter chez moi cette littérature abandonnée, m’approprier ce savoir, cette connaissance, ces souffrances qui avaient engendré ces dizaines, ces centaines, ces milliers de pages. Quel désespoir !

J’enfouissais les bouquins, pas tout à fait en vrac, mais tassés, couverture contre couverture. J’en glissais dans les interstices. J’ai fermé les cartons en hâte, en les emberlificotant de gros scotch épais, puis je les ai empilés. Nous y avons passé l’après-midi, j’étais épuisé. Le soir, des jeunes se réunissaient. Les responsables avaient exigé une salle propre. J’étais découragé. Mon ami m’a fait remarquer que ces livres bénéficiaient d’une seconde chance. Sans doute avaient-ils été lus, relus peut-être, par plusieurs personnes dans une famille, prêtés, égarés, rendus. Ils avaient voyagé entre Paris et la province au gré de déménagements ou de séjours en vacances. Un bon parcours de livre, en somme. J’ai été rassuré. Les livres vivaient. Peut-être allaient-ils hiverner un an ou plus dans la cave associative. Demain ils reviendraient et poursuivraient leur œuvre éducative tandis qu’un jour, moi, je mourrai. Moi qui ai la folle prétention d’ajouter à tous ces chefs-d’œuvre oubliés, galvaudés, éparpillés, l’histoire d’Egor, ce livre que je dois écrire, que je vais écrire et pour lequel, Gloria, tu vas m’accompagner, parce que c’est notre destin.

Georges

Notre destin ? Il en parlait bien légèrement… Je n’aime pas cette idée de destin. Il serait écrit que nous devrions exécuter telle tâche, réaliser tel travail, tenir tel rôle, croiser telle personne ! La vie est un fleuve ouvert à toutes les rencontres. Elle chemine et creuse son lit, s’adapte à un terrain perméable, s’enrichit de la traversée d’un terreau. Qu’est-ce qui le poussait à croire que son destin était d’écrire ce livre ? Il m’en parlait, c’était vrai, depuis notre rencontre. Quant à penser que j’avais un rôle à jouer dans cette histoire…

Que sais-je de Georges Fauconnier ? Il s’est présenté à moi lors d’un de ces multiples salons auxquels je participe dans l’espoir de vendre quelques pièces pour survivre. Il s’est montré intéressé par mes travaux, a passé beaucoup de temps dans l’espace d’exposition, m’a demandé si je sculptais d’autres types de sujets. Je lui ai répondu que je me consacrais aux êtres vivants, femmes, animaux et hommes. Cette énumération, que je reconnais un peu provocatrice, l’a amusé. Il s’est arrêté devant le buste de l’Africaine. La façon dont il l’a contemplée m’a surprise. Ce n’était pas l’attitude d’un amateur d’art. Il semblait suspendu au regard de cette femme, ce trou aveugle que mes doigts avaient foré avec rudesse pour forger dans l’argile une étincelle de vie. Il ne parvenait pas à détacher ses yeux de ce visage aux hautes pommettes ; l’arc des sourcils, le front bombé traversé de fines rides, la chevelure hâtivement enroulée dans un fichu, les lèvres épaisses, ourlées, et le menton fier. Il est resté longtemps devant elle. Cherchait-il à lire ses pensées ? Il a repris sa visite, l’air préoccupé. Avant de quitter le stand, il s’est approché de moi et m’a demandé tout à trac « Vous étiez amoureuse de cette femme, n’est-ce pas ? ». J’ai dû bafouiller une réponse gênée. Il est parti et je suis restée troublée.

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Patrice Obert