Qui portera le ciel Chapitre 2

Qui portera le ciel Chapitre 2

Première partie : ROGER

Chapitre 2

Quand j’ai reçu cette lettre, j’ai regardé l’enveloppe. De drôles de caractères recouvraient le timbre. Je me suis demandé qui pouvait m’écrire de ce pays si lointain. De mes doigts englués de terre, j’ai posé le courrier sur le fatras de papiers entassés sur mon buffet. J’ai repris mon travail en dessinant du pouce les arcades sourcilières de Rimbaud. Je ne parvenais plus à me concentrer. L’enveloppe voyageait dans ma tête et emportait mon imagination. Signes cabalistiques annonciateurs d’un univers inconnu, mots-images en forme de toits aux extrémités recourbées, musique dissonante inscrite en bandeau sur une portée invisible. Je l’ai délicatement reprise et l’ai observée, songeuse. Peut-être était-ce une erreur ? Qui m’aurait écrit de si loin jusqu’à venir s’accouder à mon atelier devant ma baie transpercée de ciel pour nouer ses entrelacs à mon univers de pierre ? J’ai épousseté mes doigts sur mon tablier, ai relevé ma mèche tombante, ai ouvert. J’ai lu. Je suis restée silencieuse, entourée de mes amis d’argile, adossée à mon étagère bancale.

Le message de ce courrier cheminait dans mon esprit. Il était donc parti en Chine avec Égor. Depuis le temps qu’il m’en parlait. Irait-il au bout de son voyage ? J’en ai tellement connus qui rêvent leur vie. Qu’espérait-il de moi ? Il passait à l’atelier en fin de journée, toujours pressé, le costume impeccable. Il s’asseyait sur le tabouret en calant ses chaussures sur la barre intermédiaire. Il se tenait devant moi, les coudes sur les genoux, le menton sur les poings, me fixait et m’intimait sans un mot de l’oublier, cet homme charnel dans mon univers de plâtre et de bronze. À peine respirait-il. Son souffle emplissait l’espace au point que souvent je m’arrêtais, je le toisais, la mèche dans les yeux, les mains gantées de boue. Nous nous sourions. « Tu veux du thé ? ». Il tournait la tête, dévisageait mes fantômes, croisait le regard de ces êtres qui me sont si chers. Je sentais qu’il s’interrogeait sur ma façon de vivre, farouche et solitaire. Je devinais dans ses yeux plissés une complicité affectueuse.

Parfois, nous déjeunions dans le restaurant chinois près de chez moi. Il me questionnait sur ma vie. La masse de glaise de mon atelier l’intriguait. Quelle nécessité me conduisait chaque matin à revêtir mon tablier pour l’affronter les mains nues ? Fallait-il que je sois attirée pour en perdre le sommeil et le repère des repas, pour sortir de ce combat journalier épuisée, exsangue et, en même temps, rassasiée et comblée ! Il prétendait que je me consacrais à l’essentiel. Les futilités de son métier n’étaient qu’un passe-temps illusoire, auquel il avait sacrifié trop d’heures de sa vie.

Qu’attendait-il de moi ? N’était-ce pas étrange de me convoquer de si loin pour une tâche imprécise, sans objet clair, sans calendrier. Me tenir à sa disposition, moi qui ai pour seul maître ma liberté !

Je ne lui répondrai pas.

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Patrice Obert