¨Qui portera le ciel ? Résumé de la troisième partie et intégralité du texte de cette partie.

¨Qui portera le ciel ? Résumé de la troisième partie et intégralité du texte de cette partie.

Troisième partie : Meï.

Nous voici arrivés à la fin de la troisième partie.

Où en sommes-nous ? Nous étions restés sur l’accusation portée contre Egor : il aurait violé sa fille, sa préférée, Aïcha.

Nous n’en savons pas plus à ce stade.  Cette troisième partie est celle des interrogations : sur les salariés de l’usine, qui s’avèrent être des enfants de 12 à 14 ans, sur le destin de la jeune Meï, dont le père a rencontré Georges Fauconnier afin de savoir ce qui lui est arrivé, sur les doutes de Georges Fauconnier, confronté à de nouvelles visions d’Egor, à ses pieds, en lambeaux, amputé.

 Tandis que Georges et Gloria poursuivent leurs échanges, s’interrogeant sur la part de la fiction dans la vie.

La partie suivante sera sans doute celle des révélations

MEÏ

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Gloria, j’ai rencontré hier une délégation d’ouvriers et d’ouvrières de l’usine de Shang Zhou. Ils se sont plaints de la rudesse de leur vie. Sans agressivité. Ils commencent à cinq heures du matin, travaillent dur, six jours par semaine. D’autres équipes les remplacent la nuit. La direction leur demande parfois de rester jusqu’à minuit.  Li traduisait d’une voix neutre. Ils m’ont expliqué que leurs conditions de travail n’étaient pas convenables, que beaucoup d’entre eux, exténués, sans vacances, sans hygiène, sans mesures de prévention, sans médecine du travail, mouraient jeunes. En réalité, ces conditions sont effrayantes. Ils m’ont détaillé leur activité. Elle repose sur l’agilité de leurs doigts pour saisir les hexagones de cuir qui leur sont livrés, les assembler et les tresser avec un fil en soie très résistant et coupant qu’ils passent et repassent en utilisant des aiguilles acérées. En découvrant le nombre de blessures dont ils sont victimes, je me suis étonné qu’ils ne portent pas de gants. J’ai vu leurs membres mutilés, doigts sectionnés, phalanges tranchées, paumes balafrées. Manque de temps. Il aurait fallu les enfiler et aussitôt les ôter car l’opération suivante consiste à glisser la main dans la balle, à la retourner, à en enduire la circonférence d’une colle liquide afin de consolider l’armature de cuir, puis à repousser de nouveau l’enveloppe et à y introduire la chambre à air, en s’assurant du bon positionnement de la valve. Ils ont besoin de l’adresse de leurs doigts et ils ne peuvent pas réaliser ces différentes opérations avec des gants. Il a donc été décidé par la direction, afin de tenir la productivité, de ne pas utiliser ces protections. Elle a mis en contrepartie du savon à leur disposition dans les toilettes. Mais la colle sèche sur leurs mains. J’ai vu des crevasses mal cicatrisées.

Ce qui m’a le plus surpris, c’est la froide résolution de leur propos. Pas de mot d’humeur, pas de colère, une détermination que j’ai sentie implacable. Li traduisait de sa voix passive et neutre, sans mettre la moindre intonation. Elle aurait presque atténué la force de leurs revendications dans son souci, délibéré ou inconscient, d’objectivité radicale.

J’écoutais. J’écoutais en posant des questions, en demandant davantage d’informations. D’où venaient leurs familles ? Qui travaillait à l’usine parmi leurs proches ? Qui bénéficiait du chômage ? Quels revenus par foyer ? J’observais leurs visages vieillis prématurément, leurs mains blessées, je sentais dans la pièce l’odeur qui imprégnait leurs habits.

Certes, nous les exploitons, du moins ont-ils du travail ! Combien, venant des campagnes, n’ont rien ? Pas même un fils ou une fille à la maison pour s’occuper des parents ou des grands-parents arc-boutés sur leurs rides et leurs bouches édentées ! Oui, ils ont raison de se plaindre. Pouvons-nous pour autant, à STAN, leur offrir une honorable sortie de crise ? S’ils croient que je suis en mesure de décider, d’un coup de stylo, une hausse de leur salaire ! La guerre des marges ouvre une gueule féroce. Si les usines chinoises ont détrôné le pourtour de la Méditerranée, d’autres pays d’Asie, et maintenant d’Afrique, nous contraignent à tenir nos prix pour contenir la concurrence. Ils protestent à juste titre. Ils sont dans leur rôle, moi dans le mien. Les nations d’Europe ont traversé la Révolution industrielle dans des conditions tout aussi délicates. Le processus, long et dramatique, s’est accompagné de luttes sanglantes. Je conviens que la nocivité des produits que les ouvriers et ouvrières de l’usine de Shang Zhou emploient s’avère bien supérieure à celle d’autrefois. La transition sera plus rapide. Eux et nous vivons un basculement. Nous savons que nous devrons à terme améliorer leur pouvoir d’achat, cela ne fait aucun doute et nous nous y préparons. Mais leur revendication semble ignorer les contraintes qui pèsent sur nous, sur l’équilibre de nos comptes, sur le montant des dividendes que nos actionnaires exigent, sur le cours en bourse de l’action STAN. J’ai évoqué ces données et Li traduisait, toujours aussi impassible. J’aurais aimé qu’elle fût plus persuasive, qu’elle se donnât un peu de peine pour exprimer la force de mes positions. Aurions-nous cédé et décidé d’augmenter brutalement les salaires, nous n’aurions pas pu mettre en œuvre cet engagement. Cette hausse aurait signifié une baisse immédiate de la confiance de nos financeurs, sociétés d’assurances et fonds de pension prêts à recycler leurs capitaux vers d’autres multinationales plus performantes.

Je voyais bien qu’ils se refusaient à comprendre, qu’ils restaient sourds à mes arguments. Je n’ai pas fermé la porte lors de ce premier entretien. Je leur ai dit que j’avais  noté leurs exigences, j’allais réfléchir et essayer de convaincre mes interlocuteurs du siège. J’ai pris acte de leurs souffrances. La situation n’était pas simple pour nous non plus. Je me suis engagé à les revoir. Ils m’ont fait savoir par Li qu’ils attendaient ma position mais qu’ils iraient jusqu’au bout.

–           Jusqu’au bout de quoi ? ai-je demandé.

Ils n’ont pas répondu. Nous nous sommes quittés sur ce constat de désaccord. Ma mission ne me permet pas de leur accorder ce qu’ils réclament. Il faut que je trouve des substituts, quelques mesures symboliques et peu coûteuses qui témoigneront qu’ils ont été entendus et qui nous disculperaient vis-à-vis du régulateur américain si jamais venait à ses services l’idée de s’intéresser à notre éthique d’entreprise. Encore faudra-t-il que je sache être convaincant dans mon rapport, car ma feuille de route ne me laisse qu’une fine marge, je dois régler le problème et calmer les vagues, un point c’est tout.

Une dernière chose, Gloria, tous ces ouvriers et ouvrières sont des enfants de 12 à 14 ans.

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Georges,

Tu m’as envoyé une série de messages portant sur la suite de ta mission et ta vision. J’en retiens ce haut le cœur et cette envie de vomir.  Curieusement, cette réaction ne t’est pas venue en prenant connaissance des conditions de travail des enfants de l’usine de Shang Zhou, mais en entendant l’accusation que l’épouse d’Egor aurait portée contre lui. Que veux-tu que je te dise ? Cette disproportion dans tes émotions me choque. D’un côté, des êtres bien réels qui souffrent, de l’autre, un fantôme qui frappe la terre de colère parce qu’on l’aurait mensongèrement accusé. S’il est innocent, il se moque de contre-vérités éhontées ! Et toi, où te situes-tu ?

Qu’est ce qui est le plus important, la réalité ou la fiction ?

Je m’aperçois en me relisant que je m’enlise dans les contradictions. Je vis dans l’irréel. Je passe des journées entières entre les statues qui peuplent mon atelier. Est-ce bien raisonnable ? Suis-je seule dans mon cas ? J’ai plutôt le sentiment que la plupart de mes concitoyens vivent dans des bulles déconnectées. Bien sûr, le docteur qui reçoit un malade se doit d’être opérationnel, de même que le plombier confronté à un joint défaillant ou le conducteur de bus coincé dans un bouchon. Mais tant de métiers traitent de préoccupations immatérielles, tant de personnes s’activent sur des sujets abstraits, tant d’énergies dépensées pour des élucubrations intellectuelles qui tournent sur elles-mêmes ! Visages de la réalité ? Ou fuites en avant ? Nombre de mes amis passent leur temps à se projeter dans des espérances impossibles, qui pourtant les motivent, les mobilisent, et donnent sens à leurs journées. Notre part maudite, selon Georges Bataille, décidément nous poursuit. Je t’invitais il y a peu à être joueur. Je me suis demandé depuis cette date ce qu’il en était de moi. Est-ce l’effet du granit ? Entre pesanteur et grâce, je crains que je tende vers les profondeurs. Je serais finalement une femme lestée qui passerait son temps dans l’illusion. Beau paradoxe ! J’en finirais par penser que ton appel à t’assister n’avait d’autres vertus que de m’obliger à poser sur moi un regard acéré et sans complaisance. Je déprime suffisamment pour n’en avoir pas besoin. La banque vient de me menacer de fermer mon compte, ma propriétaire me réclame trois mois de loyers impayés. Je mange de trois francs, six sous et j’ai maigri.

Inutile de te préciser que, dans cet état, ma libido frise le plancher. Bien en peine de décrocher le moindre flirt. D’ailleurs, je n’en ai aucune envie. Je suis obsédée par le visage de Marie Curie pour le portrait de laquelle je souhaite concourir. Peu de chance de gagner, je pressens quelques influences cachées. Ce personnage m’attire. Cette femme irradie tant… mauvais jeu de mot mais vrai casse-tête. Comment rendre cette passion dans la pierre ? J’aime ce type de défi, même si j’en perds le sommeil et l’appétit.

Reviens vite de Chine, gentil collectionneur, et achète un bibelot à ta sculptrice préférée. J’espère d’ailleurs ne pas être la préférée mais bien la seule. Je ne supporterais pas que tu puisses partager avec d’autres que moi cette angoisse si fascinante de la création. Finalement, peut-être avais-tu raison d’être davantage touché par les pleurs d’Egor que par les corps épuisés des enfants de Shang Zhou.

Quelle horreur !

Gloria.

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Gloria,

Je reviens sur la discussion que nous avons eue au téléphone après nos derniers échanges de messages. Je t’avais sentie en si mauvais état que j’ai été heureux de bavarder de vive voix. La prochaine fois, nous recourrons à Skype : la vidéo me permettra de juger de visu des kilos que tu auras repris. Je suis désolé de t’ennuyer avec mes affaires quand les tiennes te posent tant de soucis. Sache que je t’en remercie très sincèrement. Plus que jamais, j’apprécie l’aide que tu m’apportes. Quoique tu en penses, tes courriels m’intéressent, tes réactions m’aiguillonnent, ta façon détournée de réagir et tes indignations m’obligent à approfondir ma démarche. Tu m’enrichis, sois en certaine. Les circonstances de l’élaboration de cette histoire me perturbent et tes conseils me réconfortent. Pouvoir m’ouvrir à toi librement de mes interrogations m’apaise. Quelle chance précieuse ! Le contexte de ma mission ne facilite pas ma concentration. J’ai parfois du mal à garder le cap de mes réflexions. Je tiens à m’abstraire des difficultés que je rencontre dans la médiation que j’ai à mener avec les ouvriers de l’usine de Shang Zhou. Je ne vais tout de même pas me laisser envahir par ces tractations sordides !

Je dois t’avouer que j’ai été un peu surpris que tu t’intéresses tant à ces négociations. Déjà qu’elles me prennent du temps et de l’énergie, qu’elles me parasitent l’esprit, s’il te plaît, n’en rajoute pas en me donnant mauvaise conscience. J’ai senti dans tes remarques des reproches sur mon attitude vis-à-vis des ouvriers et ouvrières de l’usine. J’ai bien compris, sans que tu l’exprimes clairement, que la présence d’enfants éveillait ton attention bienveillante. De grâce, Gloria, oui, j’exerce un métier particulier, de surcroît bien rémunéré. Tu as le droit de ne pas apprécier sa justification. Je m’astreints à l’exercer dans le respect de nos valeurs d’entreprise, en conciliant des contraintes que tu ne peux pas comprendre, je suis désolé de te le rappeler aussi crûment. Je te supplie de me laisser mener mes affaires professionnelles à ma guise et de ne pas me réduire à cette fonction alimentaire. Ne le prends pas mal, mais j’existe en dehors de mon travail, ai-je besoin de te le répéter ? Je te conjure de m’aider à me concentrer sur ce qui doit nous réunir malgré la distance, percer le mystère de ce personnage. Cette histoire me hante parce que je crains de découvrir le secret d’Egor. Lui seul compte. Les conditions extérieures menacent, j’ai besoin de ton regard. Tu es extérieure à ma vie. Tu ne me connais ni trop, ni trop peu, dans une distance idéale pour me comprendre sans me juger. J’admire ta sensibilité de sculpteur. Je sais qu’il t’arrive de tâtonner longuement dans la glaise avant qu’émerge la forme que tu portais dans tes mains. Nous partageons cette inquiétude et ce désir puissant de la création. L’affection si particulière et retenue qui nous lie tient à ce partage de l’indicible.

Je suis sorti de ma dernière rencontre avec Egor très déstabilisé. Il ne s’agit pourtant que de l’ébauche d’un personnage issu de mon cerveau. Pas un être réel ! J’en viens à déraisonner. Je me demande s’il est bien sérieux que je continue dans cette voie. M’autoriser un break ? Envisager quelques jours de vacances serait inopérant et illusoire. Il me poursuit. Quand bien même je quitterais Shang Zhou et partirais une semaine, je continuerai à être poursuivi dans mes nuits – et mes journées – par l’écho de nos conversations. Peu importe à ce stade qu’elles soient réelles ou imaginées, puisqu’elles me hantent jusqu’à traquer mes rêves et obséder mes heures. Je ressens des sentiments contradictoires. Je suis contrarié d’être si déstabilisé par de puérils états d’âme. Quelle stupide sensibilité ! Je n’y comprends rien, m’affole, m’angoisse. Cette prise de conscience renforce mon malaise. La pire des frustrations tient le plus souvent à un mécontentement contre soi. J’en suis là et j’ai du mal à m’extraire de cette auto-flagellation.

Tentons de mettre un peu de rigueur dans ce fatras qui m’envahit. L’analyse sereine de mon trouble m’oriente vers un triple sentiment. D’une part, une sensation de dégoût vis-à-vis de cet homme compte-tenu des soupçons qui pèsent sur lui. D’autre part, une réelle déception par rapport à ce que j’espérais de lui, au regard des ambitions que je misais sur ce personnage. Cette désillusion entretient une remise en cause de l’objet même de ma démarche. Enfin, et je me dois par honnêteté de le reconnaître devant toi, une suspicion à mon égard.  Egor nie farouchement les accusations à l’encontre de sa fille Aïcha. Je n’ai aucun motif de ne pas entendre sa voix. Malgré la présomption d’innocence dont il bénéficie par la loi, je sens ma raison vaciller. Je ne parviens pas à échapper à la rumeur qui me pousse à le juger. Cette inclination me navre et m’attriste. Je m’en suis ouvert à toi lors de notre conversation.

Suis-je trop contaminé par l’air ambiant, le préjugé collectif qui prévaut et qui condamne sans appel toute violence exercée sur des enfants ? Comment accepter la moindre voie de fait ? Comment justifier qu’un adulte porte la main sur un être si faible, si démuni ? N’est-ce pas le comble de l’horreur ? La porte ouverte aux pires outrages ? Je n’ose imaginer ce qu’un jeune être accepte de subir, parfois de bonne foi, de la part d’un adulte en qui il a confiance et qui lui demande, insiste, puis le convainc de se laisser traiter de la sorte, de se prêter à des jeux soi-disant anodins, normaux. Je n’ose imaginer la perversité des propos, les ruses du langage, la manipulation sournoise, le détournement de l’autorité. Si le jeune hésite, résiste, place aux injures, aux menaces. Puis les coups, les ceintures dégainées, le cuir qui cingle les peaux apeurées, les poings qui cognent les nez, quand ce ne sont pas des morceaux de bois, bâtes de base-ball ou autre tige de fer, tison ou matraque qui s’abattent sur les frêles épaules. La révolte est cassée, l’innocence piétinée. Le prédateur obtient l’acceptation effrayée, la capitulation et l’abandon à l’appétit vorace et dévastateur. La simple évocation de ces brutalités me transit. Je me sens faiblir. Imaginer qu’Egor ait pu se prêter à des jeux aussi pervers me révulse, me met hors de moi-même. Tu m’avais fait part de ton incompréhension à l’évocation de leur baignade. Je n’avais pas voulu comprendre tes soupçons. Nous n’avions pas été au-delà. Bien sûr, chacun de nous avait en tête une promiscuité sans doute exagérée et des dérapages possibles. Peut-on suspecter toute attitude ? Interdire tout contact entre un père et ses filles, une mère et ses fils, un frère et sa sœur ? Quand la caresse devient-elle vicieuse ? Le regard pervers ? Quand le geste quotidien se pare-t-il d’évocations ambiguës ? Quand le baiser apparemment innocent masque la trahison ?

Nous voilà ramenés au crime originel, à l’interdit majeur. Dans ce siècle où la morale part à vau-l’eau, dans cette époque où les repères élémentaires sont perdus, peut-être l’inceste se drape-t-il de couleurs virginales pour rappeler l’essentiel, la délimitation entre ce qui est permis et ce qui est défendu, la séparation fondamentale, majeure, fondatrice entre le bien et le mal ? Nous en serions donc là, à devoir réapprendre la règle de base de toute civilisation : tu ne violeras pas ta fille ! Nous entendons en écho l’élémentaire « tu ne tueras pas » en ces jours où l’on dégaine son couteau ou son révolver pour un rien, un regard, une insulte et où, froidement, sans état d’âme, on frappe à mort. Notre société en est-elle réduite à ce point de prendre prétexte de la défense des enfants pour se persuader qu’il est encore temps d’éviter le pire et se rappeler ce commandement, dont nous avons oublié qu’il nous vient de textes sacrés. Nous interdire de tuer. Tuer l’autre, tuer l’enfant dans la violation de son corps, de sa fragilité, tuer l’innocent, au hasard. N’est-il pas trop tard, à l’heure des enfants-soldats élevés dans l’art de la guerre, qui n’ont d’autres alphabets que celui de la gâchette et comme seule grille de lecture du monde le rapport de force et la loi du plus fort ? Qu’en est-il du visage d’autrui quand rien n’arrête le coup meurtrier et qu’on frappe, l’homme à terre, le prisonnier à Guantanamo, le juif Ilian dans la cave, l’enfant à Outreau, le passant à Damas, Rouen ou Munich, le manifestant ou le flic ? Jadis, dans le catéchisme de nos grands-mères, on nommait ces fautes « péchés mortels ». Le mot « péché » n’a plus guère cours, aujourd’hui que nous nous revendiquons autonomes et suffisants, convoqués au seul tribunal de la justice humaine. N’aurions-nous pas compris que derrière ces commandements au nom rébarbatif se tenaient des avertissements nous mettant en garde contre la démesure de nos actes et nous rappelant que nous risquions de déclencher à travers de telles transgressions un cycle de malheurs sur lequel nous n’aurions plus de prises ?

Ô, Egor, qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? T’es-tu laissé emporter vers ta préférée dans un geste d’amour qui aurait nié l’amour ?

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Je suis accablé. Je voulais écrire une histoire qui mettrait en valeur un être remarquable, une référence, un personnage qui me hante depuis tant d’années et dont j’allais enfin pouvoir assurer sans prétention la reconnaissance universelle. Les héros littéraires qui enjambent les siècles ne portent-ils en réalité qu’une image déformée de nos faiblesses ? Quelle est la part d’exceptionnel dans celui qui défie le ciel, contracte avec le Diable, ose le voyage en Enfer ? Pour une pépite qui les hausse au-dessus du commun des mortels et les transcende, dans quelle gangue de banalité sont-ils ligotés ? N’assument-ils leur irréductible singularité que dans notre regard extasié ? Triste et désarmante réalité ?

Si Egor, en posant le regard sur la silhouette à peine adolescente d’Aïcha La vivante, a été traversé par un trouble nouveau ; si, malgré lui, à ses dépens, il a été submergé par un étrange désir pour cette fraîcheur innocente ; si, balayant son humanité, il a oublié le visage de sa fille, sa préférée, pour ne plus voir en elle qu’une femme ; s’il s’est laissé abuser par la séduction du corps enfant de cette nymphette insolente de beauté ; s’il a accepté consciemment de franchir l’interdit, n’a-t-il pas réédité, une nouvelle fois, la marque des dents de l’humain dans la pomme, le saut de la créature dans l’abîme de la liberté ? Dans ces conditions, pourquoi me refuser à le magnifier ? Ne soulève-t-il pas cet effroi et cette stupeur que j’appelais de mes vœux ? Pourtant un scrupule indéfinissable m’empêche de passer outre mon dégoût. Loin de porter sur la démesure de cet homme un regard admiratif, je me sens souillé de façon indélébile. Je ne peux me résoudre à hisser ce personnage au rang de mythe, dussé-je renoncer à mon ambition.

Etais-je moi-même dénué d’arrière-pensée dans ce projet ? Ma vérité m’échappe. Mes rêves d’oubli, ma vocation au détachement ? L’œuvre, rien que l’œuvre, sublime, traversant les siècles ? Mes convictions vacillent. Dans l’abandon de cette aventure, je n’ose apprécier la part d’exaltation personnelle qui sombre.

Egor, à mes pieds, en lambeaux, supplie. Egor rampe, traîne les moignons de ses jambes sur le sol poussiéreux et s’accroche à la Terre de ses doigts de cendre en défendant son innocence. Pourquoi ne le croirais-je pas ? Pourquoi ai-je tant de mal à accepter sa vérité ? Pourquoi est-ce si tentant de l’accuser et de le condamner ? Je m’en défends ardemment mais je ressens l’envie d’en finir en l’accablant. Je veux l’écouter, j’entends les cris d’Aïcha La vivante. Je voudrais prendre sa peine sur moi, les hurlements d’Aïcha déchirent mon tympan. Il nie avoir levé la main sur la fillette, avoir embrassé ses lèvres, l’avoir pénétrée. Il sanglote. Ses pleurs, au lieu de crier justice, m’effraient. Je suis confronté à l’angoissante lumière qui s’échappe de l’âme d’Egor. Au tréfonds de son être, je discerne le reflet mystérieux de l’obscurité qui émane du cœur de tout humain. Cette vision m’épouvante, moi qui n’aspire, comme tu le sais, qu’à être en paix, vivre tranquillement parmi mes semblables et jouir d’une vie banale avec ma compagne, mes enfants, mes amis et mes collègues. Que m’arrive-t-il ? Pourquoi ai-je cherché à me hausser au niveau des mythes ? Pourquoi, devant Egor étendu sur le sol, bavant sa détresse, me suis-je mis à marcher à reculons, écorché par les forces qui jonglent avec la mort dans l’inconscient de cet homme. Il m’effraie. Il me dévoile un infini de Dieu où la vie se joue du bien et du mal, du bonheur et du malheur, dans le scintillement d’une larme sur la joue d’Aïcha La vivante.

Faudra-t-il que moi aussi, j’y laisse ma peau ?

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Cet homme me touche.

Tant de nos contemporains ne sont préoccupés que de leur petit confort et de celui de leurs proches ! Tant de mes amants ne se souciaient que d’eux-mêmes. J’aime sa façon de mettre en jeu sa vie, l’absolu qui le guide. Cette passion, insoumise, qui remonte le cours des fleuves et cherche à retrouver coûte que coûte la source, coule aussi dans mes veines. Sculpteur, je suis. Par mes doigts puissants et fermes, par mes phalanges longues et précises, par mon corps qui s’appuie contre l’argile, la presse, la pousse, la serre et la combat. Par mes yeux qui déshabillent l’âme et forent la façade de respectabilité derrière laquelle chacun se protège. Je le suis quand le métal fondu descend au-dedans de mes veines pour se répandre dans le moulage. Par cette quête incessante qui ne se satisfait jamais de l’approximatif et exige d’aller plus loin. Comprendre le port de tête, l’inclinaison du menton, la façon dont la joue se retient ou se lâche, la profondeur des rides et leurs sillons, l’enracinement des cheveux et la liberté donnée aux mèches de tomber sur le front, la manière dont les yeux se cachent dans la cavité oculaire ou surgissent, se rétractent derrière les sourcils ou s’ouvrent dans la danse combinée des paupières et des cils.  Pourquoi la tête se tasse dans les épaules, le dos s’accroche à la nuque et pèse sur la silhouette ? Pourquoi la taille s’efface pour laisser place à l’abandon de l’abdomen sur lequel les mains potelées se croisent et se décroisent ? Tout se tient chez l’humain. La carapace expose la devanture officielle, dissimule la charpente intérieure. Combien de fois suis-je tombée en larme devant un buste à moitié dégrossi, incapable de saisir le mystère de l’homme embusqué dans ses traits. De l’Africaine, je n’ai jamais su dessiner le visage. Je l’avais croisée lors d’une soirée, chez des amis. Ce fut ce qu’on appelle le coup de foudre, l’évidence que nous étions programmées l’une pour l’autre, alors que jamais l’idée de rencontrer une femme ne m’avait effleurée. Trois semaines de fusion, d’effusion, de découvertes, d’enthousiasme, d’évasion. Une remise en cause majeure. Sans lever un crayon, ni prendre une poignée de terre entre les mains ou monter à l’atelier. Mon angoisse existentielle, ma recherche de toujours avaient enfin accosté au bon port. J’avais atteint mon aboutissement. Quand elle est partie, brutalement, la mort a planté son drapeau dans mon cœur. J’aurais pu crever comme une bête. Je suis restée trois jours dans un état second, prostrée. Puis, je me suis traînée devant le petit autel que je tiens de maman. J’ai vidé mon corps de ses larmes pour qu’elles rejoignent la source éternelle d’où tout vient et où tout remonte. Les mains trempées de pleurs, je me suis alors redressée et j’ai gagné l’atelier. Là, sans réfléchir, instinctivement, j’ai façonné son visage aimé, ce visage que Georges a immédiatement reconnu, lui qui est devenu ce jour-là, pour toujours et à jamais, mon unique frère.

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Gloria, je me suis réveillé ce matin apaisé après une bonne et longue nuit. La fatigue du retour de Chine s’est dissipée. Ma première démarche m’a conduit à l’hôpital. Maman ne tiendra plus très longtemps. Elle craint la douleur. Comment ne pas partager cette angoisse ? Nous vivons trop vieux, Gloria. Mes enfants élevés et indépendants, mon roman écrit, j’aurai rempli mon contrat. Plus rien ne me retiendra sur Terre. Moins nous croyons en l’éternité, plus nous maudissons la vie et plus nous nous accrochons à l’existence, tels des bigorneaux agrippés à leur rocher. Quelle incohérence ! Quelle malédiction ! Encombrant au passage une humanité transformée peu à peu en un gigantesque mouroir et condamnant notre jeunesse à s’occuper des vieillards séniles et venimeux que nous serons devenus, l’œil inquiet devant l’héritage toujours reculé. Pauvre maman. Quelle peine ! J’ai tenu ses mains fanées. J’ai accolé ma joue à la sienne. L’émotion m’a gagné. Maman est immortelle. Comment concevoir son absence ?  Comment subsister sans cette part de moi-même ? J’ai discuté avec les infirmières. J’ai donné mon accord pour qu’elle soit transférée à la maison. Elle y mourra en paix.

J’ai relu ma lettre précédente et j’ai ressenti honte et regret. A en trembler. Je ne voudrais pas que tu en restes émue. Je te conjure de relativiser ce que j’ai écrit sous je ne sais quelle impulsion. Il me vient à l’idée d’endosser des habits de commissaire et de reprendre le cours de cette histoire de la manière dont on mène une enquête. Des points obscurs subsistent. Où est passé le corps d’Aïcha La vivante ? Qui a informé le Rayon d’émeraude ? Comment les jambes d’Egor ont-elles été sectionnées ? Pourquoi l’épouse d’Egor a-t-elle pris une décision si rapide et si radicale ? Pourquoi ses filles ont-elles disparu et ne donnent-elles plus de signe à leur père ? Enfin, puisque la justice exige de trancher, Egor est-il coupable, et de quoi ?

Ces questions te semblent-elles correctement identifiées et clairement énoncées ?

J’avoue ma perplexité sur la conduite à tenir. Je souhaiterais que nous en parlions tranquillement. Trop d’ombres m’empêchent en ce moment de poursuivre. J’ai une nouvelle fois besoin de tes conseils. Je dois par ailleurs rédiger mon rapport de mission. Mes propositions sont prêtes et je les assume. Ne jamais céder. Il en va de nos marges bénéficiaires pour le monde, de notre stratégie internationale.

Je t’appelle pour que nous prenions un pot. Au Beau-bar à 11 heures ce lundi ? Tu connais cet endroit charmant.

 Je t’embrasse.

Georges

NB- Le rendez-vous au Beau-Bar n’est pas un lapin, je compte bien sur toi. 

27

Il est assis à une table en terrasse. Il lit. Sur une chaise, à côté de lui, son chapeau, dont il prend toujours soin, ainsi que ses gants. Il fait frais et ensoleillé. L’atmosphère est baignée d’un ciel bleu, de ces journées qui donnent envie de se promener. Il s’était levé tôt, avait préparé le petit déjeuner pour son épouse, sachant qu’elle resterait au lit encore un moment. Elle somnolait. Il s’était approché d’elle, avait déposé un baiser dans son cou. Elle avait déplié ses yeux, lui avait souri. Il faisait bon sous la couette, elle n’était guère pressée. Il s’était installé à sa table de travail et avait ouvert la chemise marquée « Egor » d’un épais trait de feutre noir. Un crayon à mine à la main, il s’était mis à lire les feuilles dactylographiées. Il voulait avoir les idées claires avant de rencontrer Gloria car il se méfiait de ses questions. Vers 10 heures, tandis que son épouse déjeunait dans la cuisine – il avait senti la bonne odeur du pain grillé -, il avait passé la tête et dit « J’y vais ». Elle lui avait lancé « Tu embrasseras Gloria de ma part ». Il était sorti. Il avait préféré marcher plutôt que prendre le métro. Les boulevards étaient gais, son pas alerte.

Gloria arrive en retard. Elle ne mesure jamais le temps nécessaire dès qu’il lui faut quitter son atelier/logement. Toute destination est proche de chez elle puisqu’elle habite au centre du monde. Elle s’est peignée d’une main rapide, a ajusté d’un trait l’écrin noir de ses yeux. Elle a jeté sur ses épaules un grand manteau sombre, a noué autour de son cou un foulard mauve, a dévalé l’escalier en manquant de glisser sur une des marches usées.

Légère.

  • Tu sais, c’est drôle, lui déclare-t-elle très vite, tu ne vas pas me croire, je viens de rencontrer hier soir un Russe.  Tu ne devineras jamais comment il s’appelle.
  • Non, je ne sais pas, je donne ma langue au chat, lui répond-il.
  • Igor, Georges, Igor, tu te rends compte ! 

Elle éclate de rire, rayonnante dans l’excitation de cette rencontre. Quel charmeur cet Igor, beau, drôle et amoureux de vodka ! Il chante, danse, roule les « r » et parcourt le monde. Georges Fauconnier décale le paquet de feuilles sur la table. Quelle joie de la retrouver volubile et radieuse ! Après deux heures d’échanges incessants, dans les rires, elle s’arrête et s’étonne :

  • Et Egor, on n’en a même pas parlé !
  • Tu es adorable, je te raconterai ; je dois y aller, j’ai un déjeuner.

Ils se lèvent et se serrent dans les bras, très fort comme ils aiment. Il lui fait un petit signe de la main en la quittant. Elle s’envole, papillon de jour. En marchant, il sourit à cette nouvelle idylle. Miserait-il un kopeck sur la durée de cet envoûtement ?

28

Je le vois, seul, au milieu de la chambre, le tronc posé à même le tapis, les mains lasses balayant le sol, la tête baissée sur la poitrine, le menton reclus. Maison vide, silencieuse, désertée. Son corps tremble. Des larmes humectent ses yeux. Comment expliquer aux sœurs qu’il n’a pas un instant songé à effleurer la petite dernière, Aïcha La vivante, qu’il aimait tant ? Bien sûr, il n’aurait pas dû avoir une favorite. D’ailleurs, il se gardait bien de le dire. Certes, qui l’ignorait, dans la famille, et dans le voisinage ? Ah, Aïcha La vivante, la princesse d’Egor ? Certains l’appelaient « La préférée » pour se moquer gentiment de lui. Jamais l’ombre d’une pensée perverse n’a traversé son cerveau. Jamais la trace d’un désir d’homme n’a troublé son regard. Jamais son cœur n’a vibré d’un battement d’amoureux pour sa fille chérie. Jamais son corps n’a ressenti le moindre tressaillement pour la douceur de la peau d’Aïcha La vivante, sa splendeur, sa joie de vivre. Comment convaincre ses sœurs de l’innocence de son amour, maintenant que le fiel est tombé dans leurs yeux ? Le poison de la défiance s’est glissé entre elles et lui. Les mots et les images se sont gravés à jamais, ineffaçables. Il est devenu pour elles celui qui aurait pu les frapper aussi, celui dont elles ont peur et qu’elles fuient. Pour toujours, un monstre !

Cul de jatte ! Il s’est retrouvé un matin amputé de ses filles. Une loque errante sur la Terre. Vivre… Survivre plutôt, puisque le sel de la vie s’en est allé, dénaturant toute joie. Il est désormais banni. Ce matin-là, au lever, le sol s’était dérobé sous ses cuisses, il s’était retrouvé par terre, au bas de son lit. Il avait voulu se redresser, s’asseoir, enfiler ses chaussons. Aucun muscle n’avait obéi, il était resté vautré sur le tapis, incapable de se relever. Regardant ses jambes, il n’avait vu que des moignons.

29

Là-bas, j’ai rencontré un père. Je ne me souviens plus de son nom, ni de son visage.  Les Chinois nous prennent tous, nous les Blancs, pour des cadavres. Je ne distingue pas leurs traits. Mêmes yeux bridés, mêmes faciès jaunes, mêmes nez écrasés, mêmes lèvres. Pourtant, je serais capable de reconnaître cet homme parmi des milliers, qu’ils soient Chinois ou non. Il était venu me rencontrer dans le bureau que le directeur de Shang Zhou avait mis à ma disposition durant le temps de mon séjour, pour que je puisse mener au mieux ma mission. Il n’avait pas pris rendez-vous. Il s’était présenté un matin pour me rencontrer. La secrétaire s’était étonnée. Elle l’avait fait attendre, était venue me demander si je souhaitais recevoir cet individu non inscrit dans l’agenda. Il désirait me parler de l’usine. J’avais hésité, je me souviens, n’était-ce pas l’occasion d’avoir un contact direct avec un homme du peuple, un vrai Chinois ? J’avais dit oui, sans penser d’ailleurs à savoir s’il parlait français ou anglais. Il était entré, droit, impassible, avait attendu que je lui propose de s’asseoir. Puis il s’était exprimé, dans un anglais d’Oxford impeccable, d’une voix lente, neutre, absente.

Quand Meï était née, lui et sa femme l’avaient cachée. Ils voulaient un garçon, bien sûr. Le Parti imposait la règle de l’enfant unique. Il ne pouvait être question d’avoir deux enfants. Meï aurait donc dû mourir. Peu après, une tumeur soudaine conduisit les médecins à retirer à son épouse son utérus.

Cet homme me racontait sa vie, sans détour, les mains posées à plat sur ses genoux. J’écoutais. Comme tu le sais, je ne m’en lasse pas. C’est ma force. Tant de responsables en sont incapables et passent leur temps à s’auto glorifier quand bien même ils prétendent se mettre à la disposition des gens. Ils se pavanent devant leur autosatisfaction. J’écoute vraiment. Je me tais. Je laisse les mots et les silences de mes interlocuteurs s’installer dans l’espace. J’aurais été un bon psy, ou un excellent confesseur, de ces professionnels dont la vocation se loge dans l’oreille. C’est ma faiblesse aussi. Ecouter un être humain, c’est déjà lui donner raison. Je l’entendais me raconter l’arrivée de sa fille, les discussions avec sa femme sur le choix de la laisser vivre, la décision de la garder en attendant le jour béni de la naissance du frère, l’espoir envolé du fils, la solution de maquiller la fillette en garçon. La complicité des voisins, les risques pris, le détournement des bons alimentaires, les vêtements tricotés sous le manteau, le faux prénom masculin de Lao Hu donné pour tromper les gens d’en haut, le mensonge érigé en partie double pour offrir à Meï une vie simple de petite fille malgré les apparences, les gardes rouges, la pression du « qu’en-dira-t-on », ce glaive prêt à la transpercer. Meï avait grandi, avait appris à lire avec son père, cet homme lettré et digne qui me parlait un anglais d’école tout en gardant posées sur ses genoux ses longues mains aux ongles noircis de terre. Meï/Lao Hu avait été embauchée par l’usine de Shang Zhou, il fallait bien boucler les fins de mois. Jusqu’au jour où le directeur– le précédent directeur – avait convoqué le père, l’avait invité à s’asseoir dans son bureau, dont les fenêtres donnaient sur les bâtiments bas où travaillaient les enfants de Shang Zhou. Il lui avait signifié d’une voix froide que Lao Hu s’appelait en réalité Meï. Le père avait baissé la tête et acquiescé. Le directeur lui avait alors proposé un marché. Personne n’en saurait rien, Meï resterait à son service personnel, à sa disposition. Le père avait indiqué que cette pratique ne lui semblait pas conforme à l’éthique promue par la société STAN. Le directeur avait souri en posant la main sur son épaule. Tant d’enfants mouraient des conditions de travail dans les ateliers de l’usine de Shang Zhou, dont STAN ne semblait pas s’émouvoir ! Tant de jeunes salariés se suicidaient, dont le corps était rendu à des parents en pleurs ! Meï bénéficierait d’une grande chance, l’opportunité de s’en tirer. Peut-être un jour viendrait-elle remercier sa famille de lui avoir permis d’échapper à son destin, avait ajouté le directeur. Le père s’était tu.

  • Que voulez-vous ? lui ai-je demandé.

Il m’a fixé droit dans les yeux, ce père chinois qui avait sauvé sa fille à sa naissance.

  • Qu’est-ce qu’est devenue Meï ? 

Je suis resté un long moment silencieux. L’usine de Shang Zhou employait des dizaines de milliers d’ouvriers et d’ouvrières. S’imaginait-il vraiment que je savais où se trouvait sa fille Meï/Lao Hu ? J’ai compris que cet homme était venu me voir à la demande de sa femme. Il n’avait pas osé lui refuser cette démarche alors qu’elle le pressait depuis mon arrivée. Il lui fallait une réponse pour rentrer chez lui, rassurer son épouse, éclairer l’avenir de leur fille, la petite Meï, qu’ils avaient chérie. Je me suis levé, moi qui savais très bien que jamais je ne serai en mesure de retrouver dans les fichiers de l’usine la trace de Meï/Lao Hu. Je me suis approché de cet homme qui tremblait, je l’ai pris dans mes bras, ce que je n’aurais sans doute jamais dû faire, mais réfléchit-on dans ces moments-là aux règles de la convenance, et je lui ai dit d’une voix basse :

  • Meï est vivante, n’ayez pas peur.

Il m’a regardé de ses grands yeux plissés, a joint ses deux mains sur sa poitrine dans un geste de remerciement, s’est incliné vers moi, puis s’est redressé, m’a tourné le dos et a quitté mon bureau.

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Patrice Obert